23/05/2014

Henri Lavachery traduit pas Samuel Beckett

Nancy Cunard (1896-1965), compte parmi les grandes rebelles du siècle passé. Femme sulfureuse, sexuellement libérée, elle fut surtout une intellectuelle engagée contre le fascisme et le racisme. Anglaise, issue d'une famille noble, elle utilisa son argent – elle en avait beaucoup – pour les causes qu'elle défendait. Henry Crowder, qui partagea sa vie, avec des intermèdes, entre 1928 et 1935, a écrit ceci de son amie : « She was a women who chose, deliberately, to cross the bounderies of convention, class and race in poursuit of a cause. »

Poète, essayiste, éditorialiste de talent, elle s'installa à Paris en 1920, où elle fréquenta toutes les avant-gardes. Allez donc lire, en attendant mieux, sa notice sur Wikipédia – vous aurez un aperçu de l'existence multiple de Nancy, avec en prime la liste de ses amants prestigieux.

Nancy Cunard, entre autres faits d'armes, fut la première à publier Samuel Beckett, lequel lui fournit par ailleurs de nombreuses traductions pour Negro. Cette revue ambitieuse et éphémère (un an d'existence) était dédiée aux Noirs, traitant à la fois de questions politiques, d'arts plastiques, de musique (jazz, bleus, etc.), d'ethnographie... En tout, 855 pages, 200 articles écrits par 150 contributeurs, parmi lesquels Benjamin Péret, George Sadoul, René Crevel... et Henry Lavachery, mon grand-père. Ces auteurs francophones étaient tous traduits par Beckett. Les spécialistes du père de Godot avaient eu tendance à négliger ce travail considérable, cela avant qu'Allan Warren Friedman ne lui rende justice dans un livre : Beckett in black and red, the translations for Nancy Cunard's Negro (1934), The Univirsity Presse of Kentucky, 2000.

Je n'ai pu mettre la main sur un exemplaire de la revue où figure l'article de mon grand-père, et j'ignore même s'il a su qu'un génie de la littérature avait traduit sa prose. Son article s'intitule « Essai sur les styles dans la statuaire du Congo ». En voici les premières lignes en anglais, dans la traduction de Samuel Beckett : 

« Notwithstanding the assertion of M. Georges Hardy, in his Negro Art, that all enquiry along the lines laid down in this essay is of necessity premature, I am persuaded to persevere, with all proper modesty, in my undertaking. I admit the danger of making generalisations at such an early stage of our familiarity with African archeology. But at the same time I consider this problem of style in the domain of Negro statuary to be of such capital importance in the art of those countries that it becomes desirable that someone, and the sooner the better, should accept the chances of a speedy refutation and hazard a few general classifications. »

C'est Geneviève Chevallier, maître de conférence à l'Université de Nice, qui m'a signalé cette traduction, dont j'ignorais l'existence. Je la remercie ici. Mme Chevallier est en train de réunir les droits en vue d'une édition complète de Negro Anthology, de Nancy Cunard, en français.

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Samuel Beckett dans les années 30

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Nancy Cunard et deux amis devant l'hôtel Grampion, à Harlem, 1932

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Henri Lavachery vers 1930

19:09 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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