22/01/2014

Mon prochain livre : Itatinémaux

Couv ita.jpg

(couverture provisoire)

Mon prochain livre ne sera pas un roman mais un livre de souvenirs dédié aux animaux de ma vie. Son titre Itatinémaux, est un mot inventé par ma soeur adoptive, Mee-Kyong. Originaire de Corée, elle déformait les mots français dans les premiers temps après son arrivée en Belgique. Ainsi, "Itatinémaux" était sa version de "Animaux".

Pour en savoir plus, allez dans la rubrique "Mes animaux : un texte de souvenirs".

Le livre sortira en janvier aux Editions Aden. Il sera illustré par mes soins. Voici un court texte de présentation dû à l'éditeur :

Itatinémaux est un texte de nature autobiographique original et particulier. Il parle des animaux domestiques, parfois un peu singuliers, de l’auteur, prétexte pour une mise en abyme de la vie de Thomas Lavachery dans sa relation à l’animal et… aux hommes.

Voir aussi :

http://www.bldd.fr/Store/ProductDetail.asp?ShowNew=True&a...

http://www.aden.be/

Panku.jpg

Mon chat Panku, l'une des illustrations d'Itatinémaux

 

18:30 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/01/2014

Bjorn, des nouvelles de la série en BD

Certains lecteurs m’interrogent concernant les adaptations de Bjorn en BD, difficiles à trouver en librairie depuis quelque temps. La raison en est que la série va passer de chez Casterman au nouvel éditeur Rue de Sèvres, récemment créé par Louis Delas, DG délégué de l’Ecole des loisirs. La série connaîtra une nouvelle édition. Les 4 épisodes achevés seront réédités en 3 albums, dans un format plus grand (21X27,5 cm), avec de nouvelles couvertures. Autre nouvelle importante : le cycle des Armées sera également adapté dans un avenir que nous espérons proche.

En attendant ces sorties, et pour ceux qui voudraient se procurer les albums Casterman sans attendre les rééditions, des exemplaires sont encore disponibles sur Amazone, eBay… et chez certains libraires !

couleur11.jpg

Bjorn et ses compagnons aux enfers, vus par Thomas Gilbert

 

17:10 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/01/2014

Disparition de Jean Fabre

Jean Fabre, fondateur de l'Ecole des loisirs avec Jean Delas et Arthur Hubschmid, s'est éteint le 9 janvier. Lisez le bel hommage que lui rend Lucie Cauwe :

http://lu-cieandco.blogspot.be/2014/01/laa-ppris-le-deces...

JF.jpg

20:17 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/01/2014

Un nouveau roman à venir !

Phoenix_rising_from_its_ash.jpg

J’ai terminé en août un roman moyenâgeux intitulé Ramulf ou la seconde naissance. L’histoire se passe à la même époque que les aventures de Bjorn le Morphir, plus au sud dans ma géographie imaginaire – dans ce qui correspond à la France, dirons-nous. C’est un texte de plus de 500 pages – mon plus long roman. L’histoire, pleine de péripéties, de personnages hauts en couleur, raconte la fuite d’un garçon de 18 ans plutôt balourd… et qui bien sûr révélera des ressources insoupçonnées. Il achète une singe au marché, et l’animal se moque outrageusement d’une poétesse, fille d’un duc. L’humiliation publique conduit la haute dame à la dépression et à la mort. Son amoureux, le terrible chevalier de Montluc, en conçoit une haine mortelle pour Ramulf et se lance à sa poursuite. Il est accompagné de six guerriers connus sous le nom de Cholériques, car ils ont survécu ensemble au choléra morbus… Les lecteurs de Bjorn ne seront pas dépaysés et trouveront même quelques petites connexions avec l’univers bjornien : allusion au prince Dar, mention des noix d’arfal, etc. Ce texte constitue pour moi une parenthèse, un pas de côté effectué avant d’entreprendre la rédaction du dernier Bjorn : Bjorn aux armées III. Les personnages de Ramulf ou la seconde naissance m’ont happé, aspiré sans que puisse rien faire pour résister. J’avais visiblement besoin d’une expérience différente (mais pas trop) avant de mettre un point final à la saga qui me hante depuis 10 ans déjà. Peut-être aussi y avais-je un besoin inconscient de retarder un peu les choses ? J’espère en tout cas que mon nouveau roman vous plaira et que vous ne m’en voudrez pas trop d’avoir laissé Bjorn temporairement. S’agissant de la date de sortie du livre, je ne la connais pas encore. Je vous tiens au courant. Et voici maintenant les premiers paragraphes de Ramulf ou la seconde naissance – un texte qui connaîtra encore des modifications, je le précise. C’est la version avant relecture par l'éditeur et les correcteurs.

VITTORE-CARPACCIO_Jeune-che.jpg

Le jeune chevalier, par Carpaccio

I. LE SINGE DAHAB

Ramulf se tenait devant la porte, dansant d’un pied sur l’autre dans la fraîcheur matinale. Son frère Philippe se montra enfin, vêtu d’un lourd manteau à capuche et appuyé sur sa béquille numéro 3, celle en bois de frêne, décorée de motifs serpentins. 

Philippe tendit une bourse à Ramulf. Il lui fit toutes sortes de recommandations, l’engagea à se méfier de la ville et des citadins, à ne pas parler aux inconnus… À dix-huit ans et deux mois, Ramulf se voyait traité comme un enfant. Il ne s’en formalisa pas. La piètre estime qu’il avait de lui-même justifiait à ses yeux l’attitude de son aîné.

Il longea l’écurie, l’étang aux grenouilles, s’engagea tel un funambule sur le chemin étroit qui menait à la chaussée antique. Il sentait sur lui le regard de son frère, comme une légère pression entre les omoplates. Dès qu’il fut hors de vue, il changea de direction pour entrer dans les bois. De sa démarche dandinante de jeune ours, il s’enfonça dans la pénombre, jetant maints coups d’œil par-dessus son épaule. Personne ne l’avait vu. 

Un papillon de nuit passa près de son visage et alla se coller sur un tronc. Ramulf lui adressa un sourire amical.

Il pénétra dans une clairière, espace vaguement rectangulaire, baigné d’une lumière blafarde. Le sol était parsemé de monticules aux tailles variées, la plupart affaissés et recouverts d’herbe. L’un d’eux, plus haut que les autres, se démarquait par sa couleur noire. Ramulf s’en approcha. Des insectes de l’ombre, perce-oreilles et autres carabes, se démenaient dans la terre fraîchement retournée.

Ramulf se recueillit devant la tombe de Cousine, la chèvre. Morte à quinze ans, l’autre dimanche, il l’avait toujours connue. Jamais d’histoires, jamais un mot plus haut que l’autre, Cousine avait été un exemple pour toutes les chèvres de Néris, le village. Un jour lointain, elle avait sauvé Ramulf en se couchant sur lui afin de le protéger d’un essaim en furie. 

Cousine aimait les cerises, les coings et la purée de glands. La musique l’inspirait ; elle dansait souvent lors des fêtes – quelques instants seulement, que les enfants du village attendaient avec impatience. Ils guettaient, ne la quittaient pas des yeux jusqu’au moment où, flegmatique, elle s’avançait vers le joueur de luth.

-Elle va le faire ! criaient les marmots. Elle va le faire !

Et en effet, Cousine exécutait quelques pas de sa façon, suscitant le rire et l’admiration.

Ramulf promena son regard sur la clairière, le cimetière secret de ses amis à poils et à plumes. Là, sur la droite, sous ce talus décoré d’épiaires, fleurs hautes, d’un beau rouge foncé, reposait l’âne Sulpice. 

Les ânes sont généralement de bonnes et braves bêtes, mais celui-là avait montré toute sa vie un sale caractère. Sournois, il lançait son sabot à la moindre occasion, visant surtout les chiens et les canards, qu’il détestait. Il avait également une dent contre ses congénères, raison pour laquelle il n’eut aucune descendance. Ramulf était la seule créature vivante qu’il appréciait ; il lui obéissait au doigt et à l’œil et lui manifestait son amitié par de grandes séances de lèche et de frotti-frotta. Philippe parla plusieurs fois d’assommer « ce diable de Sulpice » et de le manger en ragoût, mais Ramulf parvint toujours à lui faire ranger son gourdin. Grâce à lui, Sulpice était mort de sa belle mort.

À deux pas de la sépulture de l’âne s’élevait celle de Mélie, la poule, créature douce, résistante et prolifique. Elle était morte en pondant, l’œuf au cul, dans l’admiration et le respect général. 

Ramulf se souvenait avoir enterré Alain dans le même coin ; malheureusement, la tombe du vieux matou n’était plus visible. La pierre qui en marquait l’emplacement avait disparu, enfouie sous la terre et les herbes.

Eudes le sanglier domestique, Bertin le Jars, Sibille la truie… Ramulf eut une pensée pour chacun des trente-six habitants du cimetière. Puis il revint à Cousine. C’est sur un ton gêné qu’il lui avoua se rendre à la ville pour acquérir une chèvre.

-Philippe m’envoie acheter une bonne laitière parmi tes sœurs… Mais tu seras toujours ma préférée !

Il toucha la terre humide et s’en fut sans se retourner, honteux. S’il avait pu décider, il eût attendu longtemps avant de reprendre une chèvre. 

Il marcha droit vers le levant pour rejoindre la chaussée : un raccourci à travers bois. Des éphémères voletaient mollement au-dessus d’un ruisseau qu’il enjamba d’un bond. Les pièces tintèrent dans sa bourse. Il songea à Philippe. Son frère n’aurait pas admis ce qu’il venait de faire. Se recueillir sur la tombe d’une bique, quelle sottise ! L’amour que Ramulf portait aux animaux tenait même du sacrilège, selon Philippe, dont l’avis sur toute chose était respecté dans le royaume de Lotharingie. Philippe le Philosophe, Philippe le Docte… Il répétait bien souvent à son jeune frère que les bêtes, privées d’âme, n’avait qu’un rôle utilitaire. Dieu les avait créées pour offrir leur substance à l’homme et pour travailler sous ses ordres. « Il est permis de leur témoigner une certaine sympathie, mais sans dépasser les limites raisonnables, disait Philippe. Toi, tu les dorlotes, tu les ménages, tu les caresses, tu pleures sans retenue à leur trépas… Tu les aimes d’amour, mon pauvre Ramulf, et c’est là un péché ! »

Sur la large chaussée, Ramulf retrouva Artaud, colosse roux qui s’en allait au marché vendre son vin et son huile. Il conduisait un chariot à bœufs, véhicule trapu, flambant neuf, qui brinqueballait joyeusement. Artaud glissa sur sa banquette pour faire une place à Ramulf.

-Tu es en retard, mon grand. Allez, monte !

Les oiseaux saluaient le jeune soleil de leurs chants hystériques. D’autres paysans les rejoignirent pour former bientôt un véritable petit convoi. Chaque homme était armé d’un pieu ou d’une arbalète, voire des deux.

Artaud se mit à causer, du temps, de la récolte du miel, de la maladie tremblante d’un vagabond trouvé sur la place du village… Il utilisait des mots simples, articulait avec soin, répétait plusieurs fois les mêmes phrases… Comme la plupart des gens, il prenait Ramulf pour un simple d’esprit et s’adressait à lui en conséquence. « Philippe a pris toute l’intelligence ; Ramulf n’a eu que les miettes ». Voilà ce qu’on disait dans le pays. 

Épaule contre épaule, le corps tressautant, les deux compagnons aperçurent au loin le cloché de l’église du Catelet. Artaud discourait toujours, plutôt pour lui-même, car Ramulf n’écoutait plus. L’œil fixe, il semblait avoir perdu toute notion de ce qui l’entourait. Ces absences étaient fréquentes chez lui ; quand il se mettait à regarder dans le vague, la bouche pendante, les gens s’exclamaient avec bienveillance que Ramulf venait d’être « hameçonné par un ange ». 

 

Le règne de Lothaire VI approchait de son terme. Le roi, à cinquante ans, en paraissait quinze de plus. Il luttait toute l’année contre des catarrhes ; il était sujet aux coliques et aux douleurs de tête. Par deux fois, à la fin de l’hiver, il avait craché le sang. Ses jours semblaient comptés.

Or sa succession n’était guère assurée, puisque son fils unique, le prince Beuve, avait disparu aux frontières du sud, alors qu’il défendait le royaume contre une incursion de gueux organisés.

En attendant la fin prochaine du roi, les grands seigneurs levaient des troupes sans même se cacher. Des alliances se nouaient et se dénouaient dans les salles basses des châteaux. Une guerre s’annonçait entre les prétendants au trône, plus nombreux que les pions du jeu de merelle.

La fin d’un règne est bien souvent une période critique, un moment de l’histoire d’un pays, d’un peuple, où le chaos menace. On voit des maladies endormies emporter des villages entiers. Des incendies se déclarent en nombre, la terre tremble, il y a des tempêtes… La débauche se propage, touche des personnes au passé raisonnable ; les vagabonds, les brigands paraissent se multiplier, sortir du néant pour empoisonner la vie des bonnes gens. Sorciers et sorcières montrent une audace choquante, s’affichent au grand jour. Dans ce contexte, les prévôts et leurs soldats de l’ordre ont fort à faire pour rendre une justice qui devient de plus en plus expéditive.

Une dame de haut rang sillonnait le royaume en ces temps troublés. Jehanne de Foi, fille de duc, inventait des poésies, des chansons pieuses, qu’elle venait réciter sur les parvis des villes, les jours de marché, pour l’édification du peuple. Son escorte était composée de sept hommes de guerre, surnommés les Cholériques, dont le chef, Montluc, entretenait pour Jehanne une passion secrète.

Ce matin-là, Jehanne montait une élégante jument baie ; les sept l’entouraient, leurs capes sombres volant au vent. Montluc allait devant, raide sur sa selle, la mine impérieuse. Il avait la taille bien prise, une chevelure blonde, léonine, et un visage équilibré. C’eût été un bel homme si seulement il avait eu un nez. Ce qui lui en tenait lieu, minuscule appendice retroussé, gâchait son apparence et sa vie. Cette infirmité était à l’origine de sa méchanceté. Moins laid, il eût été un homme tout différent… peut-être. 

Pendant des années, Montluc avait vécu avec un faux nez en cuir, une espèce de bec effrayant. Il y avait renoncé depuis qu’il connaissait Jehanne. Et gare à celui qui le dévisageait ; il avait transpercé plus d’un malheureux dont le regard n’avait fait qu’effleurer sa figure disgraciée de Dieu.

Leur galop faisait un bruit d’enfer sur les pavés antiques. Les paysans les entendaient venir de loin et s’écartaient vivement avec leurs chargements. À leur passage, les femmes se signaient tandis que leurs époux serraient les dents. Les Cholériques n’avaient pas bonne réputation (c’est là un euphémisme). La moitié des choses qu’on racontait sur leur compte était fausse, sans doute, mais l’autre moitié eût suffit à terrifier les cœurs les plus fermes. Jason, le bras droit de Montluc, avait pour surnom « le tueur d’enfants » ; son frère, Gilles la Fleur, s’était rendu célèbre en mangeant de l’homme. Est-il besoin d’en écrire d’avantage ?

Jehanne leva le bras pour ordonner une halte. Elle guida sa jument vers un talus où se dressait un chêne centenaire ; son approche fit décamper une bande d’oiseaux noirs. Les Cholériques, restés en arrière, l’observèrent s’avancer avec lenteur, droite comme un « i » et plus fine qu’une brindille. 

La jument, levant très haut ses pattes avant (c’était un cheval dressé pour l’apparat), vint se placer sous l’homme pendu à la branche.

Le supplicié, jeune et fort, ne portait que ses chausses et un seul sabot. Sa mort devait remonter à une heure ou deux, guère plus. Cheveux bouclés, couleur cuivre, corps athlétique… il avait dû être beau.

Dans le regard de Jehanne, il n’y avait ni dureté ni pitié ; seulement de la curiosité. Ses grands yeux gris restèrent rivés à la vision sinistre pendant un long moment. 

-Pauvre pendu, Pauvre perdu… prononça-t-elle. Tu es encore beau, Pour l’heure présentable, Mais bientôt les corbeaux…

Brusquement, elle éperonna son cheval et rejoignit l’escorte. Montluc lui adressa un sourire qu’elle ne vit même pas, trop occupée qu’elle était à composer mentalement une nouvelle Chanson du pendu. Il existait déjà une vingtaine d’œuvres sur le sujet, dues aux ménestrels des générations précédentes. Le cœur de Jehanne était rempli de joie à l’idée de créer la sienne, qui, elle n’en doutait pas, serait supérieure à toutes les autres.

-Pauvre pendu, Pauvre perdu…

 

Au Catelet, les habitants des maisons à colombages pouvaient serrer la main de leur voisin d’en face depuis leurs fenêtres. Des garnements prenaient prétexte de l’étroitesse des rues pour bousculer les chalands, provocant des chutes et s’attirant des injures. Ramulf, qui dominait tout le monde d’une tête, progressait avec prudence, évitant les flaques de boue et les collisions. Les gens le saluaient, lui tapaient dans le dos ou lui pressaient le bras. Il n’avait jamais compris pourquoi des individus qu’il connaissait à peine, hommes, femmes, jeunes, vieux, fondaient sur lui pour le toucher. Tout innocent qu’il fût, il avait bien remarqué que ce traitement lui était réservé : personne ne se comportait ainsi avec Artaud, par exemple.

« Bah ! » songeait-il, fidèle à son habitude de ne pas chercher à comprendre.

Il arriva sur la place principale, noire de monde. Son œil fut attiré par les balles d’un jongleur qui volaient au-dessus des têtes. Il commença à se faufiler entre les étalages. 

Le tanneur Bertin se pencha en avant, au risque de renverser sa table, pour lui toucher la manche.

-Adieu Ramulf ! Quel bon vent t’amène, fils ?

-Je viens pour une chèvre. Notre Cousine… elle est…

Mais Bertin n’écoutait pas ; il s’était détourné pour s’occuper d’une cliente.

Ramulf dépassa les jongleurs et les acrobates ; il lui fallut pousser des coudes, se démener pour parvenir au centre de la place, sous la petite halle aux bêtes. Il y avait là des marchands de sel, des épiciers, des vendeurs de teintures… Ramulf apprit que les animaux avaient été relégués derrière l’église, dans le Jardin ouvert, lieu où les pauvres venaient recevoir l’aumône durant la semaine. Il s’y rendit, la main sur la bourse, car il avait surpris le regard louche d’un gamin qui lui collait aux sabots.

Dans le vaste jardin planté de pommiers, un éleveur de chiens ventait les mérites de ses gardiens de troupeau, bêtes de qualité, bien nourries, frémissantes. Plus loin, à côté de la commère Mahaut et de ses pondeuses, un inconnu vendait des mulets…

Augier s’était installé à l’extrémité du jardin avec ses chèvres. Adossé à un mur, l’air grognon, il mâchouillait une carotte livide. Il accueillit Ramulf d’un hochement de tête. En voilà toujours un qui ne viendrait pas lui tâter le bras.

Ramulf pouvait se tromper sur les gens, mais sur les bêtes, non. D’emblée, il devinait leur caractère. 

Les trois chèvres qui attendaient preneur étaient sans défaut. De bonnes laitières, à n’en pas douter, et qui donneraient leurs quatre chevreaux annuels. Mais aucune d’elles ne possédait ce petit quelque chose en plus annonçant une complicité comme celle qu’il avait connue avec la Cousine.

Ramulf resta planté là, les bras ballants. Ses pensées le ramenèrent dans un passé proche où Cousine l’accompagnait aux champignons. Un jour, à la Saint-Glaber, ils avaient pris un bain dans la rivière. La grande biquette blanche n’avait pas peur de l’eau ; elle nageait le cou dressé, comme un cygne, traçant son sillon en silence. 

Ils s’étaient allongés au soleil pour sécher tout en contemplant le miroitement de l’eau. Immobiles, heureux d’être ensemble…. Ils n’étaient rentrés qu’à la tombée du soir, le panier vide, s’attirant les remontrances de Philippe : « Où as-tu la tête, mon pauvre Ramulf ? À quoi passes-tu ton temps dans les bois, avec la vieille cornue ? »

Augier le chevrier posa une question courroucée, inintelligible, qui fit sursauter Ramulf.

-Je réfléchis, fit ce dernier en s’en allant à reculons.

Il alla s’asseoir sur un muret, sous l’œil amical d’un chat sans queue. Il entra en lui-même, ses pensées s’effilochèrent, pour ainsi dire, et il se retrouva dans ce néant intérieur où il se complaisait depuis l’enfance. 

-C’est Ramulf, le frère de Philippe le Docte, dit quelqu’un. Tu le connais ?

-Bien sûr ! fit une voix féminine. Le voilà hameçonné par un ange, hu ! hu !

Ramulf n’entendait pas. Il ne sentait pas non plus les mains effleurer son dos, ses bras. En ces temps reculés, les gens pensaient que le contact d’un simple esprit, de l’idiot du village, portait bonheur. Telle était la raison de ses attouchements multiples.

C’est Artaud qui, secouant Ramulf sans ménagement, le ramena à la conscience. Il l’entraîna vers un attroupement, se fraya un passage en tirant le garçon par la manche.

-C’est l’homme brun. Il est revenu !

-Oh ! fit Ramulf.

Ce marchand étranger, sabyssin ou berbouche, apparaissait au marché tous les trois ou quatre ans, au cœur de l’été, accompagné d’animaux rares. Ramulf compta six tortues dans une bassine de bois ; leur taille inusitée révélait une origine lointaine. Assis près d’un tambour coloré, un bélier produisait un son continu, une mélopée grave qui vous prenait aux tripes. De drôles de chiens, un renard nain, au pelage de neige, s’agitaient au bout de leur laisse ; ils avaient tous le même air égaré. 

« Leurs yeux sont fous », pensa Ramulf.

Un jeune seigneur discutait le prix de la plus grande des tortues. Il obtint la créature pour une somme raisonnable. Il se pencha pour la prendre, la souleva au-dessus de sa tête, tel un trophée, provoquant les rires de ses compagnons. Ramulf détesta ce geste. 

Il songea que le hobereau ne profiterait pas longtemps de son achat. Yeux chassieux, écailles ternes, la tortue avait un aspect qui ne trompait guère…

« Elle mourra dans la semaine. » 

Une dame d’âge mur, drapière de son état, fit l’acquisition d’une autre tortue.

Artaud indiqua un petit théâtre sur tréteaux à son compagnon. Les rideaux étaient tirés.

-Il est là, derrière !

-Qui ? s’enquit Ramulf.

-Un diablotin. Tu vas voir !

L’étranger joua du tambour. Le sourcil levé, il s’adressa à la foule rassemblée en ponctuant son discours de grands gestes emphatiques :

-Voulez-vous contempler, peuple d’ici, le mignon mignonnet, le diablotin précieux ? Il a quatre mains, un visage d’homme, l’intelligence de plusieurs chiens malins... Voulez-vous le voir, dites-moi ?

Il parlait avec un fort accent, en appuyant sur les « r ». Les gens étaient suspendus à ses lèvres.

-Est-ce que j’ouvre les rideaux ? Est-ce que je vous montre Dahab, la merveille des merveilles !

-Oui, montre-le ! cria Artaud.

-Oui ! oui ! oui ! scanda la foule.

-Alors, amis, gentes dames et beaux seigneurs, il faut mettre quelques pièces dans cet humble panier…

Il tendit une jolie corbeille teinte, qui se remplit rapidement de monnaie en bronze et en cuivre. Ramulf contribua comme les autres, passant outre un sentiment de culpabilité.

-On ne dira rien à Philippe, lui souffla Artaud.

L’étranger déposa la corbeille près des chiens aux yeux fous, sans doute pour la protéger des larrons. Il se saisit d’une viole naine et en tira des sons vibrants, d’une remarquable pureté. Il se mit à chanter dans sa langue, prenant plaisir à impatienter son monde.

-Vas-tu nous le montrer, ton trésor ? dit quelqu’un.

-On a payé, parbleu ! gronda un soldat de l’ordre en frappant son plastron.

Enfin, l’étranger daigna tirer les rideaux de son théâtre en réduction. 

 La créature qui apparut alors avait la taille d’un écureuil. Elle se tenait sur un perchoir, dos à l’assistance. Sa queue, plus longue qu’elle, ondulait telle un serpenteau. Le haut du corps était grisâtre, avec des reflets verts, tandis que le bas tirait vers le jaune.

-Dahab a été arraché à sa mère lorsqu’il était tout enfant. Il provient des forêts tièdes d’un pays sans nom situé au sud du Sud. Un homme à la peau noire l’a vendu à un autre homme noir qui l’a cédé au frère de ma digne épouse. 

Comme Dahab persistait à montrer son dos, l’étranger fit tourner le perchoir ; aussitôt, l’animal pivota sur lui-même pour se retrouver dans sa position antérieure. Il y eut des rires. 

-De quelle sorte de créature s’agit-il ? demanda Artaud. 

-C’est un singe, répondit Ramulf, devançant l’étranger.

-Un singe, en effet, confirma ce dernier. Le grand jeune homme a raison. Rares sont les personnes qui, dans le royaume de Lotharingie, connaissent ce mot : singe… Le singe est aussi nommé quadrumane, anthropouce ou baba. Tu es un érudit… quel est ton nom, garçon ?

-Ramulf, dit Artaud. Son frère, Philippe le Docte, est un savant universel…

-J’ai entendu parler de lui, bien sûr.

-Peut-il parler, ton diable ? interrogea le soldat de l’ordre.

-Oh non ! fit l’étranger. Singe n’est pas homme ! Il peut imiter une mélodie, les inflexions d’un discours, d’une chanson… Mais les sons qu’il produit n’ont aucun sens. Quelqu’un voudrait-il pousser la ritournelle ? Dahab préfère les voix de femmes.

Une matrone s’avança et se mit à chanter sans que le singe ne lui prêtât la moindre attention. Quand elle eut terminé, il n’émit pas le moindre son, malgré les encouragements de son maître, qui se confondit en excuses :

-Il est de mauvaise humeur. Dahab à son caractère, comme nous tous.

À force d’insistance, de patience, de doigté, l’étranger finit par convaincre le singe de se tourner vers son public. Il lui jeta une balle de cuir, que Dahab rattrapa, avant de la déposer au sommet d’un roseau qu’il fit tenir en équilibre sur son crâne. 

Un peu après, Dahab voulut bien souffler dans une flûte, lancer un petit poignard sur une cible, grimper en haut d’un mas pour décrocher des friandises et les distribuer ensuite aux enfants… En dépit de la mine accablée du singe – il semblait s’ennuyer à mourir –, le public apprécia la représentation, qui prit fin lorsque les cloches sonnèrent. 

Les gens déguerpirent d’un coup pour se rendre sur le parvis, car c’était l’heure très attendue des troubadours.

3891_xl (1).jpg

17:38 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/01/2014

Extrait de la Colère des MacGregor lu par G. Galienne

Le 21 décembre, dans son émission Ca peut pas faire de mal, sur France Inter, Guillaume Galienne a lu un extrait de La Colère des MacGregor avec Alexandre Ouedhiri, élève de 6ème. Ambiance très réussie, pourvoyeuse de frissons. Quel plaisir d'être si bien lu !

http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=798002

téléchargement (1).jpg

19:39 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes autres romans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |