28/09/2011

Bjorn aux armées II

J'ai terminé voici quelques jours la rédaction de Bjorn aux armées II : les mille bannières. Beaucoup d'entre vous m'écrivent pour savoir quand il sortira ; le fait est que je ne le sais pas encore. Sans doute au printemps prochain, mais rien n'est sûr, car le programme de l'Ecole des loisirs sera très chargé à cette période. Je vous tiens au courant !

Mongolie149_c.jpg

Ce second volet des Armées relate un long voyage que Bjorn et Gunnar, son frère, font vers le Levant, dans le but de trouver le chef nomade Tchortchi et de lui demander son aide. Le Fizzland a été envahi par les hordes skudlandaises et vorages, vous vous en souvenez, et le jarlal Bjorn a besoin d'un allié pour reconquérir le pays. Les deux frères traversent une grande forêt, rencontrent différents peuples, dont les Tyburides, les Belles-Personnes, des Gvars, des Zarques... Ils se font capturer et vendre comme esclaves sur l'immense marché de Oleh, se sauvent sur le dos du dragon Zigournir, atteignent le pays des Gols, habitants séculaires des steppes infinies... Un voyage de plusieurs mois qui est l'occasion, pour les fils d'Erik, de se retrouver et d'apprendre à se connaître. Si Gunnar était un peu le personnage oublié de la saga, ce n'est plus le cas à présent.

J'ai écrit ce livre dans la fièvre, avec un immense plaisir... comme à chaque fois que je reprends mon héros fétiche Il s'agit, selon mes plans, de l'avant-dernier volume de la saga. J'approche donc du terme, cela avec une espèce de nostalgie anticipée.

Voici, pour vous, les deux premiers chapitres du livre. Pour le reste, il faudra patienter...

1

GUNNAR

Mon frère Gunnar m’en voulait à mort d’être parti sans lui aux enfers. Il se trompait sur ma motivation, pensant que je l’avais laissé en arrière afin de retirer pour moi seul la gloire qui découlerait de la mission. Mon souci avait été bien différent : j’avais pour souci de le préserver. Descendre au fond de la terre afin d’arracher le prince Sven à Mamafidjar, reine des enfers, c’était là une pure folie. Franchement, qui aurait pu croire que je m’en tirerais vivant ?
Mon départ avait plongé Gunnar dans une rage sombre. Il avait frappé les murs, brisé des objets qui lui étaient chers. Et puis il s’était calmé. Les mois passaient et, même s’il demeurait maussade, il remplissait son rôle à la ferme de Havërr, s’occupant des bêtes, coupant du bois… Il se levait tôt et se couchait tard, pris d’une frénésie d’activité.
À l’époque, personne, hormis le roi, ne savait où je me trouvais. Gunnar, qui ne prononçait jamais mon nom, imaginait toutes sortes de destinations, cherchant à deviner quelle mission Harald avait bien pu me confier. Il m’a avoué plus tard que, dans le secret de son cœur, il espérait que j’échoue. Sa jalousie était telle qu’il eût préféré ma mort à un succès retentissant.
Vers la fin de l’année 1067, quelques semaines seulement avant mon retour, il fit un rêve dans lequel il me vit couvert de gloire. Reçu à Updala en grande pompe, j’étais fêté par le royaume entier. Le roi m’offrait une épée sans prix et me nommait chef de la horde à quinze ans. Gunnar se réveilla en sueur ; il quitta son lit, vola une grosse somme d’argent dans la cachette familiale, sella Finn, mon cheval, et partit à la faveur de la nuit.
Mon frère prit la route de l’ouest. Commença alors une vie de débauche où la joie n’avait aucune part. Il resta quinze jours à Lidarendi, dans un bouge, à boire de l’hydromel avec des laissés pour compte. Il dormait assis, devant une corne à boire, ne se levant que pour prendre part aux bagarres de poivrots. Il ne se lavait plus. Bientôt, l’idée lui vint de se rendre au Ghizmark. Partout où il passait, les gens remettaient les bâtiments en état pour affronter l’hiver. Il les regardait d’un œil morne. Lui n’avait plus de maison, plus de famille : il était devenu un vagabond.
Il n’alla pas bien loin dans le pays de Hakon II, s’arrêtant à Snaffol, petite ville frontalière connue pour son eau-de-vie parfumée. Il s’installa à demeure dans une auberge borgne fréquentée par des brigands et des filles de joie. Il se mit à fumer, à jouer aux dés. Gunnar éclusait un litre d’eau-de-vie par jour et son cerveau s’en trouvait brouillé du soir au matin, du matin au soir. C’est miracle qu’il ne se fit pas dépouiller. Je gage que son air farouche et ses manières brusques, agressives, faisaient peur.
- Et comme il m’arrivait de sortir dans la nuit pour injurier le ciel, certains me prenaient pour un loup-garou, me raconta-t-il plus tard.
Un homme hirsute, un vendeur de peaux, entra un jour dans l’auberge. Il arrivait du Fizzland et apprit à mon frère que Bjorn le Morphir était remonté des enfers avec le prince Sven, héritier du trône. Gunnar sut que j’avais reçu le pandangorgh, collier prestigieux, des mains de Harald, ainsi qu’une ferme à Sigluvik et une maison dans la capitale. Le royaume chantait mes louanges ; un avenir glorieux m’attendait au service du roi. On parlait de mon entrée dans la horde. Gunnar eut l’impression qu’on lui enfonçait un couteau en plein cœur.
Il se leva soudain, renversant chaise et table, et courut à l’écurie. Il enfourcha Finn sans prendre la peine de le seller. Il chevaucha sans but, des heures durant, avant que l’idée de retourner dans la Ranga, sur les lieux de son enfance, n’émerge dans son esprit. N’était-ce pas là qu’il avait été le plus heureux ?
Il gagna notre vallée d’une seule traite. Deux jours et une nuit de voyage sans pratiquement démonter, sinon pour boire en vitesse l’eau d’un ruisseau. Arrivé à l’emplacement de notre ancienne maison, il s’écroula.
Le lendemain, Finn avait disparu. Gunnar ne s’en soucia guère : il n’avait plus besoin de cheval. Il construisit sa petite cabane de bric et de broc avec l’idée de s’installer là pour toujours.
Il se nourrissait de crabes et de poissons de vase, et quand il n’en trouvait pas, il broutait l’herbe comme un mouton. Prostré devant un feu moribond, Gunnar fils d’Éric ressassait son amertume.
Sa haine à mon égard, entretenue avec soin par son cerveau hanté, n’avait fait que croître durant ces semaines de solitude. Lorsqu’il se retrouva face à moi, en ce vingt-neuvième jour du mois de mai 1068, il mit quelques instants à me reconnaître. Il eut un haut-le-corps, avant de se jeter sur moi en poussant un grognement. Il me frappa au visage. Projeté en arrière, je me retrouvai par terre, étalé de tout mon long. Gunnar s’installa à califourchon sur mon ventre et commença à me rouer de coups.
Je me protégeais mal, épuisé que j’étais. Mon frère finit par se rendre compte de ma passivité, car il suspendit ses mouvements. Son bras, telle une masse d’armes, tremblait à quelques pouces de mon nez.
- Qu’est-ce que tu as, morphir ? dit-il d’une voix rauque, pleine de mépris. Tu ne te défends pas ?
- Je suis fatigué.
Il se leva, et je pus respirer librement.
Je me redressai, le visage en sang. Gunnar m’observait avec suspicion, pensant que ma faiblesse était peut-être jouée.
- Tu m’as trahi ! rugit-t-il.
Wulf, mon chat des enfers, m’accompagnait ; il poussa une petite plainte.
- Tu avais promis ! Ta parole ne vaut rien. Je te méprise et je te hais pour toujours, Bjorn. Tu n’es plus mon frère !
Il est bien vrai que je lui avais juré de l’emmener avec moi dans ma mission. Mais ce serment, il me l’avait extorqué – je n’avais jamais eu l’intention de tenir parole.
- Il y a eu la guerre, dis-je. Es-tu au courant ?
Interloqué, il resta muet.
- Le roi Karl du Skudland a envahi nos terres, poursuivis-je. Il s’est allié aux Vorages et…
- Est-ce possible ?
- Les combats ont été terribles. Nous avons perdu des milliers d’hommes. Père… notre père…
Les mots me manquèrent. Gunnar attendit, figé, la terreur se peignant sur sa figure.
- Il est mort au champ d’honneur, annonçai-je alors. C’était il y a trois jours, sur la frontière skudlandaise. Une flèche vorage l’a… Il n’a pas souffert.
Gunnar recula.
- Non… Non !
Mon frère tomba à genoux ; il éclata en sanglots. De grosses larmes coulèrent sur ses joues crasseuses, y creusant deux sillons clairs.
Il pleurait, pleurait sans pouvoir s’arrêter, tel un enfant. Soudain, il me lança un regard désespéré, un appel ; je me précipitai pour l’entourer de mes bras.

2

LA CABOSSÉE

Gunnar m’invita à l’intérieur de sa cabane, où il m’offrit un bol d’eau. Il faisait sombre malgré les nombreux rais de lumière qui passaient entre les planches disjointes.
Mon frère était désespéré. Comme je n’avais malheureusement pas de temps à consacrer à son chagrin, je lui relatai succinctement les événements des dernières semaines, depuis l’assassinat de Harald jusqu’à notre déconfiture finale face aux hordes skudlandaises et vorages.
- Le roi aussi est mort, prononça-t-il. Je ne peux pas le croire…
Je poursuivis mon récit, parlant si vite que les mots se bousculaient dans ma bouche.
- Il faut les retrouver et les libérer, dit Gunnar quand il sut que les nôtres avaient disparu de Morphirskali, mon nouveau domaine.
- Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Le pays est submergé. Je gage que nos ennemis sont partout, dans chaque village, dans chaque maison ! Et puis mon devoir de jarlal est de songer au royaume tout entier. J’ai la charge du peuple Fizzlandais, tu comprends ?
- Mais… notre mère, Ingë, Sigrid… Tu ne vas pas les laisser aux mains de…
- Je n’ai pas le choix, Gunnar. Et puis je pense qu’elles sauront se débrouiller. Figure-toi que Lala s’est liée d’amitié avec le prince Arnorr du Skudland. Je suis sûr qu’on les traitera avec respect.
La confiance que j’affichais était jouée, faut-il le dire ? Car en réalité le sort de ma famille m’emplissait d’angoisse.
- Que comptes-tu faire ? s’enquit Gunnar.
Je lui parlai de Tchortchi, ce chef nomade dont j’allais essayer d’obtenir l’aide :
- C’est un Toundour des steppes. Son pays est aux confins des territoires herbeux. Un long voyage m’attend, périlleux…
Je me levai. Le plafond de la cahute était si bas qu’il n’y avait guère moyen de se tenir debout. M’approchant de mon frère, je posai la main sur son épaule.
- Veux-tu m’accompagner ? Nous ne serons pas trop de deux.
Son visage s’éclaira.
- Avant d’accepter, tu dois savoir une chose, dis-je. Hafkell le revenant est à mes trousses.
- L’assassin de Harald… mais pourquoi ?
- Le domaine que j’ai reçu du roi était le sien, avant. Il lui a été confisqué.
- Tu n’y es pour rien.
- Certes, mais Hafkell ne tolère pas que je m’y sois installé avec la famille. C’est un démon, une âme furieuse. Il ne raisonne pas avec logique.
J’avais fui Morphirskali par la voie des airs, sur le dos de Daphnir, laissant Hafkell loin derrière moi. J’espérais l’avoir semé, mais sans trop y croire, sachant combien les pouvoirs d’un revenant sont puissants.
- Le régicide a eu lieu dans la Salle des cérémonies, aux yeux de tous. Les quarante hommes de la horde étaient là, et ils n’ont rien pu faire. Voilà le genre de créature qui…
- Je t’accompagne ! me coupa Gunnar.
À ces mots, il fit le tour du logis pour rassembler ses affaires, réduites à très peu de choses.
L’air frais du dehors me fit du bien ; j’en aspirai plusieurs gorgées. Le silence de la vallée me parut plus oppressant que jamais. Je regardai alentour avec appréhension : il n’y avait personne.
Wulf se frotta contre ma jambe en ronronnant.
- Je suis prêt, déclara Gunnar, chargé d’un petit baluchon. Tu n’as pas d’armes ? Où est donc ta Mordeuse ?
- J’ai changé d’épée voici deux ans, dis-je sans autre précision. J’ai perdu ma nouvelle arme dans le bois d’Hallorm. Mais je ne suis pas tout nu, regarde !
Et je sortis un poignard à manche en os d’une poche de mon pantalon.
- C’est celui que je t’avais offert ! s’exclama Gunnar.
- Il y a bien longtemps, oui… Allons-y, à présent. Fizzland, ô Fizzland !
- Fizzland, ô Fizzland ! répéta Gunnar de sa voix enrouée, celle de quelqu’un qui a perdu l’habitude de parler.
C’était le soir, un soir clair du mois de mai 1068. Nous longions le fleuve boueux, bordé de jeunes arbustes rabougris. Une herbe jaunâtre, maladive, étouffait le bruit de nos pas. Il n’y avait pas d’oiseaux, pas d’insectes. Ce pays tant aimé demeurait plus mort que vif.
Wulf gambadait en avant, plein d’une joyeuse insouciance. Je ne cessais de me retourner pour scruter l’horizon.
- Ce chat…
- Je l’ai ramené des enfers, dis-je. Il se nomme Wulf. Je voulais le laisser auprès de Daphnir mais il m’a suivi. C’est un sacripant. N’est-ce pas, messire chat, que tu es un sacripant ?
Au nord, à une lieue environ, s’élevait la chaîne du Tuntur. L’Aggafjord, province natale de ma fiancée Sigrid, s’étendait au-delà des montagnes.
Nous traversâmes le fleuve à gué, l’eau brune montant à peine jusqu’à nos genoux. Ayant pris pied sur la grève, Gunnar sortit une pipe de sa besace et l’alluma. J’en fus étonné, tant il est rare de voir fumer un homme si jeune.
Je me dirigeai vers un défilé étroit. Traverser les montagnes nous prendrait la soirée et une partie de la nuit. Wulf pleurait ; il avait faim et je n’avais rien à lui offrir.
Il n’y avait plus aucune animosité dans le regard de Gunnar, et je m’en réjouissais. Cependant, une sorte de timidité s’était installée de part et d’autre. Deux êtres proches réunis après une longue séparation ne mettent pas longtemps, généralement, à retrouver l’ancienne complicité. C’est ce qui m’était arrivé avec Ingë, ma petite sœur, au retour des enfers. Seulement voilà, Gunnar et moi n’avions jamais été vraiment des amis.
Des pins boréals ornaient les contreforts du Tuntur ; sous nos pieds, l’herbe se faisait plus dense et soyeuse. Nous pénétrâmes dans le défilé ; la lumière et la température baissèrent d’un coup.
J’étais torse nu car j’avais abandonné ma tunique d’or, vêtement du jarlal, par crainte d’être reconnu. Me voyant frissonner, Gunnar ôta sa blouse et me la tendit. Je fis mine de refuser mais il ne l’entendait pas de cette oreille.
- Je n’ai jamais froid, assura-t-il pendant que je passais le vêtement.
- C’est vrai. Je me rappelle que tu coupais le bois torse nu en plein hiver.
Il sourit à ce souvenir.
Nous marchions d’un bon pas en échangeant peu de paroles. Les parois rocheuses étaient hautes et aussi abruptes que des murs. Si des ennemis nous surprenaient dans ce couloir, nous ferions un gibier facile.
La nuit était déjà bien avancée quand le défilé s’élargit. Les murs couverts de mousse révélèrent des centaines de cavités d’où s’échappaient des chauves-souris naines, de cette sorte qu’on appelle « nez-en-feuille ».
Un peu plus loin, nous découvrîmes une grotte. Wulf y entra sans hésiter ; nous le suivîmes. Je l’entendis laper et ronronner en même temps ; il devait y avoir une source.
Nos yeux s’habituant à l’obscurité, nous découvrîmes une salle assez grande, au sol détrempé. L’eau coulait le long d’un mur bosselé où je posai la main.
Nous nous désaltérâmes avidement. Wulf se frottait les moustaches avec grâce, ses ronronnements allant crescendo. Il avait oublié sa faim.
- Il y a quelqu’un, souffla Gunnar en dégainant son épée.
L’homme était couché en boule au fond de la grotte.
- Holà ! lança mon frère.
Aucun mouvement. L’inconnu demeurait immobile et muet. Nous nous approchâmes avec prudence ; je fis mine de toucher la main inerte du gisant, mais Gunnar m’écarta, préférant le faire lui-même.
- Il est glacé, déclara-t-il.
- Mort ?
- Tout ce qu’il y a de plus mort.
Nous traînâmes le corps dans la lumière. Il s’agissait d’un homme jeune, un garçon de notre âge. Il avait les cheveux sombres et légèrement bouclés, comme Gunnar, et un visage proche du mien par sa forme allongée. Il aurait pu être notre frère, un frère bien bâti et plus beau que nous deux.
- On dirait un ange, observa Gunnar.
Un bout de flèche sortait de l’abdomen du garçon, qui avait également une entaille profonde au niveau du coude. À ses habits – blouse teinte en bleu, bandes molletières de même couleur –, nous reconnûmes un habitant de l’Aggafjord.
- Pourquoi est-il venu mourir ici, je me le demande.
- Il faut l’enterrer, dit Gunnar.
- Recouvrons-le de pierre, plutôt.
Ce travail ne prit pas longtemps. Quand ce fut terminé, je prononçai une prière rapide, avant de prendre le chemin de la sortie.
- On a oublié son épée, dit Gunnar.
Elle était couchée dans la boue, à quelques pas de l’endroit où nous avions trouvé le corps. Mon frère la ramassa et l’enfonça entre les pierres de la sépulture, telle une croix. Saisis d’une impulsion, je la déplantai aussitôt.
Gunnar m’observait avec curiosité tandis que je soupesais l’épée. La lame, dépourvue d’inscription, n’avait qu’un seul tranchant ; elle portait de nombreuses traces de coups. Sur le pommeau en bois j’aperçus des trous de vers. Une arme de pauvre, à n’en pas douter, et qui remontait à deux générations au moins. Je décidai de la garder.
Gunnar ne fit aucune remarque lorsqu’il me vit partir avec l’épée du mort. Mais je savais qu’il n’en pensait pas moins.
- Je ne pourrais l’expliquer, mais je ressens quelque chose pour cette arme, dis-je, alors que nous reprenions la route. Je l’ai bien en main.
- Elle a vécu.
- Elle me plaît ! Et je suis certain que le garçon serait heureux de savoir qu’elle va poursuivre sa carrière…
-  Dans la main de Bjorn le Morphir ! Il est vrai que c’est un beau destin pour un tel racloir. Comment vas-tu l’appeler ?
- La Cabossée, décidai-je.

10:01 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/09/2011

Un nouveau Jojo !

Padouk couv.jpgUn nouvel album de Jojo de la jungle sortira bientôt à l'Ecole des loisirs. Une histoire très différente de la première : plus émouvante que drôle. Elle a pour titre Padouk s'en va. C'est Denis Roussel, une fois encore, qui s'est chargé des couleurs. Dans les librairies le 13 octobre/12 euros. Je consacrerai un dossier spécial à cet album dans les semaines qui viennent, car se genèse est assez particulière...

17:37 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

11/09/2011

J'irai voir les Sioux

Sioux!.jpgJ'irai voir les Sioux, album, est paru le 6 mai à l'Ecole des loisirs, dans la collection Archimède. Il s'agit d'une nouvelle que j'ai illustrée moi-même. L'histoire se passe au XIXe siècle aux Etats-Unis ; elle met en scène un jeune garçon, Billy Vos, qui va avoir affaire aux Sioux. Pour un résumé du livre, des détails sur son écriture et pour voir un choix d'illustrations, consultez la rubrique "Mes albums". J'irai voir les Sioux, l'Ecole des loisirs, coll. Archimède, mai 2011, 13,50 euros.

18:13 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/02/2011

Bjorn le Morphir, édition illustrée !

Bjorn-ill-couv.jpgCa y est, le morphir illustré est dans les librairies. Nouvelle couverture due à Denis Roussel, une quarantaine d'illustrations que j'ai réalisées avec passion, révision du texte - il s'agit d'une réédition au sens plein du mot. Pour plus de précisions sur cet ouvrage ainsi que sur mes idées concernant l'illustration de roman, reportez-vous à la rubrique "Le morphir illustré". Bonne lecture !

11:28 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/02/2011

Bjorn le Morphir 2 : la BD est sortie !

Bjorn-couv.jpgL'adaptation BD se poursuit ! Le tome 2 de la saga est sorti sous le titre Bjorn le Morphir 2. L'histoire va du début de Bjorn aux enfers I jusqu'à l'épisde des aplatisseurs dans Bjorn aux enfers II. Comme je l'ai écrit précédemment, nous devons adapter tout le Cycle des enfers en trois albums BD, ce qui nous oblige à resserrer beaucoup, mais je pense que l'histoire tient bien la route et que Thomas Gilbert a vraiment fait les bons choix. Bonne lecture ! Bjorn le Morphir 2, Castermen/l'Ecole des loisirs, janvier 2011, 13 euros.

11:52 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/09/2010

Le Morphir illustré bientôt disponible!

L'édition illustrée de Bjorn le Morphir, premier tome de la saga, sera disponisble plus tôt que prévu. Je ne connais pas la date exacte, mais c'est vraiment imminent. Le livre contiendra une carte, une petite quarantaine de dessins ; il aura de surcroît une nouvelle couverture que voici, signée - comme il se doit - Denis Roussel :Bjorn3[1].jpgJe vous livre également l'une des illustrations du livre (voir d'autres exemples dans la rubrique "Le Morphir illustré"). Pour ceux qui ne l'auraient pas deviné, le dessin montre l'arrivée de Bjorn et des siens dans la grotte aux saumons terresstres :

Arrivée-dans-la-grotte.jpg

12:05 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/09/2010

Bjorn aux armées I est sorti !

LavacheryBjornArmees1[2].jpg

Bjorn aux armées I, le jarlal est dans les librairies. C'est le sixième tome de la saga et il compte 335 pages. En début d'ouvrage figure une carte du Fizzland et des pays environnants (voir rubrique "Cartes du Fizzland"). Je vous livre ici le texte figurant sur la quatrième de couverture :

L’agresseur portait un masque de la Saint-Magnus, une figure de diable, et un chapeau à cornes. Tandis qu’il poignardait Harald Ier, il riait à gorge déployée.
Un démon, pour sûr ! Après ce terrible attentat, le vieux roi viking est au plus mal et fait appeler le morphir à son chevet. À peine Bjorn a-t-il eu le temps de profiter de l’affection des siens, de sa gloire toute neuve et des cadeaux offerts par Harald Ier après son expédition victorieuse aux enfers, que le voilà reparti. Sans attendre, il galope à bride abattue vers la capitale avec, à ses côtés, son ami le demitroll Dizir.
Sur la route, les nouvelles sont préoccupantes.
Des troupes ennemies se massent aux frontières et les royaumes voisins s’apprêtent à envahir le Fizzland.
La guerre est imminente. Harald Ier doit se hâter de désigner un jarlal, un guerrier plein d’expérience qui le remplacera à la tête des armées. Ghizur-Loup-Blanc et Bardi le Borgne paraissent les meilleurs candidats au poste suprême. Pour Bjorn, cela ne fait aucun doute…
Et si le morphir se trompait ?

Voici maintenant un chapitre du livre ; pas le premier, car je vous l'ai déjà donné à lire, si je ne m'abuse. 

35

 

Le choc des armées

 

Entre nous et l’armée ghizoise, toujours immobile, les Saxons et nos cavaliers finissaient de s’entre-tuer. Les corps des morts et des blessés, les chevaux sans cavaliers et les derniers guerriers actifs constituaient un obstacle sur notre chemin. Notre avance en fut retardée, cela pendant que les pierres pleuvaient sur nous comme les projections d’un volcan furieux. Il faut normalement de longues minutes, la moitié d’une heure, pour recharger une catapulte. Comment ces géants de bois pouvaient-ils tirer à ce rythme ?

-          Jamais vu ça ! cria Jaglavok. Où ont-ils trouvé de tels engins ? 

Il était nécessaire de progresser à tout prix.

-          Hoogh ! hoogh !

Krorr accéléra encore son allure ; je sentis le vent fouetter mon visage. Les guerriers au sol, Saxons et Fizzlandais confondus, foulés aux pattes du dragon royal, poussaient parfois des cris déchirants. Leur souffrance me fendait le cœur, mais je ne pouvais pas demander à Krorr, ni à personne, de les enjamber – nous n’avions simplement pas le temps pour ce genre de précaution. Notre armée passa sur eux sans pitié, chacun d’entre nous faisant taire l’horreur qu’il ressentait à écraser ainsi son prochain.

-          Hoog ! hoogh ! hoogh !

Sur ma gauche, Gaefa quitta soudain le sol ; elle s’envolait ! Dizir me cria quelque chose, mais ses mots se perdirent. Nous vîmes l’énorme masse s’élever dans les airs avec aisance.

Je n’eus guère le loisir de songer plus longtemps au départ de Dizir, car les choses se précisaient. Enfin nous nous trouvions devant l’alignement serré de nos adversaires. Plus que cent pas et ce serait le choc tant désiré, tant redouté. Instinctivement, Krorr ralentit quelque peu son allure.

Je regardai la ligne adverse, étincelante, aussi figée qu’un mur. Avec leurs heaumes et leurs armures intégrales, les Ghizois me rappelèrent les enfants de Walkyr, l’armée de fer sortie de la Mer des Narvals.

-          Qadvaa, dis-je à Krorr, afin qu’il prépare son feu.

Cinquante pas… Quarante pas… Les flèches ennemies se mirent à tomber dru. À ma droite, un peu en retrait, Njall poussait son destrier en hurlant. Il reçut un trait dans la cuisse, mais continua à charger comme si de rien n’était.

Vingt pas… Dix pas !…

-          Taïaut ! lança Jaglavok. Mort à l’ennemi !

-          Vah ! ordonnai-je. VAH !

Et Krorr, tout en galopant, cracha son feu.

J’avais rengainé Tyrfing, qui ne me serait d’aucune utilité : l’arme d’un conducteur de dragon, c’est la bête qui le porte, ses griffes, sa mâchoire, sa queue à piques, son feu.

La flamme de Krorr frappa une vingtaine de guerriers, qui brûlèrent comme des torches. Nous nous engouffrâmes dans la brèche ainsi causée.

Derrière moi, Jaglavok tirait comme un fou. Je n’avais jamais vu quelqu’un recharger une arbalète avec une telle célérité. Malheureusement, ses traits se brisaient sur les hommes de Hakon, casqués, couverts d’écailles.

-          Hirdoun ! pestait le demi-hirogwar.

Pour moi, ces premiers instants furent grisants ; je manœuvrais Krorr à la voix, et lui m'obéissait parfaitement. Tandis que ses entrailles refaisaient du feu, opération qui demande plusieurs minutes, il assénait de terribles coups de pattes.

-          Hirdoun ! répéta Jaglavok, qui jeta son arbalète avec rage. Ces armures sont diaboliques !

Plusieurs boucliers étaient accrochés à la selle-siège. Jaglavok en décrocha un, puis un second ; et c’est avec un bouclier à chaque bras qu’il poursuivit la bataille. Son habileté à dévier flèches et javelines lancées à toute volée me sauva la vie à maintes reprises, je peux l’affirmer !

Notre armée fit d’abord reculer l’ennemi. Mais cet élan ne tarda pas à être brisé comme les vagues sur une côte rocheuse. Parmi les nôtres, un homme sur trois portait une cotte de mailles ; les autres n’avaient que leurs vêtements matelassés et leurs boucliers. Alors qu’ils étaient eux-mêmes vulnérables, ils devaient frapper à toute force, et recommencer encore et encore, pour espérer entamer l’armure de leurs opposants.

Il serait pourtant déshonnête d’écrire ici que l’efficacité de nos ennemis tenait uniquement à leurs protections avantageuses. Ils se battaient bien, avec une étrange harmonie – un peu comme si un seul cerveau avait commandé tous leurs mouvements.

Les Ghizois frappaient sans crier, et lorsqu’ils tombaient, ils le faisaient en silence. Ce mutisme inhumain ne laissait pas de me troubler, je l’avoue.

Krorr lâcha sa deuxième flamme – « froufffff ! » – sans cesser de jouer de la queue et des pattes. Il creusait son large sillon dans les rangs ennemis. Sa merveilleuse puissance me rendait optimiste.

Les pierres continuaient à passer au-dessus de nos têtes ; il y en avait même de plus en plus, car les utilisateurs des catapultes augmentaient leur cadence de minute en minute. Jaglavok, ses deux boucliers hérissées de flèches, ne perdait rien de l’évolution de la bataille. Il vit avec angoisse que nos hommes commençaient à reculer partout.

-          Ça va mal ! s’écria-t-il. Notre cavalerie nous manque cruellement. Il faudrait…

-          Quoi ? Que faut-il faire ? demandai-je avec impatience.

 

11:50 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/01/2010

Le jarlal terminé!

J'ai terminé "Le jalal", premier tome du cycle intitulé Bjorn aux armées. Là, je suis en train de relire et de corriger ; ensuite le texte partira chez l'éditeur. Si tout va bien, il paraîtra à l'automne 2010. Voici pour vous, en exclusivité, les deux premiers chapitres :

Bjorn aux armées

I. Le jarlal

 

1 

La main de Godinn

 Ce fut d’abord une période heureuse pour le royaume, pour ma famille, pour moi-même. Le roi Harald avait connu de grave problèmes de santé pendant que nous étions aux enfers ; sa mort avait été plusieurs fois annoncée, puis démentie. Il était resté des mois au lit, fiévreux, perclus de rhumatismes et de douleurs variées. Et puis, à l’approche de l’été 1067, il avait retrouvé des forces. Il se remit bientôt à gueuletonner, à chasser, à courir les femmes. Le peuple cria au miracle, des messes furent données dans la grande église d’Updala, en remerciement de la providentielle guérison.

Lorsque mes compagnons et moi remontâmes des enfers, en décembre de la même année, c’était le plein hiver. Il n’était pas question d’entreprendre tout de suite le voyage jusqu’à la capitale, car le prince Sven, habitué aux chaleurs infernales, fragile comme un oisillon, ne l’aurait pas supporté. Dès lors, Harald dû attendre avril pour revoir le fils qu’il avait sacrifié jadis aux intérêts du royaume.

Sous la terre, Sven avait connu une vie de reclus, ne voyant personne que sa mère adoptive, Mamafidjar, qui le maintenait dans l’enfance. Après trente et une années passées dans la tour Fidjar, prisonnier de l’amour monstrueux de la reine des enfers (elle le battait), le prince Sven était un être craintif, inculte, mentalement mutilé.

Nous avions mis l’hiver à profit pour l’éduquer quelque peu. Étoffer son vocabulaire, lui apprendre les bonnes manières, la propreté… tout cela avait été fait avec une infinie patience, par ma mère, le demi-troll Dizir, ma fiancée Sigrid, ma sœur Ingë… Je lui avais montré comment tenir une épée et se tenir sur une selle, mon père lui avait enseigné les rudiments de l’écriture… En somme, nous avions commencé à faire du prince un homme civilisé.

Les progrès étaient spectaculaires, j’ose le dire, même si un long chemin restait à parcourir. Il demeurait maladroit, bredouillant, et les conversations un peu compliquées lui passaient au-dessus de la tête. De surcroît, il lui arrivait souvent de bouder ou de pleurer pour des broutilles, comme un enfant.

Dans ces conditions, j’appréhendais fort les retrouvailles entre le père et le fils. Harald attendait un héritier, un successeur digne de ce nom – quelle serait sa réaction devant un personnage tel que Sven ?

La rencontre eut lieu dans la chambre du roi, en présence de plusieurs seigneurs, dont notre ami Ghizur-Loup-Blanc. Elle se passa bien. Je pense que Harald ne s’était bercé d’aucune illusion. Il parut même étonné de voir Sven se tenir convenablement et répondre à ses questions dans un fizzlandais correct, quoique élémentaire.

-       Vous avez fait du beau travail, Bjorn, me félicita-t-il, comme s’il était au courant de nos efforts pour éduquer le prince.

Sept jours plus tard, dans la Salle des cérémonies de la maison royale, Harald présenta son fils au royaume. Tout ce que le Fizzland compte de grands seigneurs et de nobles dames se trouvait réuni pour l’occasion. Mes parents étaient là, vêtus de leurs plus beaux habits, ainsi que le demi-troll Dizir et Lala, la sœur de ma fiancée.

Sigrid, en robe de velours, et Svartog, dans un sarrau de soie noire, brodée, se tenaient avec moi au premier rang.

Le roi conta devant tous la naissance de son fils aîné, comment il l’offrit à Mamafidjar, reine des enfers, en échange d’une rente annuelle en or et en pierreries.

-       Sans ces richesses, qui me servirent à lever des troupes, notre royaume serait aujourd’hui aux mains des envahisseurs, déclara Harald. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour notre bien à tous, en surmontant l’horreur que j’éprouvais naturellement. Jeter mon enfantelet dans la Grande Bouche fut bien l’acte le plus terrible qu’il m’ait été donné d’accomplir.

-       Es-tu certain, ô Harald, que cet homme est ton fils, celui-là même que tu jetas autrefois dans les enfers ? s’enquit Ghizur-Loup-Blanc en désignant Sven.

Sur un signe du roi, Sven ôta sa tunique, découvrant son maigre torse aux yeux de l’assistance. Le roi indiqua une tache de naissance, dont la forme évoquait vaguement celle d’une main, placée sous le mamelon gauche. Les membres du Conseil des sages, Ghizur en tête, et d’autres hauts personnages vinrent observer la tache. Ensuite le roi souleva sa propre tunique, et les mêmes personnages purent voir une tache semblable sur le torse royal. Elle était un peu plus grande et positionnée carrément sur le mamelon, mais la ressemblance ne faisait pas de doute.

Ce symbole divin, appelé « main de Godinn », est la marque des rois Fizzlandais. Depuis Igmund Ier, fondateur de notre Dynastie, tous l’avaient porté sur l’une ou l’autre partie du corps.

L’examen comparatif des taches s’était fait sous la surveillance des hommes de la horde royale, qui maintenant invitaient les dignitaires à regagner leur place. Harald se rajusta avec le sourire ; il était d’excellente humeur.

Il attendit le silence pour ordonner à tous de s’agenouiller devant Sven, le prince revenu des enfers. Nous nous exécutâmes dans un grand bruissement d’étoffes. Le prince reçu cet hommage d’un air quelque peu inquiet. Il me chercha dans la foule et je lui souris, ce qui l’aida à reprendre contenance. Depuis que je l’avais sauvé des griffes de Mamafidjar, il existait entre nous une relation particulière. Sven me vouait une admiration et une confiance sans borne et, de mon côté, j’éprouvais à son égard des sentiments quasi paternels.

L’ombre du prince Dar planait sur cette cérémonie. Lorsque nous nous fûmes relevés, un homme demanda la parole. Il se nommait Bardi le Borgne et possédait une réputation de bravoure. Harald le tenait en grande estime.

-       J’ai une question à poser, ô notre roi, dit Bardi.

-       Pose, mon ami, fit Harald avec bonhomie.

-       Quand le prince Dar sera là. Je veux dire, quand il reviendra de son… de son voyage mystérieux. Que se passera-t-il ?

Dar avait disparu depuis des mois et personne, hormis mes proches et moi-même, ne savait ce qu’il était advenu de lui.

-       Tu veux parler de ma succession, n’est-ce pas ? dit Harald.

Bardi hocha la tête.

-       Sven est l’aîné, il est l’héritier légitime. Je m’étonne que tu puisses avoir le moindre doute à ce sujet, Bardi fils de Gaut.

-       Il montera sur le trône, alors…

-       Bien sûr ! s’agaça le roi.

Des murmures se firent entendre, preuve que Bardi avait mis le doigt sur une question sensible.

Tous les regards se portèrent sur Sven. Il n’est pas bien fier, notre futur souverain ! devaient penser la majorité des personnes présentes.

-       Ne pourront-ils gouverner ensemble ? hasarda Bardi.

-       Qui ça ? gronda Harald, feignant de ne pas comprendre.

-       Sven et le prince Dar. Cela s’est vu par le passé, chez nos voisins…

Bardi faisait allusion à Hirr et Birr, deux frères qui régnèrent sur le Ghizmark dans les années 980. Hirr, l’aîné, était simple d’esprit, et c’est le cadet, Birr, qui tint seul les rênes du pouvoir.

Implicitement, Sven venait d’être comparé au roi Hirr, un demeuré. Harald pâlit ; je crus qu’il allait laisser éclater sa colère, mais il n’en fit rien.

-       Deux rois sur un trône, c’est le meilleur moyen de provoquer la perte d’un royaume, déclara-t-il en prenant place sur son haut-siège.

Il promena un moment son regard d’acier sur l’assistance, puis :

-       Il est temps, à présent, de récompenser ceux qui ont accompli l’impossible. Et d’abord, le jeune guerrier de quinze ans qui a conduit l’expédition glorieuse… Viens à moi, chéri du destin, élu de Dieu ! Viens à moi, Bjorn fils d’Érik, le morphir !

 

2 

Le pendangorgh et la ferme de Sigluvik

Harald Ier a toujours su se vêtir avec goût. Ses capes de soie levantine, aux couleurs subtiles, ses chemises de velours et ses manteaux de laine rare lui conféraient une noblesse tout en sobriété. Il ne portait qu’un seul bijou : une croix d’argent. À côté de lui, les autres souverains et la plupart des grands seigneurs, avec leurs ceintures d’or, leurs fibules superfétatoires, leurs bagues et colliers sans nombre, paraissaient vulgaires.

-       La boîte, Glamr, dit le roi avec un geste élégant.

Un vieux serviteur apporta un objet qui ressemblait par la forme à un coffre en miniature. Dedans se trouvait un collier constitué de pièces étrangères, saxonnes, franques et autres, coulées dans l’or le plus pur. C’était ce qu’on appelle un « pendangorgh », mot de langue ancienne qui signifie « insigne d’honneur ». Cette haute récompense ne se distribue pas à tour de bras, et les porteurs du pendangorgh se comptent sur les doigts d’une seule main. Mon père ne l’a jamais eu, par exemple, cela malgré les immenses services qu’il a rendus au royaume.

Je m’agenouillai pour recevoir le prestigieux collier des mains du roi.

Lorsque je me relevai, ému, Harald me tendit un parchemin roulé, orné d’un ruban.

-       Cet acte signé par moi t’institue propriétaire d’une terre au nord de Sigluvik. Connais-tu cette contrée ?

Qui ne la connaît ? Située au bord de la mer, sur la côte est, à une journée de cheval de la capitale, c’est une région souriante, faite de collines et de bois d’ormes, où les sources chaudes abondent. La plupart des hommes en vue y ont un domaine où cherchent à en posséder un.

Harald poursuivit :

-       Il y a une grande maison d’habitation sur ta nouvelle terre, Bjorn, ainsi que les bâtiments pour les bêtes et l’entreposage, un moulin à eau… Je t’offre également trente chevaux et autant de chèvres, cinq bœufs de trait et une basse-cour nombreuse. Vous n’aviez plus de demeure, ta famille et toi, depuis l’attaque de la neige. Eh bien, la chose est réparée !

C’était un cadeau d’une extrême valeur, qui nous propulsait au rang des familles les plus riches du royaume. Je remerciai avec émotion. Avant d’en terminer avec moi, le roi m’offrit encore une maison à Updala, près de la place du marché.

-       Je veux que tu puisses résider à la capitale. Il y aura sûrement des périodes où je voudrai t’avoir sous la main, précisa le Harald.

Ce fut ensuite le tour de Sigrid fille d'Ull. Ma fiancée reçut de l’or, des bijoux finement ouvragés et un coffre rempli de vêtements d’apparat, dont une robe en soie elfique. Sachant que Sigrid avait grandi sur un pauvre lopin de terre dans l’Aggafjord, le roi donna à ma fiancée un beau domaine près de Tortuffel.

-       Ce n’est pas loin de la maison de tes parents, dit Harald. Ils ne seront pas dépaysés. La nouvelle demeure est entourée de riches pâturages. Les moutons qui s’y trouvent, une centaine de têtes, vous appartiennent ainsi que deux chiens de troupeau, douze chèvres, un bouc du Skudland et une basse-cour.

Ce don ému Sigrid jusqu’aux larmes. Ses malheureux parents allaient enfin vivre dans l’aisance !

Vint le tour de Svartog-Long-Bras, à qui le roi n’offrit aucune terre, mais qu’il remercia par deux cadeaux somptueux : un faucon dressé, oiseau de haute lignée, et un grand sac de cuir plein de monnaies précieuses et de pierreries. Svartog avait toujours été pauvre ; ce trésor fit de lui l’hirogwar le plus riche du pays après Benok l’armurier.

-       Le faucon répond au nom de Sól, dit le roi. C’est le rapace le plus intelligent qui soit. Il t’accompagnera dans les airs, Svartog, mon ami.

Le lecteur n’ignore pas que le demi-hirogwar possédait une cape cerf-volant héritée de son arrière-grand-père, objet merveilleux grâce auquel il pouvait voler.

De manière fort injuste, le nom de Ketill le Rouge ne fut pas mentionné ce jour-là. Harald ne pardonnait pas à notre ami d’être resté aux enfers, préférant la compagnie de son fils mort au service du roi. Chaque fois que, dans la suite, j’évoquai Ketill en sa présence, son visage se rembrunit.

Afin de conclure dignement la cérémonie, le roi invita un garçon de sa lignée à réciter le Poème du morphir, œuvre du grand Égill-Pêcheur-d’Orques choisie en mon honneur.

La voix cristalline du jeune récitant prononça les mots célèbres dans un silence recueilli :

Ô morphir

Ton enfance a su faire

L’affaire des rieurs

Et bien pleurer ta mère

De honte et puis de peur…

Tout en écoutant, je me rappelai le jour lointain où, au premier étage infernal, Ketill le Rouge nous avait déclamé ce même poème d’une voix profonde, aux modulations subtiles, inégalables.

 Car ton cœur plein de failles

Scellait ton avenir. 

Ta jeunesse craintive t’a maintenu sur la rive

Du grand fleuve Aventure

Tu vécus sans armure

Loin du bruit des batailles

Qu’allais-tu devenir ?

Mais quand tu t’es levé

Bien des hommes ont tremblé…

Le garçon approchait de la conclusion, quand une forme noire fit irruption dans la Salle des cérémonies.

-       Salut la compagnie ! lança Hughinn, le corbeau parleur.

-       Te voilà enfin, vagabond ! gronda le roi. Où étais-tu passé depuis trois jours ?

-       J’avais à faire.

-       Dis plutôt que tu contais fleurette aux jouvencelles corbeau, débauché que tu es !

-       Eh bien oui, pourquoi ne lier ? C’est le printemps, que diable ! J’ai beau avoir quelques plumes blanches – comme toi, ô mon roi -, j’ai encore du goût pour les choses de l’amour. Comme toi, ô mon roi !

Hughinn tournoyait au-dessus des têtes ; son vol hystérique avait de quoi vous donner le tournis.

-       Alors c’est lui, le nouveau prince ! croassa-t-il en tirant vers Sven. Alors c’est lui, l’aîné, l’héritier… Quand Dar reviendra, il ne sera pas content, non, non ! Lui qui s’imagine sur le trône depuis l’enfance… Quelle déception !

Hughinn se posa sur l’épaule de Harald, avant de s’envoler presque aussitôt ; ses vieilles ailes battaient l’air avec bruit : « flap ! flap ! flap !… » 

-       Bonjour Bjorn ! lança-t-il en m’apercevant. Bravo pour ton exploit, fils ! Tu n’es pas un morphir pour rien. Gloire au vainqueur des enfers !

Surexcité, il retournera auprès de Sven, dont il effleura le crâne d’un coup d’aile.

-       Voilà donc l’héritier. Il n’a pas fière allure, ma parole ! Torse creux, épaules étroites… Et cette blancheur de cierge… Brrrr, il me fait peur ! Serait-il malade, des fois ?

Sven n’avait pas l’habitude des oiseaux et en avait peur ; il se mit à pousser de petits gémissements.

-       Il suffit ! tonna Harald en fondant sur Hughinn.

Ce dernier prit le large, et le silence tomba sur l’assemblée. Reprenant aussitôt sa contenance, le roi se tourna vers Bardi le Borgne.

-       Toi qui possèdes la plus belle voix du royaume, voudrais-tu nous chanter quelque chose ?

Bardi s’inclina et, fier comme le dieu Raghorr, entonna un vieil hymne à la gloire du pays. Sa voix allègre, dénuée d’artifice, était bien faite pour détendre l’atmosphère.

Des sourires apparurent sur les lèvres ; bientôt, hommes et femmes, jeunes et vieux se mirent à chanter avec Bardi.

-       La plupart d’entre eux espèrent ardemment le retour de Dar, pensai-je. Et nul doute qu’en secret, ils désirent le voir régner un jour, plutôt que le pauvre Sven.

Seulement le prince Dar ne reviendrait pas, non, car je l’avais tué.

 

15:45 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |