01/11/2013

Jim Benett

Voici une nouvelle que j'ai écrite il y a quelque temps ; elle a été publiée sous forme de plaquette par le Ministère belge de la culture. Il s'agit d'une étrange histoire qui a pour cadre l'Amérique des années 30. Bonne lecture !

 

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JIM BENETT

 

Martin Benett mourut brusquement à l’automne de 1924. Il laissa un fils, Jim, qui n’avait pas toute sa tête. À l’époque, le garçon allait sur ses seize ans. Il resta seul dans la grande maison Benett, au milieu des bois.

Jim chassait et pêchait pour se nourrir. Quand d’aventure il oubliait de sortir et n’avait rien à se mettre sous la dent, il se tournait vers sa réserve de racines et de glands. Son estomac digérait n’importe quoi, même le papier.

Jim possédait un chien sans nom qui s’éteignit le soir de Noël, sans crier gare. La solitude s’abattit alors sur le malheureux garçon ; il se mit à errer la nuit, comme un loup. Il en voulait à la vie sans pouvoir l’exprimer. De rage, il mangea la bible de son père. Après quoi il s’assit devant la cheminée sans feu et pleura soixante-cinq heures durant, en silence.

Au printemps, Ignace le Sage, un sang-mêlé (mère irlandaise ; père indien, de la tribu des Algonquins) déclara avoir vu Jim se battre à mains nues avec un ours. Et c’est l’ours qui avait pris la fuite, assura Ignace.


JJJJJJJJ

Au village, les gens ne pensaient plus à Jim. Le récit du combat héroïque réveilla leur curiosité à son égard. Les enfants, surtout, s’intéressèrent à l’Hercule de la forêt. Ils cherchèrent sa maison en suivant les indications laconiques d’Ignace le Sage, mais ne la trouvèrent pas.

Sam Harriott, onze ans, cheveux roux, était un audacieux. Un dimanche, armé d’une carabine Buffalo et le visage couvert de pommade chasse-moustiques, il remonta le fleuve jusqu’aux environs de Fort Boon. De là, il entra dans la forêt en suivant la direction du nord (Sam possédait une boussole-bracelet de la marque Buffalo). Son projet était de tuer un grand cerf. Cela ferait de lui un enfant célèbre.

Sam ne vit aucun cerf, cette fois-là ; en revanche, il rencontra Jim Benett au lieu-dit La Souche crevée.

-       Jim portait un daim mort sur l’épaule, raconta-t-il ensuite à ses meilleurs amis, les jumeaux Gable et Alice Van Horn. Et il n’avait pas d’arme, pas même un coutelas.

-       Il a dû assommer la bête avec le poing, supposa Eddie Gable.

-       C’est ce que j’ai pensé, dit Sam. Il est fort comme un arbre et il sent...

-       Qu’est-ce qu’il sent ? demanda Alice.

-       Le moisi.

-       Tu as vu sa maison ?

-       Je l’ai suivi jusque chez lui, oui. C’est plein de livres et de vieux journaux. Jim m’a servi une tisane au bourbon.

-       Waw ! s’exclamèrent les jumeaux Gable.

Durant l’été, la petite bande rendit souvent visite à Jim, dans la grande bâtisse envahie par les sauterelles. Jim semblait apprécier la présence des enfants. Il leur apprit à pêcher la truite furtive et à poser des collets. Il leur offrit des cadeaux ; Sam reçut une poupée sans bras et Alice un énorme gant de boxe.

Jim Benett ne parlait pas et, contrairement aux autres muets, il ne proférait aucun son. Il communiquait par gestes simples. S’il était d’humeur maussade, on le voyait tout de suite, à sa mine d’enfant boudeur.

Parfois, il semblait rentrer en lui-même, se balançant d’avant en arrière pendant des heures. On ne pouvait plus rien tirer de lui. Quand Jim était dans cet état, les enfants reprenaient le chemin du village en laissant la trace de leur passage : un bouquet de fleurs, un dessin dans la terre...

Un jour de septembre, Sam et Alice se trouvaient seuls avec Jim. Alice avait eu douze ans la veille et elle se sentait mélancolique. Ses parents ne l’avaient pas assez gâtée, pensait-elle ; c’est donc qu’ils ne l’aimaient pas.

Sam jouait un air d’harmonica. Jim adorait ça ; il se déhanchait en cadence. Le fait est qu’il possédait une sorte de grâce.

Alice passait le doigt sur une rangée de livres poussiéreux.

-       Alice… au pays des merveilles, lut-elle sur une reliure bleue.

-       Chapitre un, articula Jim Benett. Dans le terrier du lapin.

Les enfants se regardèrent, stupéfaits.

-       Alice commençait à être fatiguée de rester assise près de sa sœur sur le talus, enchaîna Jim. Elle n’avait rien à faire. Une fois ou deux elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que lisait sa sœur mais il n’avait pas d’images ni de dialogues...

Affolée, Alice sortit le volume et l’ouvrit à la première page.

-       Il récite le livre, dit-elle. Oui, c’est bien cela !

Sam se mit à rire bêtement en se grattant le coude.

-       Ça alors ! s’exclama-t-il. Ça alors ! Ça alors !

Jim parlait toujours, sans la moindre intonation. Le son de sa voix évoquait celui d’une chaudière ronronnante.

-       ...n’avait en soi rien de très étonnant et Alice ne trouva pas non plus très étonnant d’entendre le lapin murmurer Oh mon Dieu je vais être en retard...

-       C’est bon, fit Alice. Tu peux arrêter, va.

-       Plus tard elle se dit qu’elle aurait pu s’étonner mais à ce moment-là la chose...

-       Stop, Jim Benett !

-       ...lui sembla toute naturelle. Mais quand le lapin...

-       Assez, Jim ! se fâcha Alice.

Le regard vide de Jim l’effrayait. Elle se sentait coupable de l’avoir lancé de la sorte.

-       ...pas encore vu de lapin porter un gilet ni tirer une montre de sa poche et brûlant de curiosité elle courut derrière lui dans le champ juste à temps...

De son côté, Sam n’avait plus envie de rire. Il secoua Jim comme un prunier.

-       Jim !... Hé, Jim !

-       ...à son tour sans se demander comment elle pourrait bien en sortir...

-       ARRÊTE-TOI, BON DIEU !

Jim ne sentait rien, n’entendait rien. Il était comme hypnotisé.

-       ...Le terrier s’étendait droit comme un tunnel...

-       Fini, maintenant ! supplia Alice, au bord des larmes.

Alors, Jim Benett avala sa salive ; il interrompit sa récitation. Le mot « fini » était le bon pour le faire taire, ainsi qu’ils purent le vérifier mainte et mainte fois par la suite.

-       Ouf ! fit Sam.

-       C’était affreux, dit Alice en prenant la main de Jim, lequel se mit à ronfler.

Alice n’oublia jamais ces moments d’angoisse. Elle céda pourtant à l’insistance de Sam, qui, dès le lendemain, voulut rééditer l’expérience. Le résultat fut stupéfiant.

La bibliothèque de Martin Benett comptait toute sorte de livres : encyclopédies, manuels de cuisine, traités de philosophie, romans... Il suffisait de prononcer un titre au hasard, d’une voix distincte, et Jim entrait en transe. Il cessait soudain d’être un muet pour réciter et réciter encore, jusqu’au moment où Alice lançait le mot magique : « Fini ! ».

Jim connaissait par cœur tous les ouvrages de la maison, soit quelque deux millions huit cent mille pages, d’après le calcul de Sam.

Comme Jim ne savait pas lire (quand on lui mettait un livre dans les mains, il se contentait d’en renifler la couverture), Alice s’interrogea sur la manière dont il avait emmagasiné cette incroyable somme de textes.

-       C’est son père, supposa Sam. Il a dû lire à haute voix jour après jour, pendant des années, et Jim a tout retenu. Il a une mémoire d’éléphant !

Les gens apprirent quel genre de talent possédait Jim par un article de Sam dans le journal local. Certains, comme le Père Sully, n’hésitèrent pas à accuser l’auteur de mensonge. Sam essuya quelques moqueries. Elles cessèrent le jour où Ignace le Sage partit voir Jim et revint en déclarant que l’article était « juste ».

Pendant l’hiver, si le temps le permettait, des groupes se rendaient à la maison Benett pour écouter Jim. Il y avait autant d’enfants que d’adultes. Les plus assidus auprès de Jim étaient Sam, Alice, Ignace le Sage et Bob Vavasseur, ancien charpentier de marine. Ce dernier avait trouvé, dans la bibliothèque de Martin Benett, une série de volumes gris destinés aux navigateurs. Vavasseur adorait la prose austère de cette encyclopédie émanant du service hydrographique de la marine nationale.

Le vieux Bob avait quitté l’école à huit ans ; il n’était pas analphabète, mais presque. C’était néanmoins un esprit futé. Il découvrit que si l’on donnait à Jim, en plus d’un titre, un numéro de page, le garçon commençait sa récitation à la page annoncée.

-       Insss-truc-tions nau-ti-ques, îles de l’O-cé-an Pa-ci... Pacifique, ânonnait Vavasseur. Volume trois, page cent deux !

-       Île Makin ou île Taritari, prononçait Jim. Le côté Sud de l’atoll est une suite d’îlots couverts d’une épaisse végétation. Le côté Nord est un récif presque continu. Sur le côté Ouest le récif supporte quelques îlots et offre de nombreux passages pour entrer dans le lagon...

Vavasseur, l’oreille tendue, soupirait d’aise. C’était toute une histoire pour lui faire accepter qu’il n’était pas seul et que les autres aussi avaient le droit d’entendre leurs textes préférés.

-       Fini, Jim ! criait quelqu’un.

-       Non, pas encore ! protestait Vavasseur.

-       Chacun son tour, Bob, grondait Ignace le Sage, toujours soucieux d’équité.

Dans les mois qui suivirent, Sam fit réciter Le Chevalier Courage, Alice, La Vie étonnante de Sylvette et son chien Gold au pays des Indiens Micmacs, Ignace, un traité de pêche à la mouche... Quant aux jumeaux Gable, ils insistèrent pour entendre les Poèmes du crépuscule, de H.D. Flenley, où se succèdent les formules du genre « gorge ivoirine », « lactescente nudité », et cetera.

La glace fondit sur le fleuve. Le printemps arriva d’un seul coup, une semaine suffisant à l’installer, avec ses chants d’oiseaux et ses couleurs vibrantes.

L’année  1927 connut deux événements majeurs : Lindbergh franchit l’Atlantique à bord de son monoplan, le Spirit of Saint-Louis, et le Père Sully mena sa guerre contre Jim Benett.

Il pleuvait à verses, ce jour-là. L’église était pleine à craquer, celle du village voisin ayant perdu son toit lors d’une tempête. C’est donc devant ses paroissiens et ceux de Glenwood que le Père Sully fit part de son opinion sur Jim.

D’une voix timide, il dit que le garçon faisait de l’anorexie mentale, mal inguérissable, et que c’était bien triste. Il comprenait la sympathie que certains éprouvaient pour lui.

-       Mais attention ! glapit soudain le Père Sully. Un cerveau vide est comme ces coquilles vides dans la mer, bientôt investies par le Bernard-l’Hermite. Or, ici, dans le cas de Jim, il ne s’agit pas de Bernard-l’Hermite. Ni de coquille, en fait. Le Seigneur m’a envoyé cette image, oui, et j’ai aussitôt compris ce qu’elle signifiait. Le cerveau du jeune Benett est occupé par le Démon !

Le Père Sully se mit à trembler.

-       C’est le Diable, mes amis, qui a élu domicile dans les méninges de Jim. Sinon, comment expliquer les discours sans fin qu’il prononce, des discours bien plus intelligents que lui-même ?

Il se signa.

-       Il faut mettre Jim entre quatre murs de pierre, mes amis, dans une clinique appropriée, affirma-t-il. Sa présence à quelques kilomètres de nos villages représente un danger permanent. (Signe de croix.) Par la bouche de Jim Benett, le malin distille ses idées vicieuses, ses tentations ! Que l’on assiste ou non aux délires du garçon (signe de croix), peu importe : les idées vicieuses se propagent dans l’air comme des miasmes...

Le Père Sully fit une pause pour s’essuyer les tempes. Quelque peu vacillant, il s’agrippa à son pupitre avant de poursuivre :

-       Soyez sûr d’une chose... Un jour prochain, Jim le fou déboulera ici ! Nu comme un ver, la bouche emplie d’écume, il attaquera tous ceux qui croiseront sa route !... Il tombera sur vous, tel le lynx sautant d’un arbre, et vous étouffera sous son poids. Et puis, que fera-t-il ? Quelle sera ensuite son attitude ?... Il vous déshabillera ! Car les possédés mangent les vêtements, oui ! Ils dévorent même le cuir des chaussures... Oh ! mon Dieu ! s’écria le Père Sully, terrifié par ses propres paroles.

Un chien aboya à l’intérieur de l’église.

-       Suffit, Cheetah ! dit quelqu’un.

-       Entre quatre murs de pierre, balbutia le Père Sully. Voilà l’unique solution...

Le sermon indigna Sam et Alice, ainsi que tous les amis de Jim. Mais de nombreux fidèles se montrèrent impressionnés. Le barbier de Glenwood suggéra d’abattre Jim et se déclara prêt à accomplir cette mission divine. Il aurait agi sans attendre si le Père Sully n’avait tempéré ses ardeurs.

-       Je déteste cet homme ! souffla Alice en quittant l’église sous la pluie battante.

Elle parlait du prêtre, non du barbier.

-       Un sombre imbécile ! rugit Vavasseur.

-       Jim ne délire pas, il récite ! s’indigna Sam. Je croyais que le Père Sully avait lu mon article…

-       Un sombre imbécile, répéta le vieux Bob.

Il fallut un certain temps avant qu’une expédition ne s’organise pour capturer Jim. Le barbier de Glenwood, malgré son insistance, n’en fit pas partie. On le jugeait trop exalté.

Les hommes qui entrèrent dans la forêt étaient au nombre de six : cinq types en blanc armés de vaporisateurs Buffalo, pour l’anesthésie à distance, et le Père Sully, portant un crucifix de voyage en aluminium. Ils mirent la journée à trouver la maison Benett. Elle était vide comme une coquille vide. Jim avait déguerpi avec les livres et la plupart des meubles. Il ne restait qu’une odeur de moisi et, dans un coin de la salle de séjour, une bible à moitié dévorée.

 *

Quelque temps auparavant, Ignace le Sage avait eu des ennuis. Il sortait d’un bar lorsque deux individus l’attaquèrent dans l’intention de le voler. Ignace était fin saoul mais il se défendit. Il reçut un coup de couteau à l’aine, ce qui le rendit furieux. Bientôt, l’un des hommes se retrouva au sol, le nez en sang, avec en prime un bras cassé. L’autre disparut dans la nuit.

Ignace plaida la légitime défense. Mais, comme il avait du sang indien et que son agresseur était blanc, il écopa d’une peine injuste : six ans de prison. Il la purgea du côté de Fremont, Dakota du nord, dans un pénitencier dirigé par un exalté.

N’ayant bénéficié d’aucune rémission, il fut libéré en juillet 1932, alors que le pays s’enlisait dans la crise (25% de chômage), une situation dont Ignace se fichait éperdument.

Faible et amaigri, il retrouva sa demeure, un ancien relais de poste, sans la moindre émotion. Il monta à l’étage chercher une vieille malle qui contenait les affaires de son grand-père Tache Noire, chef des Algonquins de l’Iowa, mort du typhus. Ignace s’accrocha les vieux pendentifs d’oreilles ; il revêtit la tunique en peau de cerf ; il fourra le casse tête, le poignard, le bâton de prière et les autres objets dans un grand sac ; il roula la couverture en coton rouge, la jeta sur son épaule. Ensuite, il sortit pour ne plus jamais revenir. Il voulait finir ses jours dans la forêt.

Ignace remonta le fleuve. Aux abords de Fort Boon, il prit la direction du nord. Il fit halte à la Souche crevée pour casser la croûte et souffler un peu.

« Je suis usé comme une vieille semelle », pensa-t-il avec dépit.

Ignace avait trop chaud, les taons et les mouches noires le harcelaient ; pourtant, il éprouva un vague bien-être. La forêt agissait comme un baume sur son cœur.

Il repartit.

Il arriva bientôt à la maison Benett, un amas de ruines et de cendres. La destruction n’avait certainement pas été naturelle.

-       Salauds ! gronda Ignace.

Il marcha jusqu’au soir pour trouver un petit lac perdu au fond des bois. Combien de fois, en prison, n’avait-il pas rêvé de cet endroit ? Tache Noire l’y avait emmené un jour, cinquante années plus tôt, et ils avaient fait une pêche miraculeuse.

« Rien n’a changé ici », songea Ignace.

Tandis qu’il s’endormait sous la lune, des images de son enfance passaient devant ses yeux à un rythme étrangement rapide. La forêt s’agita. Il tendit l’oreille, car un bruit nasillard, lointain, se mêlait parfois à celui du vent. Était-ce le vent lui-même ?

-       Hum, fit Ignace, perplexe.

Réveillé à l’aube, il prit un bain interminable. Il en sortit avec la peau fripée et une agréable douleur dans les muscles. Il coupa une branche pour se faire une canne à pêche, monta sa ligne en mangeant des baies, après quoi il s’assoupit. C’est la voix de Tache Noire, remontée du passé, qui le réveilla : « Il est l’heure, Ignace. Maintenant les poissons ont faim ! Écoute leur ventre crier sous l’eau : "Ouhitii, ouhitiii !" Tu n’entends rien, dis-tu ?... C’est parce que tu n’écoutes pas de la bonne façon. Avec l’oreille de l’âme, il faut écouter ! »

Ignace pêcha avec plaisir. Il prit trois wanja fishs et un petit brochet. Mais il fut dérangé par un son grinçant, le même que la veille.

« De la musique ! », se dit-il.

Un pressentiment l’envahit. Il rangea ses affaires en hâte et partit vers la musique, se frayant un chemin à travers des buissons de plus en plus épais. Ignace dérangea une chouette, plusieurs serpents et manqua heurter une ruche dormante. Il lui fallut se servir du poignard pour franchir les derniers mètres qui le séparaient d’une clairière.

Au milieu de l’espace dégagé, circulaire, trônait une maison biscornue, surmontée d’une tour. La porte était encadrée de deux sculptures peintes : des sirènes plantureuses coiffées de bicornes. Celle de droite tenait une longue-vue ; celle de gauche, une mappemonde. Ignace sourit. L’auteur de cette maison ne pouvait être que Bob Vavasseur.

À l’intérieur, Ignace retrouva les livres de feu Martin Benett. Il s’y attendait.

Une jeune fille inconnue s’était levée brusquement de sa chaise, effrayée par son entrée.

Jim était là, allongé sur un lit ; il dormait. À son chevet se tenait un jeune homme à la crinière flamboyante.

-       Sam Harriott, prononça Ignace.

Il vit briller l’harmonica entre les mains de Sam, qui esquissa un sourire.

-       Ignace le Sage ! s’écria alors la jeune fille.  Mais quel est donc ce costume ?

Elle riait. Elle courut vers lui et se jeta dans ses bras. Ignace se raidit tout d’abord, avant de se ressaisir et de serrer Alice contre son cœur.

-       Tu as grandi, ma parole ! Je n’en crois pas mes yeux.

Il n’avait jamais pensé qu’elle pourrait devenir aussi jolie ; une réflexion qu’il garda pour lui, bien sûr.

-       Quelle surprise ! s’exclama Sam en se grattant le coude. Ignace en chair et en os... Waw !

-       Personne ne savait où tu étais, dans quelle prison, dit Alice. Nous aurions voulu t’écrire et t’envoyer des colis.

Ignace s’approcha de Jim. Il observa l’énorme visage aux pommettes saillantes. L’arrête du nez, à hauteur des yeux, portait deux marques blanches, profondes.

« Le masque de la mort », songea Ignace.

-       Nous l’avons trouvé comme ça hier, dit Sam. Nous n’étions plus venus depuis...

-       Une semaine, intervint Alice.

-       Il ne tient pas sur ses jambes. Je suis sûr qu’il souffre de quelque part.

Jim ouvrit les yeux. Il sourit tandis qu’Ignace le Sage lui touchait le front.

-       Bonjour, Jim Benett... Il a beaucoup de fièvre. Sa peau est sèche, il besoin de boire.

Ignace n’avait pas terminé sa phrase que, déjà, Alice arrivait avec un verre d’eau. Sam et elle aidèrent le malade à relever le buste.

Jim but à petites gorgées. L’instant d’après, il se rendormit en position assise. Voilà maintenant que son corps chavirait.

-       Attention ! cria Alice. Il va tomber du lit…

Sam rattrapa le malade de justesse.

Du fond de son sommeil, Jim se mit à réciter un texte sans queue ni tête, à toute allure :

-       Ta ta ta dit respectueusement Polichinelle j’ai en tête un autre projet ! Le wigwam fugéen ressemble par sa forme et par sa grandeur à un tas tas tas de foin !...

-       Malheur ! dit Sam. Ça recommence !

-       Ça va durer longtemps ? s’enquit Ignace.

-       Sans doute. Et il se fatigue beaucoup à parler. J’essaye de la calmer avec la musique mais...

-       Ta Tataresco George homme politique roumain né en...

-       Il faut faire quelque chose, dit Alice en tournant vers Ignace un regard suppliant.

Ce dernier entreprit de fouiller son sac en peau d’élan. Pendant ce temps, Jim continuait de psalmodier.

Ignace avait sorti du tabac qui sentait le chien mouillé, ainsi qu’une longue pipe. Il bourra l’instrument avec soin.

« Puf, puf », fit-il en allumant le calumet de son grand-père.

Ignace allongea le cou. Sous le regard intrigué de Sam et de Alice, il souffla un nuage de fumée dans la figure du malade. Il renouvela plusieurs fois ce geste. Tout en parlant, Jim respirait la fumée, qui – ô miracle ! – finit par l’apaiser.

-       Bravo ! dit Alice.

Le silence régna un moment dans la maison biscornue. Ensuite, les jeunes gens racontèrent à Ignace ce qui s’était passé pendant sa longue absence. Bob Vavasseur était parti vivre à Harrisville, Michigan, chez son fils. Les jumeaux Gable travaillaient dans une fonderie.

-       Ils fréquentent des femmes, révéla Alice.

Le Père Sully avait quitté le village, lui aussi. Il était le nouvel intendant de l’Université catholique de Saint-Louis.

-       Il a été remplacé par le Père Minne, un bon et brave homme qui parle neuf langues, dit Sam.

-       Et qui aime les Indiens, ajouta Alice.

Ignace laissa échapper un rire sec. L’espace d’un instant, son expression parut sombre et haineuse. Il y eut un nouveau silence, très différent du premier.

-       Le père de Jim tenait un journal, dit Sam finalement. Nous l’avons trouvé en déménageant les affaires.

-       Je regrette de ne pas avoir été là pour vous aider à installer Jim ici, déclara Ignace en regardant autour de lui. Et pour donner un coup de main au vieux Bob. C’est lui, n’est-ce pas, qui a construit cette maison ?

-       Nous étions à ses ordres, raconta Alice. Tous les amis de Jim étaient venus avec leurs meilleurs outils. Ce furent de belles journées, et tu nous as manqué.

Sam reprit la parole :

-       En lisant le journal de Martin Benett, j’ai appris qu’il voyait de plus en plus mal. Il devenait tout doucement aveugle, en fait. Il ne l’écrit nulle part mais je pense que c’est la raison pour laquelle...

-       La raison pour laquelle Martin a fourré toutes ces pages dans la tête de son fils, devina Ignace. Afin de pouvoir les entendre quand il n’y verrait plus.

Il prit son sac et marcha vers la porte.

-       Tu pars ? s’inquiéta Alice.

-       Mais non. Je m’en vais dehors terminer ma pipe.

Ignace passa la soirée à confectionner un brancard pour amener Jim au village. Il en voulait au destin de l’obliger à retrouver déjà la civilisation, lui qui désirait si ardemment la quitter. Par ailleurs, le transport l’inquiétait. « Mes muscles ont fondu en prison, songea-t-il. Et ce sacré Jim... Il doit peser trois cent livres ! Sam a beau être costaud, il nous faudra de l’aide... Quelle déveine ! Quelle fichue déveine ! »

À minuit, il interrompit son travail pour se rendre au chevet de Jim. Celui-ci avait repris des couleurs – ou était-ce la lumière des lampes à pétrole qui donnait cette impression ?

-       J’ai bon espoir, murmura Alice.

-       Oui, dit Ignace, l’air songeur.

Le brancard fut terminé peu après. Ignace le Sage souffla la lanterne extérieure et étendit sa couverture sur l’herbe tendre. Il put alors savourer la tiédeur de cette nuit sans nuages. Pour un homme sortant de prison, dormir à la belle étoile est une bénédiction.

Sam et Alice veillèrent le malade à tour de rôle. Lorsque, à l’aube, Ignace pénétra dans la maison, ils dormaient tous les deux. Il avança lentement vers le lit. Le drap remonté jusqu’au menton, Jim semblait contempler le plafond. Il ne respirait plus.

-       Où est la justice en ce monde ? gronda Ignace.

Jim Benett fut enterré sur place, dans un cercueil géant, assemblage de planches diverses. Il n’y avait pas de bible dans la maison. Alice improvisa un éloge funèbre qui commençait par ces mots : « Jim, ô Jim ! »

L’éloquence simple de la jeune fille, signe d’une maturité précoce, captiva Ignace le Sage. Sam était remué au point de pleurer sans honte, « comme un Indien », pensa Ignace.

La cérémonie terminée, ils se séparèrent.

-       Jeunes gens, dit Ignace, ces quelques heures passées auprès de vous m’ont fait du bien. Je suis en train de redevenir humain, j’ai l’impression.

Il eut un rire gêné.

-       Soyez heureux ! lança-t-il en s’en allant.

Le soleil illuminait sa toison grise, bien moins longue qu’autrefois. Des queues de chats sauvages pendaient à ses genoux, s’enroulant autour de ses chevilles.

Alice prit la main de Sam à l’instant où les fourrés avalaient la silhouette efflanquée d’Ignace. Ils ne devaient jamais le revoir.

Alice rentra dans la maison pour défaire le lit de Jim. Elle éprouvait le besoin d’emporter les draps chez elle afin de les laver.

En ressortant, son regard fut attiré par un rectangle rouge sur le sol. Ignace avait laissé sa couverture. Comment pouvait-on oublier une chose aussi voyante ?

Alice amena la couverture en plein soleil. Elle ôta ses chaussures et s’allongea sur le coton. Remontant sa jupe, elle offrit ses jambes à la lumière. Sam vint la rejoindre ; il se coucha lui aussi, la tête appuyée sur le ventre d’Alice. Il sortit son harmonica, hésita un instant, renonça à jouer.

Le vent se leva. La girouette de Vavasseur cria en haut de la tour. Toute la maison se mit à grincer comme un navire échoué.

-       Ouste ! fit Alice, à l’intention d’un écureuil occupé à fouiller la terre de la tombe.

-       Laisse, dit Sam. Il aimait les petites bêtes.

-       Mais ce n’est pas permis, non, non, non !... Ouste ! Fchchch !

-       Laisse donc.

-       D’accord.

Elle lui caressa les cheveux. Elle aurait voulu l’embrasser mais elle se retint. Un jour prochain, ils reviendraient ici en amoureux...

Elle se souvint du jour où Sam lui avait présenté Jim. Ce dernier ressemblait au Japonais sanglant, personnage d’une histoire illustrée qui circulait à l’école. Même tête ronde et hirsute, mêmes épaules gonflées... Et surtout, même taille invraisemblable ! « Le voilà, le frappeur d’ours », avait pensé Alice. Prise de panique, elle s’était reculée. Et Jim avait fait de même, car il rencontrait très peu de filles et en avait peur.

Alice repensa au gant de boxe. Comme elle regrettait ce cadeau, perdu depuis longtemps ! Sa gorge se serra.

-       Mets-moi à l’épreuve, dit Sam tout soudain.

Alice réfléchit.

-       Le Livre de la jungle, annonça-t-elle.

Sam ferma les yeux ; posément, il commença à réciter :

-       Il était sept heures, par une très chaude journée, dans les collines de Seeonee, lorsque père loup s’éveilla de son sommeil journalier, se gratta, bâilla et étira les pattes l’une près l’autre pour chasser de leur extrémité la sensation de torpeur.

L’air satisfait, Sam pencha la tête en arrière pour regarder Alice.

-       Tu espères que je te félicite pour une seule phrase ? demanda la jeune fille.

-       Oui, c’est bien ce que j’espère.

Alice se prit à rire.

-       Il est temps de rentrer, dit-elle.

 

 Thomas Lavachery

09:55 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/02/2013

Le souffle de la salamandre

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Il m'arrive souvent, avant de me lancer dans un roman, d'écrire une nouvelle en guise de mise en train. Pour me chauffer, en somme. Voici l'un de ces textes, une bizarrerie rédigée en un jour et dans la fièvre : Le Souffle de la salamandre...

 

Thomas lavachery


LE SOUFFLE DE LA SALAMANDRE

Un conte du Nouvel An
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1. L’événement

La neige tombe depuis des jours. C’est la pagaille en ville, inénarrable. J’ai traversé la chaussée et suis entré dans le bois désert. J’ai vu l’éternelle bande de corneilles et je les ai saluées mentalement.
Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour m’enfoncer dans la neige vierge. Je suis obligé de lever haut les jambes. Mes chaussures et mes chaussettes sont trempées illico. Griserie de l’aventure…
Je marche, je marche, et mon vieux cœur cogne joyeusement. Le bruit des voitures s’estompe. Je connais ce coin : en été je me suis appuyé à ce tronc mort sur lequel écureuils et souris dansaient la sarabande. J’enjambe crânement une racine, puis, un peu plus loin, je m’écroule.
Me voilà affalé sur le ventre, incapable de bouger même un doigt. J’ai la figure enfoncée dans la neige ; mes yeux ne voient que du gris. Je n’ai pas froid. Je meurs là, tout seul, et ça me va.
Je pense à Sean, bien sûr ; son visage passe devant mes yeux. Celui de sa mère est trop loin, perdu dans le passé.
J’ai eu le pressentiment de ceci dès le matin. L’ange du destin planait sur moi quand je me brossais les dents, quand je m’habillais… Toute la journée, cette envie lancinante de regarder les albums de photos.
Le fichu hypocondriaque que j’ai été toute ma vie devrait se réveiller. Où est la terreur mille fois prévue de cet instant ? Je meurs tout seul et ça va.
Je ne suis pas mort du tout. Je me relève après un temps plutôt long (le soir tombe). J’avise un rouge-gorge, mon oiseau préféré. Etourdi, couvert de neige, mes entrailles sont brûlantes – comme si j’avais bu un grog ou même trois.
Je me transporte sans trop de peine jusqu’au sentier le plus proche où je tombe nez à nez avec cette grande fille que je connais de vue ; une promeneuse de chiens. Il y a toujours sept ou huit cabots à gambader autour d’elle. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt et peser cent kilos. Me voyant tout blanc et l’air hagard, elle s’inquiète. Je bredouille quelque chose. Elle me prends alors par le coude – fameuse poigne – et me conduit hors du bois.
Sa meute, emmenée par un berger allemand, nous suit de près. Aucun de ces chiens n’est tenu en laisse, même pour traverser la rue. Ils forment un groupe compact et obéissant dès l’instant où la géante émet son sifflement professionnel.
Elle sait ou j’habite, me dépose devant ma porte. Elle scrute mon visage et ce qu’elle voit doit la rassurer car elle me plante-là sans un mot.
« Merci ! » dis-je.
Mon appartement me paraît changé, plus petit. Pris d’une faim de jeune homme, j’avale tartine sur tartine. J’éprouve le besoin d’ouvrir un album pour revoir le visage de June. La voici, mon épouse, avec Sean bébé. Elle a le visage creusé et radieux des jeunes accouchées ; ses yeux brillent comme des braises.
Je range l’album sans savoir que bientôt j’oublierai jusqu’à son existence.

2. Sommeil d’hiver

Je dors pratiquement depuis quinze jours. Du vrai coma, précédé et suivis de sommeils plus sensuels. Lorsque je m’éveille, je mange et prends des bains tièdes. Puis j’allume un feu.
J’ai retrouvé une vieille bouteille de porto, du tout bon, et je m’enfile des rasades et lisant les romans d’aventures de ma jeunesse. Je pique du nez après deux ou trois heures et retourne au lit.
Madame Güler, la voisine du dessous, s’inquiète de ne plus me voir. Elle est venue frapper à ma porte. J’ai dit que j’avais la grippe. Mensonge, car ne crois pas être malade. J’ignore ce que j’ai mais je ne suis pas inquiet. Je me sens bien des pieds à la tête. C’est un peu comme si j’hibernais, en somme.
Madame Güler s’est proposée pour faire mes courses. J’arrivais au bout de mes réserves de pâtes, j’ai donc accepté avec empressement.
Il y a un nouveau locataire dans l’appartement : une souris. Elle se montre très peu farouche. Je pense que mon état léthargique explique son insouciance : je suis l’anti-prédateur. Elle se tient près de moi quand je mange. Je lui donne des miettes. Je lui parle. J’ai failli la baptiser June mais, à la réflexion, j’ai trouvé ça puéril. Qu’elle demeure donc sans nom, ma petite copine…
Madame Güler dépose chaque jour un sac de provisions sur le pallier. Elle ne s’est jamais informée de mes désirs. C’est elle qui choisit les aliments et les marques. Ça me va. J’ai découvert les biscottes suédoises, figurez-vous.
Sean m’a appelé cette semaine, et bien sûr il m’a réveillé. Ma voix hésitante l’a inquiété. « J’ai la grippe », ai-je déclaré. La souris se tenait à mes pieds pendant la conversation : moustaches frétillantes et frimousse avide. « Petite mendiante, va ! » « À qui parles-tu, papa ? » « Il y a une souris dans l’appartement. »
J’ai été le premier à raccrocher et je pense bien que c’est la première fois depuis que mon fiston s’est expatrié.
Je ne chauffe pratiquement plus. Moi si frileux, je me plais maintenant dans un air cru. Le feu ouvert, c’est pour le plaisir des yeux.
Mes ongles sont durs comme de la corne depuis que j’ai l’âge de vingt ans, un héritage paternel. Depuis l’événement ils se sont ramollis tout en retrouvant leur transparence originelle. Ils poussent vite et je dois les couper sinon je me griffe en dormant.
J’avais un début de carie : première molaire à gauche, mâchoire inférieure. Je repère toujours les caries. Eh bien, elle n’est plus là ! Se peut-il que l’émail, dans certains cas, se régénère ? Je pose la question à la souris, qui n’a pas de réponse.
Les semaines passent. Noël sera bientôt là.

3. Première sortie

Je n’ai plus mis le nez dehors depuis un mois. Madame Güler m’a dépêché un médecin que j’ai renvoyé poliment. Ensuite j’ai enfilé mon manteau et je suis sorti. L’air m’a fait tourner la tête, j’ai un peu vacillé sur mes jambes, avant de partir vers le bois qui m’attire.
Les sentiers sont boueux. Les corneilles me font une sorte de fête, parole ! Elles croassent à qui mieux mieux, sautillent vers moi au lieu de prendre la tangente. De loin, j’aperçois la géante et sa meute.
Je poursuis mon chemin pour arriver à l’endroit où je suis tombé. Je m’adosse à l’arbre mort et reste là un moment, dans une lumière de cathédrale. Et toujours cette chaleur, ce feu à l’intérieur de moi…
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je vais acheter deux, trois choses, dont un bouquet de fleurs. Avant de rentrer je passe chez Madame Güler pour lui annoncer solennellement que je reprends ma vie en main. Je lui offre les fleurs et voilà.
En ouvrant ma porte je manque heurter la souris, qui m’attend comme une petite épouse. Je brandis un sachet de farine et j’annonce : « Ce soir, on fait des crêpes ! »

4. Thérèse

Je suis sorti sans gants ni écharpe. Je parcours les allées du bois à la recherche de la géante. Je pense à elle depuis hier soir et j’ai très envie de la voir. Je la trouve du côté de l’étang. Je me plante devant elle, sourire aux lèvres, animé d’une fierté dont j’ignore la cause. Les chiens me reniflent les mollets, me lèchent les mains…
« Comment allez-vous ? » lance-t-elle.
Nous avons marché côte à côte pendant plus d’une heure en échangeant peu de mots. Je ne connais pas son âge mais je la crois assez jeune, moins de trente ans. Or le silence ne l’embarrasse en rien, ce qui est d’ordinaire une conquête de la maturité.
Elle se prénomme Thérèse. Son visage, taillé à la serpe, n’est pas sans beauté, et quand elle sourit elle a réellement du charme. Elle porte des habits bon marché. Son sifflement professionnel n’a rien de strident ; il m’atteint pourtant jusqu’à la moelle des os.
Sans cesse je sentais son regard sur moi. Elle me jaugeait, j’ai l’impression. Elle m’a posé deux, trois questions sur ma santé, mon sommeil… incidemment.
En la quittant je n’avais qu’une envie : la revoir.
J’ai acheté un steak, des pommes de terres et de la salade de blé. Plus une bonne bouteille et des biscottes pour la souris. Nous avons dîné devant le feu. Elle aime se poster sur la pointe de mon genoux, dos aux flammes.
J’ai essayé de lire. Impossible de me concentrer. Je suis dans un état d’exaltation que j’aurais bien du mal à expliquer.
La souris dort à côté dans mon lit, à présent. Elle s’est aménagé un nid dans l’oreiller de June.

5. Thérèse encore

Je retrouve Thérèse chaque jour. Nous nous promenons dans une intimité silencieuse qui est devenue ma raison de vivre. Les chiens me reconnaissent comme un des leurs.
Une géante populaire, une petit homme en duffle-coat et une meute disciplinée… nous constituons une attraction pour les autres marcheurs.
Sean m’a appelé l’autre soir pour me dire que les Maurissen m’ont croisé au bois et que je les ai ignorés. Bien sûr c’est faux. Je ne les pas vus et basta. « Est-ce que tu as quelqu’un ? » a poursuivit Sean d’une voix gênée. « C’est une amie, ai-je répondu. Une compagne de promenade. »
Nous déjeunons sur un banc, avec Thérèse. J’apporte les sandwichs et elle les boissons. J’ai découvert avec surprise que ma vue est meilleure qu’avant l’événement. Je m’amuse à lire les panneaux éloignés : « Allée des gendarmes », « Chemin des canotiers »… Et pendant ce temps je suis couvé du regard par une jeune femme mutique, ma nouvelle amie.

6. Henri

J’ai passé Noël en compagnie d’une bouteille de porto et de dame souris, heureux, et comme en attente de quelque chose. Je me suis rendu au bois dès l’aube.
Je sillonne les allées en tous sens en me demandant si Thérèse se montrera. Nous n’avons convenu de rien mais j’espère sa présence. Je suis certain qu’elle viendra, en fait. Vers 9 heures, elle est là sur notre banc, accompagnée d’un vieil homme, son grand-père. Pas de chiens. Je connais l’existence du bonhomme grâce à l’une ou l’autre allusion de Thérèse.
Il se lève et me tend la main : « Bonjour ! Moi, c’est Henri, ha ! ha ! »
Il a le visage étroit, le nez mince et très rouge, des sourcils broussailleux. Nous nous serrons la main – la sienne est brûlante – sous l’œil approbateur de Thérèse. Il rit, me dévisage en clignant des paupières.
Henri danse d’un pied sur l’autre et ce n’est pas à cause du froid. Son agitation à une autre cause, oui. Je devine que cette rencontre est importante – prévue de longue date ?
Nous nous asseyons. Thérèse à apporté de la tarte aux amandes, qu’elle déballe avant de nous offrir à chacun un morceau. Henri avale le sien goulûment, presque sans mâcher. Voilà Thérèse qui se dresse tout soudain ; son foulard rouge accroche la lumière du matin. Elle nous laisse entre hommes comme si c’était la plus naturelle des choses.
Henri glisse sur le banc pour se rapprocher de moi. Il m’agrippe le coude. « On va jouer, vous êtes d’accord ? Vous êtes partant, ha ! ha ! » Il se lève et m’entraîne.
Il ne tarde pas à me devancer, pressé qu’il est visiblement.
Henri est court sur pattes ; ses long bras lui donne un petit air arachnéen. Je ne pose pas de question, me contentant de suivre en silence. Subjugué, je suis. La docilité faite homme.
J’ai chaud, tellement chaud que la vapeur qui sort de ma bouche m’aveugle ; je dois l’écarter avec la main. Ça fait rire Henri, qui en produit tout autant. « Quel jour radieux ! s’exclame-t-il. Vous êtes d’accord ? » J’acquiesce en souriant, sans trop savoir s’il parle de la beauté du jour ou encore du jeu que nous sommes sensés jouer.
Nous voici sur les lieux de l’événement – ici et nulle part ailleurs. Je m’y attendais. C’est ainsi ; ne m’en demandez pas plus.
Henri, d’un coup de reins, se juche sur le tronc mort. Assis dans la clarté verte, il domine le paysage et, d’un geste circulaire, m’invite à faire quelque chose… mais quoi ?
« Elle est là tout près, dit-il après un silence. Ici même ! Trouvez-là et je saurai que vous êtes la bonne personne. »
J’arpente le sol caoutchouteux où quelques plaques de neige subsistent. La sensation puissante de ne plus s’appartenir. Je m’agenouille devant une branche noire que je soulève avec peine. En-dessous, la terre est noire aussi, et comme moulue. J’y plonge les mains. Je creuse avec prudence sous la surveillance bienveillante d’Henri : « Ha ! ha !… Ha ! ha ! ha ! »
Mes doigts rencontrent un obstacle. Ça bouge. Je me recule, un mouvement instinctif qu’une partie de mon être conteste.
« Gagné ! » s’exclame Henri.

7. La salamandre

Nous avons sorti de la terre une salamandre grande comme le bras. Accroupi, Henri l’a installée sur ses maigres genoux. Il la caresse, la malaxe.
« Ses pattes arrières sont paralysées, voyez-vous. Je les masse pour faire venir le sang. »
Les questions devraient me brûler les lèvres ; ce n’est pas le cas. J’attends qu’on m’informe ; je sais qu’il le fera.
La salamandre a la peau grise et une rigidité granitique. Elle finit par s’agiter un peu, ouvre les yeux un court instant.
Henri, solennel : « Cette Petite Mère que voilà concentre en elle le passé et l’avenir. Elle est la garantie de tous les présents, de tous les futurs qui rampent, marchent, nagent ou volent dans les airs. Elle est le cœur qui anime tous les cœurs terrestres. Jour après jour, et depuis le Début, son souffle repousse le néant. Est-ce que vous saisissez ? »
L’air satisfait, il fait une pose. Sa tête chenue dodeline tandis qu’il contemple la salamandre.
« Prenez-la dans vos bras, avec respect et amour. Bercez la donc, la Petite Mère ! Oui, comme cela… Amour et respect. Si elle meurt, tout meurt. Même les plantes profitent de son souffle sacré. Vous saisissez ? »

Nous avons remis la salamandre dans la terre et replacé la branche noire. Henri me précède de son pas élastique.
« Thérèse vous observe depuis longtemps, me confie-t-il par-dessus l’épaule. Elle vous a élu et il n’y a rien a ajouter. Son instinct est infaillible. »
Thérèse. La voilà justement qui nous attend, roide comme un tour, au bout du chemin.
Henri se précipite vers elle. « Il l’a trouvée, facile comme bonjour ! annonce-t-il. Ha ! ha ! »

8. Relié

C’est la religion du sang dans les veines, de l’air respiré ; c’est la religion de la moelle universelle et de la vitalité transmise. C’est la religion des origines, sans dieu ni déesse – la seule qui vaille. (Paroles d’Henri.)

Henri a fait son temps. Je dois le remplacer auprès de la salamandre, dont je serai le protecteur. Thérèse m’a dit que je devrai aussi la nourrir car elle ne chasse plus.
Ils connaissent les prières inarticulées des premiers âges. C’est leur magie et elle seule qui m’avait précipité par terre, à deux pas de la cachette. Le temps que j’ai passé allongé dans la neige a été mis à profit. Ce qui fut accompli sur ma personne, je l’ignore et aucune intelligence humaine ne pourrait même le concevoir.
Peu m’importe, d’ailleurs. Je sais que grâce à l’intercession de Henri et de Thérèse, la Nature m’a reconnu, adoubé. Je sais également que j’ai reçu une seconde jeunesse afin de pouvoir remplir longtemps mon office.
Je viens après des générations d’hommes ignorés et consciencieux, discrets comme des ombres, à la responsabilité écrasante. Je pourrais me rebiffer mais il n’y a pas en moi le plus petit commencement de rébellion. La vérité est que je vis pour l’instant sur un nuage. J’en oublierais presque mon nom et mon histoire.
Si Thérèse m’a choisi, c’est également pour quelques raisons triviales. Je suis pensionné, veuf, et mon fils unique vit de l’autre côté de l’océan, à Philadelphie : mon temps m’appartient. J’habite à deux pas du lieu où le cœur palpitant du monde – la Petite Mère – a élu domicile au commencement des siècles.
En rentrant du bois je me suis effondré sur mon lit. La souris m’a rejoint et se nettoie maintenant sur mon ventre. Une partie de moi est restée là-bas. L’écureuil qui passe, le moindre oiseau, chaque promeneur dans un large périmètre autour de la cachette… je vois tout et j’entends tout à distance. Je suis relié.

9. La fête

J’ai invité Thérèse et Henri pour le Nouvel An. J’ai dressé une belle table et préparé un repas festif. Ils sont arrivés à 8 heures tapantes, elle dans une robe de géante et lui engoncé dans un costume élimé. Le vieil homme s’est montré volubile, d’une bonne humeur forcée.
Fréquemment il se fige, dresse l’oreille… mais plus rien ne lui arrive du bois. Une machine infernale irait hacher la terre à l’endroit où repose la Petite Mère qu’il n’en serait pas averti. Il n’est plus relié.
Je le remplace une fois pour toute.
J’imagine le sentiment de vide qui est le sien, après cinquante années de bons et loyaux services. Je lui sers du champagne. Thérèse allume la radio ; elle trouve une station musicale et commence à se dandiner mollement. Henri tombe la veste et la rejoint. Ses longs bras agrippent les hanches de Thérèse ; les voilà lancés. Le plancher tremble sous le poids de la jeune femme.
On frappe à la porte. Je fais entrer Madame Güler et l’invite à s’asseoir. Je lui offre une coupe. Le spectacle de mes invités rend muette la bonne dame. « Salut ! » lui lance Henri, les joues en feu.
La souris court sur la table. Saisissement de Madame Güler, qui renverse son verre. J’emmène ma « petite épouse » dans la chambre et la fourre dans son oreiller.
Sean appelle un peu avant l’heure pour me souhaiter la bonne année. Il entend la musique : « Tu as des invités ? » « Madame Güler est là. Et Thérèse, ma compagne de promenade, avec son père. » « C’est sérieux, alors », fait mon fils sur un ton amusé. Je pense que s’il n’avait pas téléphoné j’aurais oublié de le faire de mon côté.
Sean était d’une humeur charmante. Je l’aime et je fais pour lui des vœux de bonheur. D’après Henri, il y a toutes les chances pour que je lui survive.
Madame Güler est partie. Dans le bois, non loin de la cachette, des corneilles se disputent. Henri vient de se rasseoir.
Il s’est endormi sur sa chaise. Thérèse le soulève sans effort et va le déposer dans le divan. Je sors une vieille couverture de voyage, écarlate, et nous couvrons le petit homme. Tandis qu’on entend au loin les feux d’artifice, je conduis Thérèse dans la chambre de Sean.
« Le lit fait deux mètres », dis-je. Elle sourit en me donnant une bourrade.

10. En ménage

Février. Il n’y avait que Thérèse et moi à l’enterrement d’Henri. Nous sommes partis tout de suite après la cérémonie car nous n’aimons ni l’un ni l’autre rester longtemps loin du bois. Pour moi, l’éloignement est synonyme de malaise physique.
Dans le taxi, Thérèse m’a offert une photo d’Henri. Il doit avoir une trentaine d’années sur le cliché. Casquette et petite moustache en râteau. Il portait des lunettes, à l’époque, alors que le vieillard que j’ai connu voyait comme un jeunot. Je place la photo dans ma poche intérieure, sur mon cœur.
Thérèse s’est installée chez moi. Madame Güler a vu son arrivée d’un mauvais œil ; elle a boudé un moment mais c’est déjà fini. La géante ne fait rien pour séduire les gens, et pourtant… Il émane d’elle une douce autorité qui a conquis notre boucher acariâtre et le plus mal luné des flics de quartiers.
C’est elle qui fait les courses, moi la cuisine. Le soir, à 9 heures, j’allume un feu. Un rituel auquel la souris et moi tenons beaucoup. Je lis mes romans à voix haute pour Thérèse. Franchement, j’ignore si elle écoute. Nous ne discutons jamais des histoires ni des personnages comme nous le faisions, Sean et moi, lorsqu’il était enfant. Je prends une lampée de vieux porto entre chaque chapitre. Ah ! je me suis remis au cigare. Henri m’avait assuré qu’aucune maladie ne pourrait m’atteindre pendant mon mandat.
Mon existence d’avant était celle d’un retraité résigné. Aujourd’hui tout a changé. Mon rôle est ma fierté et je remercie chaque jour Thérèse de m’avoir choisi, moi. Et pourtant je vis dans l’angoisse. Je dors peu et suis en permanence sur le qui-vive.
La salamandre est bien l’être le plus vulnérable qui existe. Métabolisme d’une lenteur effarante, aucune arme naturelle : ni dents ni griffes…
Hier, en pleine nuit, un renard a pénétré sur le périmètre. Je suis sorti en trombe ; une minute plus tard je me trouvais près de la cachette. J’ai chassé l’intrus, je l’ai coursé dans le clair de lune pendant cinq bonnes minutes afin de l’éloigner.
Thérèse m’attendait dans la cuisine avec du café chaud. J’ai dit : « Un renard » « Ils ne sont pas dangereux, a-t-elle assuré. Ils ont l’instinct de conservation des bêtes sauvages. Ils ne toucheraient jamais à la Petite Mère. Le danger c’est les hommes et aussi les chiens. »
Nous nous sommes recouchés. Que dirait mon Sean s’il savait qu’une géante dort dans son lit ?
La présence de Thérèse m’est un réconfort inestimable. Etre relié entraîne une tension nerveuse que sa présence seule a le don d’atténuer.
Ma jeune amie a de l’humour. Elle me taquine sur des petites choses. Notre vie commune me ravit positivement.

11. La Petite Mère chez moi

Les cheveux repoussent sur le haut de mon front ; je perds mes rides. L’autre matin, j’ai rencontré une amie de June qui m’a dévisagé tout le temps de notre petite conversation. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire que je suis un régime draconien. Elle a hoché la tête, heureuse de tenir une explication plausible de mon aspect surprenant. Qu’adviendra-t-il lorsque Sean me rendra visite en été ?
Thérèse continue de promener ses chiens de riches. Le salaire qu’elle tire de cette activité en étonnerait plus d’un. Elle m’a appris son sifflement spécial. L’effet sur la gent canine est garanti : les plus indisciplinés cabots rappliquent, dociles et soumis.
En avril les employés communaux ont entrepris de débiter l’arbre mort près de la cachette. Il n’était pas question de laisser la Petite Mère en un lieu investi par des travailleurs. Plutôt que de la déplacer dans le bois, j’ai décidé, avec l’accord de Thérèse, de la rentrer quelque temps. Henri le faisait, paraît-il, bien que rarement.
Nous avons installé la Petite Mère dans une caisse remplie de mousse humide. La savoir là, hors de tout danger, me plonge dans un état de calme euphorie. Je dors à nouveau comme un loir. Thérèse m’a prévenu qu’il faudra rendre la Petite Mère à sa cachette dès que possible, car la vie à l’intérieur ne lui convient pas longtemps : « Dans une semaine, tu verras, elle va commencer à perdre l’appétit. »
En attendant je savoure ces moments d’intimité avec la Petite Mère. Je masse ses pattes en suivant les indications de Thérèse, des heures durant. Mes mains brûlantes font du bien à son corps antique.
Sa proximité stimule mon cerveau, qui fabrique sans cesse des images colorées et dansantes. Henri appelait ça son kaléidoscope.
Thérèse se tient à distance de la Petite Mère ; la toucher lui est interdit parce que sa fertilité de femme pourrait en souffrir.

L’énorme tronc a presque disparu et les employés rangent leur matériel en ce moment-même. Il était temps : la Petite Mère s’impatiente. Ce soir elle a poussé une drôle de plainte. C’est la première fois que j’entends sa voix et j’en suis encore tout troublé.
Je dépose une bûche dans le feu mourant. Je rejoins Thérèse dans le divan. Elle me donne avec le coude une de ses bourrades affectueuses. Pas besoin de parler, j’ai compris : nous irons cette nuit reporter la Petite Mère.

 

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16:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |