28/04/2016

Mes animaux

J’ai eu beaucoup d’animaux, en particulier durant mon enfance et mon adolescence. J’ai voulu leur rendre hommage à travers un texte de souvenirs dont je lis souvent des extraits lorsque je rencontre des classes. Les élèves adorent les histoires de ces amis à poils, à plumes ou à écailles qui ont marqué ma vie… Je réponds ici à la demande de certains d’entre eux en mettant quelques extraits de ce texte sur mon blog. Bonne lecture !

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Zira, ouistiti

Itatinémaux

LA GRÂCE DE MON PÈRE

Il arrive qu’en grandissant, ou même à l’âge adulte, on devienne allergique aux animaux ; c’est paraît-il assez fréquent. Pour moi ça a commencé il y a quelques années. Les coups de langues de Nang-Nang, notre shar-peï, me donnaient des plaques rouges et faisaient gonfler mes yeux. Avec d’autres animaux il ne se passait rien ou pas grand-chose, et quand nous avons décidé de prendre un chat en 2006, je ne me suis posé aucune question.
Panku (prononcez Pang-kou) et un chartreux magnifique et facétieux. Comme écrivain, je passe beaucoup de temps à la maison et ce chat est un ami auquel je parle à longueur de journée. Or ma tendance allergique s’est réveillée. Chatouillements dans l’œil et au fond des oreilles, éternuements, rougeurs sur la peau… les symptômes sont nombreux mais supportables. On me dit pourtant que le problème risque d’empirer.
Quoi qu’il arrive, et même si je dois me bourrer de médocs dans les années à venir, je ne me séparerai pas de Panku – mon pankoudji, ma koudjiture, ma fripouille intégrale, mon fauve de maison… Mais il se peut que la seconde partie de mon existence, l’après-cinquantaine, doivent se dérouler sans la compagnie d’animaux. Une idée qui m’attriste plus que je ne saurais dire, car j’ai toujours eu des bêtes, toutes sortes de bêtes. Mes parents les adoptaient avec la plus merveilleuse insouciance.
Mon enfance s’est déroulée, pour l’essentiel, au numéro 173 de l’avenue de Messidor, à Uccle, commune du sud de Bruxelles. Dans une petite maison ouvrière agrémentée d’un jardin étroit, long de vingt-cinq ou trente pas, nous avons eu des chiens et des chats, des lapins, des cobayes, des furets, des chèvres, des choucas, des poules et des canards, des singes, des tortues… Nos meubles étaient par ailleurs garnis d’aquariums et de terrariums abritant des poissons d’Afrique, des reptiles, des batraciens et même des insectes, tels ce grillon géant et ce dytique (scarabée d’eau) que mon père élevaient en connaisseur.
Vivre au milieu de cette arche de Noé perpétuel était, pour ma sœur et moi, la plus naturelle des choses. Je ne me rendais compte du caractère inhabituel de la situation qu’en observant, à l’occasion, l’air étonné – voire légèrement dégoûté – de certains de nos visiteurs.
L’idée de ce petit livre, dédié aux animaux de ma vie, n’est pas née de mon allergie ; elle date de bien longtemps et je ne me rappelle plus comment elle m’est venue. Cependant, ce sont bien les sentiments qui m’habitent à la pensée d’un avenir sans chat et sans chien qui me font prendre la plume aujourd’hui. Le vide redouté accentue ma nostalgie d’un passé foisonnant.
Mon père n’a pas eu d’animaux à lui dans son jeune âge. Il y avait bien un chat à la maison, mais quand il nous en parlait – très rarement –, il disait toujours « le chat de ma mère ».
Il fit partie des premières générations d’élèves de l’école fondée par le docteur Decroly, le Freinet belge, à Bruxelles. Pédagogie dite active, méthode globale pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture… Chez Decroly, l’observation de la nature est mise en avant et les classes, du temps de mon père, étaient pleines de terrariums où somnolaient phasmes et autres salamandres. Sans doute le goût de papa pour la faune remonte-t-il à ses premières années scolaires. Le scoutisme, auquel il s’adonna avec passion, dut aussi jouer son rôle.
Il connaissait les noms et les mœurs d’un nombre impressionnant d’animaux. Un jour que nous étions à table, un petit oiseau que nous prîmes pour un moineau se posa sur la rampe de l’escalier du jardin. « Tiens, dit mon père, un accenteur mouchet. » L’épisode resta comme une blague entre ma mère et moi. Aujourd’hui encore, dès que nous voyons un oiseau inconnu, peu importe sa taille ou son allure, nous nous exclamons : « Un accenteur mouchet ! »
Adulte, mon père a toujours vécu avec au moins un chat et un chien – sauf pendant les années de guerre qu’il passa dans un camp pour officiers belges en Allemagne. Il aimait les setters irlandais, dont il eut je crois plusieurs exemplaires. Le dernier, une femelle nommée Plume, se distinguait par un caractère tranquille, assez rare chez les setters. Le maître avait déteint sur l’animal, il faut croire. Pour les chats, c’était le tout-venant, avec peut-être un ou deux siamois. Ce qui m’a toujours frappé chez papa, c’est sa manière d’approcher les animaux – ou plutôt de les laisser venir à lui – et puis de les caresser d’une main experte. Les chats ronronnaient au quart de tour et les chiens se pâmaient en silence.
De façon générale, ses gestes étaient beaux ; il émanait d’eux une sorte de grâce heureuse. Sa démarche, par exemple, avait un je ne sais quoi d’enthousiasmant. « Il fendait l’espace d’une manière spéciale, se souvient ma mère. Comme un navire ! »
Entre lui et ses compagnons à poils, de même qu’avec les animaux de rencontre, la complicité était entière. Je suis à l’aise avec les bêtes, certes oui ; mais je n’ai pas reçu les mêmes pouvoirs. Je ne suis pas un sorcier. Seul Michel, mon grand frère, me semble avoir hérité de la gestuelle et du magnétisme paternels.

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Mon père et sa chienne Moujik en Tunisie

JODY, MAURICE ET LES SOURIS BLANCHES

Marcelle, ma mère, a eu un chien quand elle était petite : Jody. C’était un braque complètement braque, comme le sont souvent les braques. Il avait tué un chaton très peu de temps après son entrée dans la famille, ce qui avait horrifié mon grand-père Falmagne. Ni maman, toute jeune, ni ses parents n’avaient la moindre expérience en éducation canine. Ce fut la foire permanente dans l’appartement ; Jody courait et sautait partout sans que personne ne sache comment s’y prendre avec lui. Il fallut se résoudre à la donner.
Mon grand-père prit la voiture et le conduisit dans une ferme des environs de Bruxelles. La petite Marcelle, qui l’accompagnait, vécut la scène la plus déchirante de son enfance.
Elle se rabattit sur des souris de laboratoires que son grand-frère, étudiant en psycho, lui ramenaient de l’université. Elle les élevait à la cave parce qu’Antoinette, la bonne, en avait peur. Cette Antoinette vaut une parenthèse. Orpheline, elle avait été élevée par les bonnes-sœurs. Elle ne se mettait jamais nue, se lavant en soulevant sa jupe et en introduisant un gant de toilette sous sa chemise. Elle terrorisait tout le monde, y compris mes grands-parents. Lorsque ces derniers rentraient tard (c’étaient de fameux sorteurs), ils craignaient la mauvaise humeur d’Antoinette. « Tu rentres la première », disait Marcel, mon grand-père. « Non, toi ! » suppliait Gabrielle, ma grand-mère.
Le seul animal que toléra jamais Antoinette, allant jusqu’à lui vouer de la sympathie, ce fut l’écureuil Maurice. Mon oncle Jean-Claude, encore lui, faisait alors son service militaire à Tervuren ; il trouva l’animal dans une chambre et le captura pour l’offrir à sa petite sœur, peut-être pour un anniversaire (il y a incertitude sur ce détail). L’écureuil vécut un moment en liberté dans l’appartement de la famille, avenue Armand Huysmans. Il avait élu domicile à l’intérieur d’une chaise paillée. Gentil, malin, il prenait la nourriture dans la main. Il suivit les Falmagne en vacances et fut installé sur la terrasse d’un gîte entouré de sapins, à Keerbergen. Il sortait et rentrait à sa guise d’une petite cage en treillis, jusqu’au jour où il ne revint plus.
Mon frère Michel a eu un écureuil roux, lui aussi, et cela pendant des années. Il l’avait trouvé inconscient sur le sol, lors d’une promenade en forêt. L’animal était tombé d’un arbre – eh oui, les écureuils tombent. Baptisé le Zécu, il avait sa cage dans la salle à manger. J’ai assisté à quelques déjeuners chez Michel, quand on ouvrait la cage du Zécu. Il sautait d’une personne à l’autre, courait dans la confiture, explosait vos tartines grillées… Un vrai cyclone.

MAMAN À LA FERME

La meilleure copine de classe de maman, Elisabeth, avait commis quelques graves bêtises, poussant sa mère à la placer dans une Maison d’enfants appelée les Cailloux. Dirigée par mon père et sa première femme Betty, qui devait mourir prématurément, cette institution regorgeait de vie et de gens intéressants. Tout le monde était très à gauche et je gage que même les animaux, aux Cailloux, avaient leur carte du PC.
Durant les vacances d’été, Elisabeth se rendait dans une ferme ardennaise, non loin de Stavelot. Le domaine appartenait à un couple d’intellectuels ayant tourné le dos à la vie citadine, Michel et Liette.
Un été, ma mère accompagna Elisabeth à la ferme et s’y plut. Elle avait alors 16 ou 17 ans. Michel et Liette, qui n’avaient pas d’enfant, la prirent en affection et lui permirent de venir aussi souvent qu’elle le voulait. Ils lui enseignèrent tout ce que ses parents, un peu immatures et farfelus, ne pouvaient lui apprendre : la rigueur, l’art et la satisfaction du travail bien fait. Maman se levait aux aurores pour traire les vaches, nettoyait l’étable ; elle se découvrit un goût réel pour les opérations de la fenaison.
À la ferme, les bêtes sont des créatures utiles, non des amis. Le chien Fifrelin restait attaché dehors et les chats ne venaient pas sur les genoux. Michel et Liette n’ont pas transmis à ma mère l’amour des animaux ; ce penchant remontait à l’enfance et s’explique sans doute – dixit maman elle-même – par une certaine solitude affective due à la timidité. Ce que la jeune Marcelle acquit à la campagne, en revanche, ce sont les qualités nécessaires pour entretenir une ménagerie. Une chose est de posséder des bêtes, une autre consiste à s’en occuper convenablement. Chez ma mère, chiens, chats, tortues, salamandres… tout le monde est choyé, scruté journellement. Dès qu’un œil coule, à l’apparition de la moindre tache suspecte, des mesures sont prises. Les cages et les terrariums sont plus propres que dans les zoos les mieux tenus.

UN CAMÉLÉON SUR L’ÉPAULE

Plus de trente années séparaient mes parents. Leur histoire déplut fortement à l’entourage de mon père, et elle atterra les parents de ma mère. Je ne vais pas m’attarder sur cette période ; disons seulement qu’avec mes grands-parents Falmagne, les choses s’arrangèrent rapidement. Ils étaient présents et heureux au mariage de Jean et Marcelle, qui eut lieu à Lavacherie, petit village des Ardennes. Entre le nom du village et celui de mon père, aucun rapport : c’est pour le gag que le mariage se fit à cet endroit.
Le conseil d’administration des Cailloux congédia mon père pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ses compétences professionnelles. Le jeune couple décida alors de prendre du champs et de s’en aller en Tunisie. Il s’agissait pour mon père de créer là-bas une nouvelle Maison d’Enfants. Jean et Marcelle s’installèrent à Hammam Lif, ville côtière de la banlieue sud de Tunis. Les étrangers y étaient très rares et le couple vécut donc parmi les Tunisiens, se liant avec un certain Abeslmam Oheda et sa famille. Une chienne déjantée, Moujik, faisait partie de l’aventure.
Maman montait à cheval sur la plage, à cru – amazone blonde qui devait attirer bien des regards. Ai-je dit combien elle est jolie ? Mon père aussi avait de l’allure ; il ressemblait un peu à Camus, en plus beau.
Le projet de Maison d’Enfants n’avançait guère, malgré les promesses répétées des fonctionnaires gouvernementaux. Un jour, mon père décida de se rendre en Algérie pour étudier les possibilités dans ce pays. Il revint bredouille. Maman l’attendait à la gare de Tunis ; lorsqu’il descendit du train, sourire aux lèvres, il portait une curieuse épaulette : un caméléon. La surprise ravit sa jeune épouse qui en oublia de s’inquiéter pour l’avenir.
C’est en Tunisie que j’ai été conçu, circonstance qui m’a toujours enchanté – comme le fait d’avoir une aïeule italienne. Pour vérifier l’état de ma mère, on injecta un peu de son urine à une lapine. L’animal mourut, et c’était la preuve qu’un bébé s’annonçait. Procédé courant à l’époque et qui paraît bien barbare aujourd’hui. Ma future venue au monde fut ainsi l’occasion d’une petite mort à laquelle il m’arrive de penser.
Mes parents quittèrent la Tunisie au mois de mai 1966, après un an d’une vie heureuse et oisive. Cette année-là aura été pour eux comme une longue lune de miel.

BIQUETTE

C’est avenue de Messidor, vers 5 ans, que j’inventai les Petits, une bande d’animaux imaginaires qui me suivaient partout, à qui je tenais la porte et que je nourrissais pour du semblant. Le plus important de ces personnages imaginaires était Petit Grizzli ; il y avait aussi un Petit Raton Laveur et un Petit Requin-Marteau. À la même époque, je m’entretenais avec un dieu appelé Gen, abréviation de « génie ». Je l’avais oublié, celui-là, et c’est en lisant Le Petit homme et Dieu, album de Kitty Crowther, qu’il m’est récemment revenu en mémoire. Car mon Gen avait une apparence imaginaire très voisine de celle du dieu inventé par Kitty.
Posséder un jardin offrait de nouvelles possibilités. Un jour, mes parents lurent une annonce dans le journal concernant des chèvres naines à vendre. Ils appelèrent, et l’éleveur annonça qu’il lui en restait une. « Je vous l’amène, si vous voulez. » Et voilà comment Biquette entra dans notre vie.
C’était une petite créature pleine de caractère, très jouette. Elle avait une cabane au fond du jardin mais passait le plus clair son temps avec nous, dehors ou à l’intérieur. Elle me suivait dans les escaliers, au cabinet – partout. Nous l’emmenions en promenade au parc, sans laisse, sous l’œil intrigué des passants. « C’est quelle race de chien ? », nous demanda un jour une brave dame.
Elle nous accompagna bien sûr en vacances, dans une grande maison à Linkebeek. Il y a une photo où l’on me voit, fier comme Artaban, la transporter dans une brouette. Elle était ma partenaire de jeu, ma meilleure amie.
Effrayée, elle faisait un bond d’un mètre et se retrouvait sur la table, les cornes pointée vers l’ennemi – l’un ou l’autre visiteur ayant fait un mouvement brusque, un bruit suspect. Elle sentait le poivre. Ses petites cornes étaient lisses et douces comme des silex. J’adorais sa façon de me pousser, de me provoquer joyeusement, l’air de dire : « Alors quoi, on s’amuse ? »
Peu de temps après la rentrée, elle commença à marcher avec peine, à chanceler. Elle avait une maladie des os incurable que les vétérinaires appelaient couramment « maladie du pur-sang ». Il faut croire que son cas valait le détour, car le professeur qui s’occupait d’elle la montra à toute une troupe d’étudiants. J’ai en mémoire une clinique grande et froide, des bâtiments gris… Nous devions y laisser Biquette. Nous lui avions dit au revoir et étions en train de sortir quand… bêêê !
Sa maigreur lui avait permis de passer entre les barreaux de sa cage. Après ça, plus question de la laisser, même une heure. Elle rentra avec nous à la maison et, en dépit de mes prières au dieu Gen, mourut dans la cuisine, couchée dans une petite caisse près du réchaud.
C’est idiot, mais en écrivant ces lignes j’ai les larmes aux yeux. Un grand nigaud sentimental, je le suis et le resterai. Je n’ai connu Biquette que quelques mois et pourtant elle occupe une place de choix, quasiment sans égale, dans mon souvenir. Seuls la chienne Pestoune et l’ouistiti Agassi peuvent rivaliser avec elle.
Biquette est je pense le premier animal que nous avons enterré dans le jardin.

PIF, PIGOU ET LE CACATOÈS SANS NOM

Nous acquîmes une chèvre naine pour remplacer Biquette. Du sang montagnard coulait dans ses veines et, dès lors, elle ne cessait de grimper sur tout. Elle sautait sur le tank à mazout, de là elle passait chez nos voisins pour se retrouver bientôt sur leur toit… Impossible de la tenir plus d’un quart d’heure au sol. Je gage que si nous avions habité le quartier du Trocadéro, elle se serait carapatée en haut de la tour Eiffel. Elle s’échappait sans cesse ; mes parents, la mort dans l’âme, décidèrent de la rendre à la jeune femme qui nous l’avait donnée.
L’adoption d’un animal débouche le plus souvent sur un compagnonnage heureux ; il peut aussi se solder par l’échec. Tous les amoureux des bêtes connaissent ces unions manquées qui se terminent en général par le départ de l’animal.
Maman ramena un jour Pif le chien, un zinneke (bâtard en bruxellois) noir pas très grand. Elle travaillait au marché aux puces, à l’époque, où elle vendait des chemises « grand-père ». Un collègue marchand lui avait refilé le petit clebs.
Il était très nerveux et, pour ne rien arranger, je passais mon temps à lui courir après, à l’exciter plus que de raison. Je le coinçais au fond du couloir, puis j’attendais qu’il essaye de passer. À chaque tentative, je bondissais sur lui, tel un gardien de but. Je le rendais fou, littéralement. Ce jeu durait jusqu’à ce que ma mère ou mon père intervienne. 
Ma sœur en avait une peur bleue. D’aussi loin qu’elle l’apercevait, elle hurlait et grimpait sur une chaise. L’atmosphère, à la maison, devenait de plus en plus électrique.
Pif avait d’autre part un ennemi cruel en la personne de Panpan, un lapin tout noir qui régnait sur le jardin. Chaque fois que le chien sortait, Panpan lui courait sus pour lui mordre le derrière, toujours au même endroit. Pif avait la fesse à vif sur un carré de la taille d’un timbre poste.
Mes parents auraient pu protéger Pif de l’agressivité du lapin, mais ils jugèrent plus difficile de changer le comportement de leurs deux enfants à son égard. Un matin, maman le rapporta à son premier propriétaire.
Le dernier souvenir que j’ai de lui est le suivant. Une de mes dents bougeait ; je l’attachai à une porte, que je refermai avec violence. La dent se détacha et tomba pratiquement dans la gueule de Pif, qui l’avala.
Des années plus tard, nous eûmes un chat : Pigou. Un petit rouquin affectueux jusqu’à l’excès, bavant à la moindre caresse, d’où son surnom : le Coccolone. Il était déjà adulte lorsque nous l’emmenâmes à Soignies durant l’été, dans une propriété superbe dont le principal attrait consistait en une ancienne carrière remplie d’eau : un petit lac bordé en partie de hautes parois rocheuses, et rempli de poissons. On se serait cru au Canada.
La plupart des chats supportent assez bien d’être transportés, de quitter un moment leur territoire. La mère de Pigou, une petite tricolore (écaille de tortue) nommée Poupouille, partait en vacances avec la plus grande insouciance. Son fils, en revanche, se révéla trop émotif. Il disparut et nous le retrouvâmes dans un arbre, tétanisé, soufflant sur nous comme s’il ne nous connaissait pas. Il ne s’en remit jamais. Rentré à la maison, il demeura prostré et malheureux. On ne pouvait plus l’approcher, le moindre son l’effrayait. Je crois me souvenir qu’il ne mangeait plus normalement. Il tomba gravement malade.
Une amie vétérinaire déclara qu’il n’y avait rien à faire pour le récupérer ; le mieux était de le piquer. Elle se chargea de l’opération, et je ne suis pas prêt d’oublier la tête de cette femme quand ce fut terminé. En dépit de l’habitude, du métier, elle était choquée. J’ai vu le même visage à mon père, un jour qu’il avait dû euthanasier quatre bébés chats d’une portée de sept ou huit. Il remontait de la cave, où il les avait noyés dans un seau. Hagard, blanc comme un linge, son aspect m’effraya.
Je reviens un instant à la maison de Soignies ; les gens qui nous la prêtaient possédaient tous les livres de Jacques-Yves Cousteau. Dans un tiroir, je trouvai une médaille dorée à l’effigie du Commandant, un objet lourd de la taille d’une petite assiette que j’eus bien du mal à ne pas escamoter. Car j’étais fan du grand homme, de ses films surtout. Leur style inimitable, fait de faux naturel et de dramaturgie plutôt efficace, a encore son charme aujourd’hui. L’épisode du village sous-marin reste un de mes préférés ; il m’évoque un peu les Fantômas avec Fufu. Mais, bon sang, que d’animaux capturés, blessés, tués ! Revoyez Le Monde du silence, c’est une boucherie.
Pour clore ce chapitre consacré à nos échecs, voici une histoire plus amusante. Maman, encore elle, acheta un jour un cacatoès. Il était très sympa, affectueux en diable. Nous pensions avoir trouvé la perle. Deux ou trois jours après son arrivée, il poussa un cri, un seul : krââââ ! Tout le monde trouva ça comique. Le lendemain, l’oiseau poussa deux cris. Le jour d’après, cinq ou six. À la fin de la semaine, les cris qui tuent se succédaient à raison de deux ou trois par minute. C’était insupportable – il aurait fallu vivre avec des boules Quies. Ma mère rapporta le cacatoès à l’oisellerie ; nous n’avions pas encore songé à lui trouver un nom.

LE MOUCHOUGUAIS

Ma sœur Mee-Kyong est arrivée de Corée le 3 février 1972. Je me suis laisser dire que, dans ces années-là, la Belgique a adopté autant d’enfants coréens que tous les États-Unis.
Le jour de la naissance de Mee-Kyong demeure inconnu. Les premiers médecins qui l’examinèrent lui donnèrent 5 ans ; on lui attribua, j’ignore comment, une date d’anniversaire : le 12 août.
Dans les premiers mois, ma sœur me suivait partout comme un poussin. Et hurlait mon prénom à tout bout de champ : « Thomayaaaaaa ! » Elle avait une sacrée voix ; à la moindre contrariété, elle s’asseyait par terre pour pleurer à tue-tête. Nous appelions ça ses « Ouin-ouin ».
Ses deux tympans étaient percés, suite à des otites non soignées. Il est probable qu’elle entendait mal depuis un moment déjà. Un merveilleux docteur-chirurgien remplaça les tympans de ma sœur et tout s’arrangea. Cependant, dans les premières semaines, son ouïe approximative avait entraîné la naissance d’une nouvelle langue : le mouchouguais.
Mee-Kyong déformait les mots français presque systématiquement. « On va faire quelque chose » devenait dans sa bouche « Onga fé quiquichô ». Rien d’extravagant, me direz-vous. Mais certains vocables se voyaient transformés d’une façon étrange, baroque. « Je voudrais » devenait « Je mouchouguais ». Pour dire « stylo » elle prononçait « antistylôde ». Quant à « Itatinémaux », c’était la version revue de « animaux ».
Le mouchouguais eut deux locuteurs, ma sœur et moi. Nous le parlions à une vitesse extraordinaire et, bien sûr, personne ne nous comprenait. Pendant un temps, avant que l’opération de Mee-Kyong ne lui permette d’apprendre le vrai français, je fus son interprète pour mes parents et pour le monde.
Si ma sœur avait vu des chats et des chiens en Corée, elle n’avait pas dû en approcher de près. L’épisode Pif montre qu’elle les fuyait comme la peste. Le temps faisant, elle finit pourtant par s’habituer aux bêtes – comment en aurait-il été autrement dans une famille comme la nôtre ? – et par les aimer. Elle devint même une passionnée.
Elle se mit à élever des lapins et des canards, dont elle s’occupait mieux que la plupart des enfants, même si elle avait une curieuse tendance à laisser leur cage ouverte. Les lapereaux s’enfuyaient, se faisaient attraper par les chats du quartier. J’en ai récupéré plus d’un in extremis, dans la gueule même d’un matou, après une chasse qui me forçait à escalader murs et clôtures. Ces négligences étaient-elles tout à fait involontaires ? Le doute existe, car Mee-Kyong aimait prendre de petits risques avec ses animaux. Elle me pardonnera si j’ose écrire qu’il s’agissait là, peut-être, d’une sorte de jeu plus ou moins conscient et un tantinet sadique.
Tenant un de nos chiens en laisse, elle lui permettait de s’approcher tout près d’un molosse éructant pour voir ce qui se passerait. Un jour, elle déposa le furet Fugue-Fugue sur la cage des ouistitis, toujours pour voir.
Ma sœur est entrée à 15 ans comme apprentie dans une animalerie tenue par deux sœurs. Elle y resta quelques années, en tant qu’ouvrière, se levant tôt et travaillant dur, entourée de chiens et de chats dont la moitié mouraient avant d’avoir trouvé preneur. En plus de l’entretien des locaux et des cages, elle toilettait. Je la revois manipulant divers toutous, les aspergeant, leur taillant le poil avec autorité dans un raffut d’aboiements et de cris d’oiseaux. Certains chiens étaient grands comme des veaux mais ma sœurette, du haut de son 1,50 mètre, n’avait peur de rien.
Depuis qu’elle vit seule, Mee-Kyong collectionne les bêtes – bien plus que moi.  Elle a eu des chats et des chiens, des oiseaux, des lapins, des chinchillas, des poules (ces dernières régulièrement nourries d’omelettes)… Comme jadis Léautaud, elle a la réputation de recueillir tous les animaux ; aussi ses relations, collègues de travail et autres, ont-elles pris l’habitude de s’adresser à elle. Le lapin bélier dont on ne veut plus, les inséparables devenus encombrants atterrissent chez Mee-Kyong, incapable de dire non. Le dernier adopté en date, mort à présent, fut un chien de prairie plus ou moins édenté qui avait élu domicile dans la cabine de douche.
À l’heure où j’écris, ma sœur se contente d’un seul compagnon : un lori (sorte de perroquet du Pacifique) de 16 ans nommé Lori. C’est une femelle au plumage rouge et vert. Son sexe nous est connu parce qu’il lui prend de temps en temps de pondre un œuf. Alors que ces oiseaux ne parlent que rarement, Lori est une causeuse. L’appartement de Mee-Kyong résonne de cris perçants : « Méchant Lori ! », « Yes, Lori ! », « Lori manger ! », « Qu’est-ce que t’as fait aujourd’hui ? »… Elle aime jeter les objets par terre : couvercles, pièces de monnaie, téléphones mobiles, couverts… Elle pleurniche et miaule. L’une de ses fantaisies est l’imitation – très réussie – d’une radio déréglée.

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Ma soeur et ses lapins

PUZEMUZE

Physiquement, elle n’avait rien pour elle. C’était une chatte de gouttière, noir et blanc, au poil gras. Je l’avais reçue à 7 ou 8 ans, pour mon anniversaire, d’amis de mes grands-parents Falmagne. « Puzemuze » : ce nom fut trouvé par mon père, grand inventeur de mots farfelus et agréables à dire.
La petite chatte révéla très vite un caractère bien trempé et des talents de chasseuse. Tout le monde a connu de ces chats placides, peu enclins à se bouger pour attraper quoi que ce soit. Nous avons eu un gros matou à longs poils, Moosis, une crème d’animal, qui remuait à peine une oreille au passage d’une souris.
Puzemuze, c’était bien autre chose ! Durant son règne, qui dura treize ans, les rongeurs désertèrent la maison. Elle pêchait les poissons dans l’étang du voisin, capturait merles, moineaux, pigeons… Un jour, je l’ai vue revenir avec dans la gueule un ramier aussi grand qu’elle.
Un beau matin, elle disparut. Nous fîmes notre deuil de Puzemuze, pensant qu’elle avait été écrasée ou croquée par un chien. Sept moins plus tard, nous étions à table, un chat sauta du mur au fond du jardin. C’était notre Puzemuze ! Qu’avait-elle fabriqué pendant tout ce temps ? Mystère. Mon père a toujours pensé que le concierge de l’école d’à côté, éleveur de pigeons, l’avaient emmenée au diable vauvert afin de la perdre. God knows.
Puzemuze reprit ses quartiers chez nous. Elle vadrouillait beaucoup, ramenant toujours son petit gibier. Elle se battait comme un matou et j’ai le souvenir, sans doute exagéré, d’un chat constamment couvert de croûtes. Elle n’était pas vraiment aimable, ne recherchait guère les caresses. La seule personne qu’elle appréciait était mon père – l’humain qui la nourrissait. Ils entretenaient les rapports d’un vieux couple acariâtre. À l’heure des croquettes, nous entendions papa gronder Puzemuze qui, impatiente, venait de renverser son bol en grognant. Son avidité ne l’empêcha pas de conserver toute sa vie une silhouette efflanquée de mini guépard.
Ce matou manqué était néanmoins fertile. Puzemuze eut tout un tas de petits qui héritèrent de ses gênes guerriers et ronchons. Je mentirais en écrivant que je l’ai aimée. Mais quand je pense à elle, c’est toujours avec respect.

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La rosse Puzemuze

PESTOUNE

Nous en connaissons tous, de ces chiens tellement excités et frénétiques que la vie auprès d’eux est pénible. Ils tirent sur leur laisse, sautent sur tout le monde avec des pattes crasseuses, dérobent le moindre bout de nourriture passant à leur portée, détruisent les objets, aboient pour un oui ou pour un non. Il y en a qui fourrent leur nez entre les jambes des femmes, et pas seulement des femmes, d’autres qui veulent vous féconder le tibia. L’agressivité est un autre problème. Ces cabots qui se battent sans cesse ou qui empêchent les invités de passer le seuil de la porte sont des calamités. J’ai connu des gens qui n’osaient plus entrer dans leur cuisine parce que leur chien montait la garde. La réponse à tous ces problèmes existe : le dressage.
Il faut asseoir son autorité sur la bête, adopter un comportement ferme et immuable. Des règles, et une voix inflexible pour les faire respecter. Cela n’empêche en rien l’affection réciproque. Et de toute façon il n’y a pas le choix : un chien « méchant », un chien « fou » ne sont pas heureux, puisqu’il faut en permanence les gronder, les attacher, les museler.
Si le dressage est une science nécessaire, on a le droit de ne pas aimer le rapport de pouvoir. On peut préférer une relation équilibrée, où l’homme et l’animal cohabitent sans que l’un ne domine l’autre. Comme avec les chats ! Dans la famille, on n’est pas très porté sur l’autorité, qu’elle s’applique aux bêtes ou aux personnes. J’ai eu l’enfance la plus cool qui soit.
Le chien qui correspondait le mieux au tempérament familial, ce fut Pestoune, notre chow-chow.
Avec ma mère et ma sœur, nous étions entrés dans une animalerie – celle-là même où Mee-Kyong travaillerait plus tard. Et c’est là, dans une cage, que nous découvrîmes une boule de poils laineux, couleur rouille. Le coup de foudre ! Cependant, ma mère ne voulut pas acheter le petit chien sans demander l’avis de mon père.
Le lendemain, à l’école, ma sœur et moi étions surexcités. Nous savions que papa se rendrait au magasin dans l’après-midi. Reviendrait-il avec le chiot ? Le connaissant, je n’avais pas trop de doute. Il n’empêche, une lancinante incertitude plana sur cette journée. Je ne me rappelle plus si nous avions demandé une option sur Pestoune. Sans doute que oui. L’idée qu’elle pût être vendue à d’autres me taraudait néanmoins.
De l’école à la maison, il y avait quinze minutes de marche. La moitié nous suffit ce jour-là. Et je n’oublierai jamais la vision de ce petit chien joli, couché sur le divan du salon, nous accueillant en remuant doucement la queue.
C’est mon père qui la baptisa Pestoune. « Un mot qui veut dire "ours adolescent" en Russe », nous apprit-il. Nous le crûmes sur parole.
Alors commencèrent les années Pestoune. Elle était calme, pleine d’une sérénité contagieuse. Très jeune déjà, elle nous accompagnait sans laisse, s’arrêtant au feu rouge, évitant ses congénères agressifs. Jamais de bagarres, jamais de courses débridées. Elle n’en avait pas moins son indépendance de caractère. « Assis ! », « couché ! » sont des mots qu’elle ignora toujours avec un souverain mépris. Un dresseur professionnel se serait arraché les cheveux avec une cliente pareille.
Sa façon de vous accueillir me plaisait particulièrement. Elle approchait en vous regardant dans les yeux, bougeant la queue mais sans excès ; et si vous tendiez la main, elle la léchait un peu. Sa langue bleue, à peine humide, était d’une rare douceur. Ces bonjours de Pestoune avaient quelque chose de senti – rien avoir avec l’excitation pavlovienne des chiens ordinaires.
Elle aboyait rarement (pas tous les jours). Quand elle le faisait, c’était pour pousser un cri rauque, un seul : Wrrroufff ! On aurait cru entendre du gaz qui s’enflamme.
Elle se montrait gentille et patiente avec les enfants. Ma nièce Tamara apprit à marcher en s’accrochant à ses longs poils. Pestoune, durant ces séances, avançait lentement, comme à dessein. Pas une fois elle ne refusa d’assumer son rôle de déambulateur vivant.
Dans toute sa vie, deux personnes seulement lui déplurent ; elle grondait en leur présence. L’une était une très jolie métisse qui n’aimait pas beaucoup les animaux, l’autre un type extraverti qui les adorait. Ce dernier possédait un genre de spitz capable de pousser la chansonnette. La voix du chien, imitant celle du maître, produisait d’infinies modulations : « Hou-hou-wa-hou-iiii-hououou-youyouiiii !… »
D’après maman, l’attitude de Pestoune face à ces amis venait de ce qu’ils s’habillaient tous deux de façon excentrique, portant des bottes hautes, genre bottes de pirate, à la mode à l’époque, des chapeaux, des chemises longues et bariolées… Elle n’aimait pas les costumes.
La chatte Poupouille, que maman avait élevée au biberon, dormait souvent blottie contre Pestoune. J’ai toujours trouvé ces amitiés animales très émouvantes. Il arrivait que la petite tricolore se dresse pour enserrer le museau du chow-chow dans ses pattes avant : « Je t’aime ! Je t’aime ! »
Pestoune avait l’âme rassembleuse. Un jour, en vacances, nous faisions une promenade. Mon grand-père restait en arrière, je ne sais plus pour quelle raison, car c’était un bon marcheur. Cette dispersion de la famille ne plaisait pas à Pestoune, qui nous quitta pour aller chercher la brebis égarée. Mon grand-père fut très ému de cette sollicitude.
Elle n’accoucha qu’une seule fois, un jeudi 3 novembre, de quatre petits dont elle prit soin avec tout le sérieux qu’on pouvait attendre d’elle. L’un d’eux, Babour, une femelle, partit vivre à Boston chez ma cousine Julie. De ce que j’en sais, elle avait hérité du caractère paisible de sa maman. Nous offrîmes un autre enfant de Pestoune à nos chers voisins Manille : Wookie. Un mâle, qui malheureusement révéla en grandissant des tendances agressives. Bon sang peut parfois mentir.
Pestoune mourut à 9 ans d’une crise cardiaque. Les chiens de race font rarement de vieux os, mais là c’était vraiment trop tôt. Mon père se trouvait près d’elle quand c’est arrivé. Si j’avais dû écrire l’épitaphe de Pestoune, voilà comment je l’aurais rédigée :

Ici repose Pestoune
Chow-chow
Indépendance, sérénité, sagesse

Pestoune et ses petits.jpg

Pestoune et ses petits

ZIR ET ZIRA

J’ai toujours été fasciné par les singes. Je me rappelle une excursion au zoo d’Anvers pour aller voir Ursula, un bébé orang-outan né en captivité, célébrité nationale. Grand souvenir !
Il y a un restaurant dans notre quartier, Les Petits Pères, dont l’un des premiers patrons possédait un petit chimpanzé. Il l’emmenait avec lui la journée parce que sa femme ne voulait pas le garder. Et comme il ne pouvait décemment l’introduire en salle, il le laissait dans sa voiture. Ce bébé portait un lange ; il restait des heures à détruire scrupuleusement les sièges en cuir de sa cage sur roues. Moi, je passais et je repassais rue de la Mutualité pour lui faire des coucous. Je l’intéressais un moment, puis il retournait à ses destructions. J’ignore comment il s’appelait. Je crois me souvenir que l’épouse du restaurateur finit par poser un ultimatum du genre : « C’est ton singe ou moi ». Le chimpanzé disparut, de cela je suis certain.
Des années après, Mee-Kyong officiait depuis un bout de temps dans son animalerie. En rentrant du travail, elle nous apprit qu’un singe se mourait dans les sous-sols. Le lendemain, à la première heure, j’appelai ses patronnes pour demander si je pouvais m’en occuper. Elles acceptèrent. Je pris un taxi le cœur battant, espérant ne pas arriver trop tard. J’emportais une petite caisse, mon idée étant de ramener le malade à la maison et d’appeler aussitôt un vétérinaire.
Dans la cave du magasin, couché sur une table, le singe respirait encore. C’était un jeune macaque et il avait les yeux ouverts. L’une des patronnes m’accompagnait ; elle déclara, péremptoire, qu’il n’y avait plus rien à faire. Dans une heure ou deux, il serait mort. J’étais jeune et peu sûr de moi ; je me laissai persuader. Je repris mon taxi avec la caisse vide.
Le singe survécut encore deux jours et deux nuits dans ce sinistre endroit. L’avoir abandonné est un des mes grands regrets. Nous n’aurions sans doute pas pu le sauver, mais au moins aurait-il fini ses jours dans de meilleures conditions.
Quelque temps plus tard, ma sœur nous appela du magasin : une demoiselle brésilienne était là pour vendre des ouistitis. Les patronnes n’en voulaient pas ; est-ce que nous étions intéressés ? Ma mère hésita. Aucun ami des animaux n’a envie d’encourager ce genre de commerce. « Allons toujours les voir », décida-t-elle en fin de compte.
La Brésilienne, une étudiante aux longs cheveux ondulés, demeura à l’écart, silencieuse, tandis que nous approchions des singes. Ils étaient dans une boîte à chaussures percée d’une fenêtre noire. On ne les voyait pas du tout. Nous avons parlé, soulevé la boîte… Rien ne se passait ; les ouistitis restaient invisibles. Et puis, tout à coup, un petit bras se tendit au-dehors, la main ouverte. Nous prîmes ce geste pour un salut, voire un appel. C’était foutu ; nous étions conquis.
Je ne me rappelle plus du prix payé à l’étudiante, qui s’en alla ravie.
Les ouistitis, un jeune couple, entrèrent à la maison sans que mon père ne soulève la moindre objection. La femelle fut baptisée Zira, comme l’héroïne de la Planète des singes, et le mâle devint simplement Zir. Il s’agissait d’ouistitis communs, autrement appelés « à pinceaux » en raison de la touffe de poils blancs qui se dresse de chaque côté de leur tête, cachant les oreilles. 20 centimètres de hauteur, une queue annelée de 28 centimètres ; poids moyen : 235 grammes ; pelage présentant un fond gris-brun où alternent bandes sombres et claires – voilà pour la description.
Sur les conseils d’un spécialiste, Zir et Zira furent lâchés dans la pièce la plus chaude de la maison, celle que nous appelions le « petit living ». Ils passaient le plus clair de leur temps perchés sur des baffles accrochés tout en haut du mur, serrés l’un contre l’autre comme des perruches. Le soir, quand nous regardions la télé, ils descendaient nous rejoindre et se glissaient sous nos chemises. Combien de soirées ai-je passées avec une petite bête palpitante, à l’odeur surette, contre la poitrine ?
Parfois aussi, ils se postaient sur nos têtes. Zira décida un soir de s’asseoir sur le crâne dégarni de mon oncle, qui n’était pas franchement à l’aise. Tout se passa bien jusqu’à ce que la coquine décide de faire un petit pipi.
Ils n’avaient que quelques semaines en arrivant chez nous. Lorsque poussèrent leurs dents définitives, ils se mirent à ronger les meubles, urinant dans les petits trous qu’ils creusaient (une spécialité de Zir). Nous n’avions d’autre choix que de les enfermer.
Une noix de coco percée d’un trou, pendue au toit de leur haute cage métallique, leur servait de chambre à coucher. On se demandait comment ils y tenaient tous les deux, tellement la noix paraissait exiguë. Une fois installés, ils fermaient l’ouverture à l’aide d’un morceau de couverture. Ils se calfeutraient pour avoir chaud, les petits malins, une précaution qui leur évita bien des rhumes.
En complément de leur régime ordinaire, composé de fruits, de lait, de viande crue et de céréales, je leur ramenais du jardin des escargots et des araignées. En vacances dans le Midi, où ils nous accompagnaient, je les nourrissais d’alvins, d’insectes, d’écrevisses – ils se régalaient.
Je suis à mon bureau en train d’écrire et mon regard vient de tomber sur mon tapis de souris, où figure le dessin d’un loup. Ça me rappelle une anecdote. Après les chemises grand-père, maman s’était tournée vers les antiquités. Un jour, elle rentra à la maison avec sa dernière acquisition : une somptueuse tête de loup en terre cuite, peinte, d’un grand réalisme. D’aussi loin qu’ils l’aperçurent, les ouistitis se mirent à crier. Zir gonfla son pelage et montra les dents : « Yek ! yek ! yek !… Yek ! yek ! yek ! » Zira secouait la cage, sautait dans tous les sens. Aucun chien, aucun animal en chair et en os ne les avait jamais mis dans un tel état de fureur et d’inquiétude.

AGASSI

Un où deux ans après son arrivée, Zira tomba enceinte. Elle accoucha de deux petits, la nuit, dans le secret de la noix de coco. Zir se montra bientôt, tout fier, portant les bébés sur son dos. Ils mesuraient 4 centimètres, guère plus. Les poils de leur tête, plaqués sur le crâne, « coiffés » vers l’arrière, leur donnait l’air de minuscules paresseux. Nous les observions avec un émerveillement quasi religieux.
Tout se passa bien d’abord, et puis les parents se disputèrent. Nous ne comprenions rien à la scène, mais le désaccord était violent. C’est la maman, Zira, qui portait les petits quand la bagarre conjugale atteignit son paroxysme ; nous assistâmes, impuissants, à sa chute depuis la plus grande hauteur possible. Il y avait plus d’un mètre entre la branche où elle se tenait et le bas de la cage. Elle tomba sur le dos, écrasant les petits sous son poids.
Lorsqu’elle se releva, l’un des bébés demeurait en place, bien accroché, mais l’autre gisait au sol, inerte.
Nous laissâmes le petit mort dans la cage pendant un long moment. Zira le surveillait ; essaya-t-elle de le prendre, de le réveiller ? J’avoue que je ne sais plus. L’image que j’ai gardée est plutôt celle des parents, penauds, perchés sur leur branche avec le petit survivant. Le cadavre ne pouvait rester là ; je décidai de le sortir de la cage, ce que je fis aussi rapidement que possible, tel un prestidigitateur.
La mort physique ne me fascine en rien, je n’ai pas le tempérament d’un voyeur morbide. Mais le petit était tellement joli que je l’examinai à la loupe dans ma chambre. Les doigts de 3 millimètres, pourvus d’ongles, la paume des mains sillonnée d’empreintes à peine visibles, la petite figure imberbe, à la peau diaphane… je n’avais jamais rien vu de plus ravissant – l’image de la perfection.
Chaque fois que nous avons un problème avec un animal exotique, nous appelons le zoo d’Anvers. Il y a là des spécialistes, toujours prêts à répondre aux questions sans se formaliser si vous ne parlez pas flamand. Ma mère eut une conversation avec le « Monsieur Singes » du zoo concernant la dispute de nos pensionnaires, et voici ce qu’il expliqua :
Chez les ouistitis, c’est le mâle qui porte les petits sur le dos ; dès qu’ils doivent boire, il les passe à la femelle, pour les reprendre ensuite. Il est probable que Zir ait fait des difficultés à se séparer des bébés, et quand Zira les prit enfin sur elle, elle refusa de les rendre de peur de ne plus les récupérer. D’où la querelle. Ce genre de dérèglement comportemental serait plus fréquent en captivité que dans la nature.
Zira m’avait vu ramasser son bébé et, à dater de ce jour, elle se mit à me détester. Je lui avais volé son enfant ! Maman aussi était dans le collimateur, du fait qu’elle se tenait près de la cage pendant que j’opérais. Mee-Kyong et papa, en revanche, échappèrent au ressentiment de dame Zira.
Dès qu’elle sortait de la cage, je m’attendais au pire. Elle commençait par m’insulter : « Yek ! yek ! yek ! » Ensuite, elle sautait sur mon épaule pour me flanquer une gifle ou me mordre le cou, le lobe de l’oreille… Zira avait de petites dents féroces, fines comme des aiguilles.
En grandissant, le petit survivant devint une créature adorable, gentille. Les touffes de poils de sa tête s’ouvrirent comme des éventails. Ça lui faisait une espèce de chevelure qui rappelait l’impressionnante tignasse d’André Agassi, le tennisman. Je baptisai donc notre jeune ouistiti Agassi, ignorant alors qu’il s’agissait d’une femelle.
Elle partagea la cage de ses parents jusqu’au moment où, devenue adulte, elle commença à intéresser son père d’une façon que Zira ne pouvait tolérer. La situation entraîna de nouvelles disputes, et Agassi fut transférée dans une autre cage.

Agassi.jpg

Portrait de notre chère Agassi

GRAND ZIR

L’été, nous accrochions les cages dans les arbres du jardin, à quelque distance l’une de l’autre. Agassi et ses parents échangeaient toutes sortes de petits cris et de gazouillements. L’agressivité de Zira et les problèmes de concurrence sexuelle nous retenaient d’ouvrir les cages mais il arrivait que Zir profite d’une occasion pour filer. Libre, il commençait par aller saluer sa fille, à qui il donnait deux trois bisous à travers les barreaux. Zira, restée prisonnière, fulminait à ce spectacle.
Ensuite, Zir s’en allait, grisé par la liberté et l’appel des hauteurs. Il sautait d’arbre en arbre à une allure stupéfiante, tel un super héros en miniature. Il avait à peine quitté notre jardin qu’on le voyait dans les cimes du noyer des Manille. Hop !… hop !… hop ! Il était déjà dans d’autres arbres, plus grands, plus loin. Je suivais ses exploits à la jumelle ; il se balançait, secouait les branches, arrachait les feuilles, effrayait les petits oiseaux… Ses sifflements suraigus me perçaient les tympans malgré la distance.
À l’approche d’un pigeon ou d’un merle, il poussait son cri de guerre : « Yek ! yek ! yek ! » Il ne se battait pas la poitrine à la manière des gorilles, mais l’esprit était le même : « Je suis le roi du monde ! C’est moi le plus fort ! » Ces démonstrations duraient une bonne heure, après quoi il revenait au bercail, heureux, content de lui.
Zir était très expressif. Fâché, il gonflait les poils tandis que son visage se parait d’un masque belliqueux. Il ressemblait à un samouraï de Kunisada Utagawa ou – mieux encore – à un joueur de rugby exécutant le haka. Malade, il se recroquevillait sur lui-même, chancelant au risque de tomber de sa branche. Teint grisâtre, yeux tombants, et avec ça un air de dégoût de la vie très remarquable. Impossible de ne pas le prendre en pitié.
Nous avions parfois le sentiment qu’il riait, comme ce jour où il sauta sur le dos de Yoda, le loulou de Poméranie, pour se lancer dans un rodéo autour de la table à manger. Je le revois comme si c’était hier, bien accroché aux poils roux du chien, la bouille fendue jusqu’aux oreilles.
C’est ma mère qui se mit un jour à l’appeler Grand Zir – nom amusant pour un ouistiti, mais qui convenait parfaitement au personnage, à son charisme.
Les singes ont vécu encore de longues années après mon départ de la maison. Agassi s’en est allée la première, pour une raison toute bête : habitant seule, elle n’arrivait jamais à avoir suffisamment chaud la nuit. Nous mettions plusieurs morceaux de couvertures dans sa noix de coco, nous chauffions la pièce comme il faut, et malgré ça elle attrapait des rhumes à répétition. Alors que ses parents dormaient paisiblement dès 21 heures, Agassi remuait jusqu’à minuit et plus, cherchant rageusement son confort. Il n’était pas rare qu’au matin, la moitié de sa petite literie se retrouve en bas, jonchant le sol de sa cage.
Agassi finit par succomber à une pneumonie. Si son frère ou sa sœur avait vécu, il ou elle aurait partagé sa chambre. Et je suis certain que notre Agassi serait parvenue comme ses parents au grand âge des ouistitis.

ZABIA

Zabia, la chienne shiba inu de ma mère, est morte hier à l’âge de 12 ans. Les shiba sont des chiens japonais qui ressemblent à des renards. Bons coureurs, excellents chasseurs (Zabia et sa fille Tchô-Tchô croquaient les mulots à qui mieux mieux), ils ont l’intelligence vive et une tendance à l’émotivité. Ils ne sont pas de tout repos, mais par certains côtés ils se rapprochent des chiens-chats à la Pestoune. L’une de leurs particularités est de manifester leur affection dans l’immobilité complète. Zabia posait ses pattes sur vos genoux et recevait les caresses dans une attitude figée étonnante, son profil de Oupouaout, le dieu égyptien, fendu d’un très léger rictus de contentement.
Les personnes qui s’entourent d’animaux sont plus souvent confrontés à la mort et au deuil que les autres. Quelqu’un m’a dit un jour qu’avoir des bêtes était une bonne chose pour les enfants parce que la perte d’un chien ou d’un chat prépare à celle des grands-parents, des parents… Le décès des animaux aimés réduit à une expérience formatrice, voilà bien une idée détestable.
Le jardin de l’avenue de Messidor et devenu un véritable cimetière au fil des années. Nous en plaisantons parfois en pensant aux archéologues futurs qui creuseraient cette petite parcelle de terre et y trouveraient des squelettes de chiens, de chats, de singes, d’oiseaux, de reptiles… Nous n’avons pas suivi l’exemple de Léautaud qui avait dessiné un plan de son jardin à Fontenay-aux-Roses, avec l’emplacement des sépultures. Je le regrette un peu, même s’il ne nous est jamais arrivé, que je sache, de déranger une tombe en en creusant une autre. Léautaud avait plus de raisons de s’inquiéter, lui qui eut des centaines d’amis chats et chiens, plus un merle, une chèvre, l’oie Aurel et la guenon Guenette.

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Pigou et Puzemuze

10:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/03/2014

Itatinémaux, radio, télé

Itatinémaux

Le podcast de mon passage sur la Première, dans l'émission Tout le monde y passe. Interview mené par Xavier Van Buggenhout.

http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1899630&ch...

Le podcast de l'émission Livrés à domicile (RTB TV), animée par Thierry Bellefroid. Michel Dufranne y présente Itatinémaux en fin démission :

http://www.rtbf.be/video/detail_livres-a-domicile?id=1905...

Et j'ajoute un troisième podcast : la Chronique de Tamara Kawan dans l'émission Brouillon de Culture, sur radio Judaïca. Contient un extrait, fort joliment lu, d'Itatinémaux :

http://sefarad.org/?tag=brouillon-de-culture

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Mon père et son chien Plume

11:31 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/02/2014

Itatinémaux : un article de Lucie Cauwe

C1 Itatinémaux-web.jpgItatinémaux, mon livre de souvenirs, est paru le 14 février. Un article de Lucie Cauwe sur son blog à l'occasion de cette sortie: http://lu-cieandco.blogspot.be/2014/02/lsc-duite-par-les-ouistitis.html?spref=tw

 

09:37 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/02/2014

Mon nouveau livre

Itatinémaux

Mon livre sur les animaux de ma vie sort le 14 de ce mois chez Aden Editions. Un ouvrage qui me tient particulièrement à coeur, ma première incursion dans le domaine de l'autobiographie.

Voici le texte de la quatrième de couverture :

Félins, canidés, primates, reptiles et insectes ont partagé, furtivement ou de manière durable, la vie de l'auteur. Bestiaire affectueux, réflexion sur les rapports entre l'homme et ses amis à poils et à plumes, ce livre est aussi, et peut-être avant tout, l'histoire d'une jeunesse singulière.

C1 Itatinémaux-web.jpg

http://www.aden.be/index.php?aden=itatinemaux

 

14:41 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/01/2014

Mon prochain livre : Itatinémaux

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(couverture provisoire)

Mon prochain livre ne sera pas un roman mais un livre de souvenirs dédié aux animaux de ma vie. Son titre Itatinémaux, est un mot inventé par ma soeur adoptive, Mee-Kyong. Originaire de Corée, elle déformait les mots français dans les premiers temps après son arrivée en Belgique. Ainsi, "Itatinémaux" était sa version de "Animaux".

Pour en savoir plus, allez dans la rubrique "Mes animaux : un texte de souvenirs".

Le livre sortira en janvier aux Editions Aden. Il sera illustré par mes soins. Voici un court texte de présentation dû à l'éditeur :

Itatinémaux est un texte de nature autobiographique original et particulier. Il parle des animaux domestiques, parfois un peu singuliers, de l’auteur, prétexte pour une mise en abyme de la vie de Thomas Lavachery dans sa relation à l’animal et… aux hommes.

Voir aussi :

http://www.bldd.fr/Store/ProductDetail.asp?ShowNew=True&a...

http://www.aden.be/

Panku.jpg

Mon chat Panku, l'une des illustrations d'Itatinémaux

 

18:30 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/01/2013

Photos Itatinémaux

Encore quelques images des héros d'Itatinémaux :

Sainte-Pestoune.jpg

Sainte-Pestoune

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Pestoune à son arrivée

Avec-Biquette-à-Linkebeek.jpg

Avec ma Biquette

Ouistiti-jardin.jpg

Zira au jardin

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Yoda vue par ma mère

16:38 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |