28/10/2017

Interview sur Bjorn aux Armées III, par Sylvie Do

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Sylvie Do m'a interrogé pour la sortie de l'ultime aventure de Bjorn le Morphir:

Bjorn aux armées II se terminait d’une manière des plus singulières, sur un twist, pourrait-on dire. Tchortchi et ses guerriers meurent sous les yeux de Bjorn à la fin de l’opus et le trio est livré au vainqueur, l’abominable Batachikhan. Finalement, Bjorn va faire son apprentissage de l’armée, de la stratégie militaire auprès du "méchant" et pas du "gentil" chef de guerre. Comment as-tu eu l’ idée de donner à Bjorn un mentor du côté obscur ?

Batachikhan est un cousin de Tamerlan, personnage fascinant sur lequel je me suis pas mal renseigné. Je ne dirais pas que l’obscur Batachikhan est le mentor de Bjorn, car ce dernier comprend très vite à qui il a affaire. S’il reste auprès de lui, s’il le sert aux armées, c’est parce qu’il n’a pas d’autre choix. Gunnar, en revanche, se laisse séduire jusqu’à l’aveuglement. Cela provoque des tensions entre les deux frères. Leur relation tumultueuse, faite de brouilles et de réconciliations successives, connaît alors un nouvel épisode difficile, pour le moins…

J’avais envie de mettre en scène un tyran. M’inspirer d’un personnage historique aussi complexe que Tamerlan, le "Fléau de Dieu", m’intéressait d’autant plus que je voulais proposer un méchant crédible, réaliste, aussi éloigné que possible de la caricature. Et puis, à travers Batachikhan, c’est le thème du pouvoir que je traite. La perversion que le pouvoir entraîne chez les hommes, qu’ils le détiennent ou qu’ils le subissent, m’a toujours intriguée. À titre personnel, je n’aime ni l’exercer et ni le subir. Ce qu’il a pu révéler de ma personnalité – en de rares et marquantes occasions – ne m’a pas tellement plu. Sous ce rapport, Bjorn se montre plus digne que son créateur… Me voilà à faire des confidences !

Il y a toujours eu de nombreuses batailles et duels dans la série Bjorn, mais là, on a vraiment l’impression d’être "embarqué" (embeded) dans l’armée de Batachikhan, avec cette sensation de se trouver à la fois dans la mêlée, souvent au plus fort, et de surplomber les combats en assistant aux mouvements des troupes. Comment as-tu imaginé ces plans de bataille ? Comment t’es tu documenté ? Idem pour le siège, très technique, de Babalik avec cette recette feu, eau, vinaigre pour desceller la forteresse. (décidément, ma grand-mère avait raison, le vinaigre sert à tout…)

Dans les aventures de Bjorn, les batailles sont, au même titre que les duels, des scènes récurrentes. La gageure consiste donc à ne pas se répéter. Pour trouver de nouvelles idées, je me renseigne, je lis des ouvrages historiques, des manuels de stratégie. Le Tamerlan de Lucien Kehren (Payot, 1978), dégotté autrefois chez un bouquiniste, m’a beaucoup aidé. L’extraordinaire technique des ingénieurs du génie de Batachikhan, la manière dont ils descellent les pierres d’une forteresse… tout cela vient de ce livre. "Mes" batailles n’en sont pas moins imaginaires : je brode, je change, je mélange les informations…

Lors de la grande bataille entre les Gols et les armées soleil-levantines, Bjorn n’est qu’un spectateur. Il assiste de loin aux combats, et nous n’en savons pas plus que ce qu’il peut en voir depuis son poste d’observation. C’était une autre façon de me renouveler, en changeant le point de vue. Encore ceci, pour terminer sur ce beau sujet des batailles : lorsque j’en décris une, j’essaie de laisser une place à la confusion, de ménager des moments de flottements… Un affrontement ne peut pas ressembler à une reconstitution ordonnée : c’est un bordel sans nom. Le récit qu’on en fait doit en tenir compte. Le plus bel exemple est bien sûr Fabrice à Waterloo…

Dans la série, Bjorn est souvent gratifié d’un surnom ou d’un titre qui nous informe de son statut social : Bjorn le morphir, Bjorn le vainqueur des enfers, Bjorn le jarlal, etc… Jusqu'alors ces titres s’accumulaient,  mais dans ce dernier opus, c’est comme s’ils ne comptaient plus, il faut en gagner de nouveaux : Bjorn le quinze-lames, Bjorn Main-d’Argent. Le morphir s’efface, Bjorn ne vainc que grâce à son expérience de guerrier et non plus grâce à ses dons. Est-ce une manière de boucler la boucle ?

Il y a eu un moment où, dans ma saga, Bjorn avait tout : le pouvoir du jarlal et les pouvoirs surnaturels du morphir. Or ce qui intéresse, ce qui passionne le lecteur, c’est l’ascension du héros. Je me souviens de ma lecture du Clan des Otori, de Lian Hearn – très belle série, pleine de charme et de personnages fascinants. Une fois que Takeo, le protagoniste, a acquis la maîtrise de ses pouvoirs et est devenu un chef, l’intérêt diminue (à mon avis) en dépit du talent de l’auteur. J’ai retenu la leçon, et c’est pour cela que j’ai voulu déposséder Bjorn. Je l’ai complètement dépouillé, le pauvre ! Il perd ses amis, son dragon, sa tunique d’or, son épée de morphir ; il n’a plus le pouvoir et ses dons surnaturels le fuient à mesure qu’il s’éloigne de sa terre natale. Il est nu, pour ainsi dire, et doit repartir à zéro.

J’ajoute que je suis devenu, avec le temps, de plus en plus parcimonieux en ce qui concerne les éléments fantastiques. George R. R. Martin, l’auteur de Game of Thrones, compare la magie dans les histoires au sel dans un ragoût : un peu c’est bien, trop ça ne va plus, le goût est ruiné. Je partage son avis en l’étendant au surnaturel en général. Dans les aventures du morphir, la part du fantastique va en diminuant, et ce n’est pas un hasard. Bjorn était un demi-dieu ; j’ai voulu lui rendre son statut d’homme avant de le quitter. Je l’ai même fait papa…

Pourquoi l’avoir privé de sa main ?

L’idée m’est venue en cours d’écriture – elle ne figurait pas dans le synopsis. Peut-être m’a-t-elle été inspirée par le Quatuor d’Alexandrie, l’un de mes romans préférés. Un personnage, la belle Cléa, perd sa main, qui est remplacée par un membre métallique. Elle est peintre et accède à une maîtrise nouvelle grâce à sa fausse main. Magnifique !… Dans Bjorn aux armées III, la mutilation est un épisode tragique, bien sûr, mais il apporte des bonheurs, à commencer par l’amitié du médecin Koko Chos. Et Bjorn reçoit un présent sans pareil : une main de bois plus vraie que nature, copie conforme du membre perdu, que son amante a sculptée avec amour.

Parle nous du personnage de Orbei, complexe, mutant, comment l’as-tu voulu, conçu ? Je me demandais si, au moment où tu l’as fait apparaître dans Bjorn aux armées 2, tu imaginais d’en faire le nouvel amour de Bjorn ?

Bien vu ! Orbei, comme Svartog Longs-Bras et quelques autres, est un personnage qui a pris une place que je n’avais pas imaginée au départ. Ces évolutions imprévues font partie de l’expérience du romancier, sachant qu’elles ne sont pas toujours intéressantes. Il m’est arrivé une ou deux fois qu’un héros s’émancipe pour le pire et non pour le meilleur. Il faut rester vigilent par rapport à cela… Pour revenir à Orbei, c’est mon personnage féminin préféré parmi tous ceux que j’ai créés. Certaines lectrices, comme mon amie Kitty Crowther, m’ont fait des compliments à son sujet. Il semble que je progresse comme peintre des femmes et des filles ! Par le passé, je tombais parfois dans le stéréotype… Je songe sérieusement à écrire un roman dont le héros serait une héroïne. Je ne m’en serais pas senti capable il y a seulement trois ou quatre ans…

Que voulais-tu mettre dans ce dernier Bjorn, quels en étaient les éléments incontournables ? Tu donnes, par exemple, des nouvelles des « anciens » personnages, on retrouve ainsi Ketill le Rouge !

J’avais tout un cahier de charge, une liste assez longues d’éléments incontournables. Et d’abord, il fallait prendre congé dignement des personnages importants. Finir sans revoir Ketill eût été impensable, de même qu’il était impossible de ne pas retrouver Daphnir dans un grand rôle. Pourquoi en avoir fait un dragon noir, si ce n’était pas pour utiliser un jour sa puissance ? La vraie question, c’était la fin. Je ne désirais pas un dénouement hollywoodien, les happy ends me déçoivent toujours par leur manque de crédibilité. Il fallait que mon pessimisme à l’égard de la nature humaine trouve à s’exprimer – mais pas trop ! Car je ne voulais pas non plus d’une fin malheureuse. J’ai donc cherché une voie médiane. En tant que personnage public, Bjorn est mal récompensé, c’est le moins qu’on puisse dire, tandis que sa vie personnelle et affective se termine bien, dans le bonheur paisible d’un nouveau foyer. Il s’agissait également, dans les derniers chapitres, de surprendre le lecteur sans frustrer ses attentes – un exercice pas si évident que cela, mais passionnant.

Et puis à la fin, le petit « nouveau », Ramulf le Lotharingien, pourquoi as-tu voulu que Bjorn et lui se rencontrent et deviennent presque frères ? Est-ce que tu n’es pas là en train de nous aiguiller vers Ramulf, le début d’une nouvelle série ?

Je n’ai pas de nouvelle série au programme, non. S’agissant de Ramulf, il faut préciser qu’il est le héros d’un long roman éponyme dont l’histoire se déroule plus au sud dans ma géographie imaginaire. Quand ce personnage m’est tombé dessus, qu’il m’a littéralement happé, me faisant mettre Bjorn de côté pour une année entière, j’ai un peu culpabilisé. C’est peut-être ce sentiment qui m’a conduit à rattacher ses aventures à ma saga nordique. Ainsi, je pouvais dire à mes lecteurs impatients : "Ramulf et Bjorn font partie du même projet, ils sont liés !" De là à réunir les deux héros, à en faire des amis, il n’y avait qu’un pas, d’autant plus naturel qu’ils se ressemblent beaucoup. Au font, Ramulf est un morphir, lui aussi, même si sa transformation doit tout au psychologique et rien au surnaturel. Leurs destins ont de très nombreux points communs, ce que j’ai voulu symboliser par une coïncidence à première vue anodine, le fait qu’ils ont chacun possédé un cheval des steppes, et que les deux bêtes portaient le même nom : Anda.

L’idée de l’exil final de Bjorn est ancienne, bien antérieure à la création de Ramulf. J’avais imaginé différentes contrées pour sa retraite anticipée. Avoir pu l’installer en Lotharingie, au château de Jussieu, a quelque chose de très satisfaisant, car c’est un lieu connu de moi et de mes lecteurs (ceux qui ont lu Ramulf), chargé de souvenirs et d’émotions. Je ne l’abandonne pas n’importe où, mon morphir, je lui donne un beau refuge… et une seconde famille !

D’une manière générale, Comment s’est passé l’écriture de ce dernier opus, facilement, douloureusement ? Comment te sens-tu maintenant, tu disais sur ton blog que cela t’avait mis de "mauvais poil".

La mauvaise humeur en question n’a duré qu’un court moment, elle était due à la fatigue. Pour ce qui est de l’écriture, il y avait ce cahier de charge, qui a rendu le travail un peu plus difficile que d’habitude. De manière générale, j’ai écris dans l’enthousiasme, même si la hantise d’une fin décevante, ou simplement honnête, m’a habité tout du long. Bjorn m’accompagne depuis quatorze ans, terminer en beauté était crucial. Je pense y être parvenu. Les lecteurs jugeront. Je me sens bien, en tout cas, l’esprit tranquille. Aucun blues pour l’instant – plutôt une piaffante impatience de me lancer dans un nouveau projet, dont j’ignore encore ce qu’il sera. J’ai des choses en tête, dans mes carnets, mais l’expérience m’a appris que l’idée ancienne et ruminée est généralement supplantée par celle qui surgit de nulle part. Entre le moment où j’ai "vu" Ramulf pour la première fois, dans un décor vague et forestier, et le moment où j’ai commencé à écrire son histoire, il s’est passé trois ou quatre jours, guère plus…


14:12 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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