29/11/2013

Bjorn, le film

J'ai récemment signé un contrat avec Novak Prod, société de production bruxelloise, en vue d'adapter Bjorn le Morphir, premier tome de ma saga, au cinéma. J'ai obtenu par ailleurs une aide à l'écriture de la Commission de Sélection des Films (Belgique), aide qui me permet de travailler au scénario.

Je vous tiendrai régulièrement au courant des développements de cette aventure au long cours, parole d'homme !

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Bjorn le Morphir. Signature du contrat d'adaptation avec Olivier Dubois, de Novak Prod

20:00 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/11/2013

Steinunn Sigurdardόttir à la Licorne

Steinunn Sigurdardόttir sera à la librairie La Licorne, à Bruxelles, le jeudi 28 novembre pour parler de son dernier roman, Yo-yo. J’aurai le plaisir et l’honneur de la présenter et de l’interroger sur ce dernier ouvrage… et sur d’autres.

Steinunn, romancière islandaise de renom, est également poétesse et traductrice. Elle est publiée en français aux Editions Héloïse d’Ormesson. J’ai fait sa connaissance à Vernon, lors d’un salon du livre. Je lui avais offert Padouk s’en va, album pour enfant ; elle m’avait fait cadeau de son magnifique Cheval soleil, roman que j'ai déjà évoqué sur ce blog (rubrique Actu, article « 5 coups de cœur »).

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La rencontre débutera à 18h30

Librairie la Licorne

656, Chaussée d'Alsemberg - Uccle

Tél. : 02 344 98 32 - info@librairielalicorne.be

http://www.librairielalicorne.be/pages/accueil.html

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Steinunn Sigurdardόttir 

18:02 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

My biography in english

Thomas Lavachery, a Belgian born in 1966, living in Brussels, first started as a cartoonist, publishing his first stories at the age of 18, in the comic book “Tintin”. This was followed by recreating the animation series “Téléchat” by Roland Topor, in comic book format.  He studied art history at the University of Brussels, following in the footsteps of his grandfather Henri Lavachery, who was a museum curator, archaeologist and lover of the primitive arts. After several odd jobs, he joins Y.C. Aligator Film as literary consultant.  That avenue brings him to documentary film making, first as “script doctor” and then as director. He is the author of two films: “Un monde sans père ni mari” (A World Without Fathers or Husbands) which is about the Mosos, a Chinese people of  liberal sexuality who do not believe in marriage. His second film, “L’Homme de Pâques” (The Man from Easter Island), retraces the scientific expedition of his grandfather to Easter Island in the 1930’s. Published in 2002, he writes “Bjorn le Morphir”, inspired by a story that he would tell his son Jean. Published by L’Ecole des Loisirs, the adventures of Bjorn has reached seven volumes as of today. In 2006 Thomas Lavachery receives the “Prix Sorcières”, and publishes two stories whose hero is Jojo the monkey. He is a juror for the Wallonie-Bruxelles “littérature de jeunesse” and teaches a Masters seminar at the Charles de Gaulle University (Lille3) called Practical on Writing for Youth.

Filmography :

Eric Blavier and Thomas Lavachery. Un monde sans père ni mari (A wold without fathers or usbands), Y.C. Aligator film, 2000.

Thomas Lavachery and Denis Roussel. L’homme de Pâques (The man of Easter Island),Y.C. Aligator film, 2002.

Bibliography :

Bjorn le Morphir, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Médium, 2004.

Bjorn aux enfers : Le prince oublié, Paris, l’Ecole des loisirs, coll. Médium, 2005.

Bjorn aux enfers II : La mort du loup, Paris, l’Ecole des loisirs, coll. Médium, 2005.

Île de Pâques 1934, deux hommes pour un mystère, Bruxelles, Labor, 2005 (historic tale).

Bjorn aux enfers III : Au cœur du Tanarbrok, Paris, l’Ecole des loisirs, coll. Médium, 2006.

Bjorn aux enfers IV : La reine bleue, Paris, l’Ecole des loisirs, coll. Médium, 2008.

2 pouces & demi, Bayard, coll. MilléZime, 2009.

La colère des MacGregor, Bayard, coll. Estamplille, 2010 (Novel written in collaboration with an elementary school class).

C'est l'aventure ! Paris, l’Ecole des loisirs, coll. Médium, 2010 (Short stories).

Jojo de la jungle, Paris, l’Ecole des loisirs, 2010 (Children’s story).

Bjorn le Morphir, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Médium, 2010 (Re-release with illustrations, new cover).

Bjorn aux armées I : Le jarlal, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Médium, 2010.

J'irai voir les sioux, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Archimède, 2011 (Adolescent stories).

Padouk s'en va, Paris, l’Ecole des loisirs, 2011 (Children’s story).

Bjorn aux armées II : Les mille bannières, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Médium, 2012.

Trois histoires de Jojo de la jungle, Paris, L'Ecole des loisirs, coll. Mouche (Large format), 2013.

Itatinémaux, Bruxelles, Editions Aden, coll. Rivière de cassis, 2014.

Soon to be released :

Ramulf ou la seconde naissance, Paris, l'Ecole des loisirs, coll. Méduim, date to be announced.

Comic Book Adaptation of the Bjorn stories, in collaboration with Thomas Gilbert :

Bjorn le Morphir, Casterman/l'Ecole des loisirs, 2009.

Bjorn le Morphir 2, Casterman/l'Ecole des loisirs, 2010.

Bjorn le Morphir 3, Casterman/l'Ecole des loisirs, 2012

Bjorn le Morphir 4, Casterman/l'Ecole des loisirs, 2013

12:14 Écrit par Thomas Lavachery dans T. Lavachery, bio et biblio | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/11/2013

Jim Benett

Voici une nouvelle que j'ai écrite il y a quelque temps ; elle a été publiée sous forme de plaquette par le Ministère belge de la culture. Il s'agit d'une étrange histoire qui a pour cadre l'Amérique des années 30. Bonne lecture !

 

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JIM BENETT

 

Martin Benett mourut brusquement à l’automne de 1924. Il laissa un fils, Jim, qui n’avait pas toute sa tête. À l’époque, le garçon allait sur ses seize ans. Il resta seul dans la grande maison Benett, au milieu des bois.

Jim chassait et pêchait pour se nourrir. Quand d’aventure il oubliait de sortir et n’avait rien à se mettre sous la dent, il se tournait vers sa réserve de racines et de glands. Son estomac digérait n’importe quoi, même le papier.

Jim possédait un chien sans nom qui s’éteignit le soir de Noël, sans crier gare. La solitude s’abattit alors sur le malheureux garçon ; il se mit à errer la nuit, comme un loup. Il en voulait à la vie sans pouvoir l’exprimer. De rage, il mangea la bible de son père. Après quoi il s’assit devant la cheminée sans feu et pleura soixante-cinq heures durant, en silence.

Au printemps, Ignace le Sage, un sang-mêlé (mère irlandaise ; père indien, de la tribu des Algonquins) déclara avoir vu Jim se battre à mains nues avec un ours. Et c’est l’ours qui avait pris la fuite, assura Ignace.


JJJJJJJJ

Au village, les gens ne pensaient plus à Jim. Le récit du combat héroïque réveilla leur curiosité à son égard. Les enfants, surtout, s’intéressèrent à l’Hercule de la forêt. Ils cherchèrent sa maison en suivant les indications laconiques d’Ignace le Sage, mais ne la trouvèrent pas.

Sam Harriott, onze ans, cheveux roux, était un audacieux. Un dimanche, armé d’une carabine Buffalo et le visage couvert de pommade chasse-moustiques, il remonta le fleuve jusqu’aux environs de Fort Boon. De là, il entra dans la forêt en suivant la direction du nord (Sam possédait une boussole-bracelet de la marque Buffalo). Son projet était de tuer un grand cerf. Cela ferait de lui un enfant célèbre.

Sam ne vit aucun cerf, cette fois-là ; en revanche, il rencontra Jim Benett au lieu-dit La Souche crevée.

-       Jim portait un daim mort sur l’épaule, raconta-t-il ensuite à ses meilleurs amis, les jumeaux Gable et Alice Van Horn. Et il n’avait pas d’arme, pas même un coutelas.

-       Il a dû assommer la bête avec le poing, supposa Eddie Gable.

-       C’est ce que j’ai pensé, dit Sam. Il est fort comme un arbre et il sent...

-       Qu’est-ce qu’il sent ? demanda Alice.

-       Le moisi.

-       Tu as vu sa maison ?

-       Je l’ai suivi jusque chez lui, oui. C’est plein de livres et de vieux journaux. Jim m’a servi une tisane au bourbon.

-       Waw ! s’exclamèrent les jumeaux Gable.

Durant l’été, la petite bande rendit souvent visite à Jim, dans la grande bâtisse envahie par les sauterelles. Jim semblait apprécier la présence des enfants. Il leur apprit à pêcher la truite furtive et à poser des collets. Il leur offrit des cadeaux ; Sam reçut une poupée sans bras et Alice un énorme gant de boxe.

Jim Benett ne parlait pas et, contrairement aux autres muets, il ne proférait aucun son. Il communiquait par gestes simples. S’il était d’humeur maussade, on le voyait tout de suite, à sa mine d’enfant boudeur.

Parfois, il semblait rentrer en lui-même, se balançant d’avant en arrière pendant des heures. On ne pouvait plus rien tirer de lui. Quand Jim était dans cet état, les enfants reprenaient le chemin du village en laissant la trace de leur passage : un bouquet de fleurs, un dessin dans la terre...

Un jour de septembre, Sam et Alice se trouvaient seuls avec Jim. Alice avait eu douze ans la veille et elle se sentait mélancolique. Ses parents ne l’avaient pas assez gâtée, pensait-elle ; c’est donc qu’ils ne l’aimaient pas.

Sam jouait un air d’harmonica. Jim adorait ça ; il se déhanchait en cadence. Le fait est qu’il possédait une sorte de grâce.

Alice passait le doigt sur une rangée de livres poussiéreux.

-       Alice… au pays des merveilles, lut-elle sur une reliure bleue.

-       Chapitre un, articula Jim Benett. Dans le terrier du lapin.

Les enfants se regardèrent, stupéfaits.

-       Alice commençait à être fatiguée de rester assise près de sa sœur sur le talus, enchaîna Jim. Elle n’avait rien à faire. Une fois ou deux elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que lisait sa sœur mais il n’avait pas d’images ni de dialogues...

Affolée, Alice sortit le volume et l’ouvrit à la première page.

-       Il récite le livre, dit-elle. Oui, c’est bien cela !

Sam se mit à rire bêtement en se grattant le coude.

-       Ça alors ! s’exclama-t-il. Ça alors ! Ça alors !

Jim parlait toujours, sans la moindre intonation. Le son de sa voix évoquait celui d’une chaudière ronronnante.

-       ...n’avait en soi rien de très étonnant et Alice ne trouva pas non plus très étonnant d’entendre le lapin murmurer Oh mon Dieu je vais être en retard...

-       C’est bon, fit Alice. Tu peux arrêter, va.

-       Plus tard elle se dit qu’elle aurait pu s’étonner mais à ce moment-là la chose...

-       Stop, Jim Benett !

-       ...lui sembla toute naturelle. Mais quand le lapin...

-       Assez, Jim ! se fâcha Alice.

Le regard vide de Jim l’effrayait. Elle se sentait coupable de l’avoir lancé de la sorte.

-       ...pas encore vu de lapin porter un gilet ni tirer une montre de sa poche et brûlant de curiosité elle courut derrière lui dans le champ juste à temps...

De son côté, Sam n’avait plus envie de rire. Il secoua Jim comme un prunier.

-       Jim !... Hé, Jim !

-       ...à son tour sans se demander comment elle pourrait bien en sortir...

-       ARRÊTE-TOI, BON DIEU !

Jim ne sentait rien, n’entendait rien. Il était comme hypnotisé.

-       ...Le terrier s’étendait droit comme un tunnel...

-       Fini, maintenant ! supplia Alice, au bord des larmes.

Alors, Jim Benett avala sa salive ; il interrompit sa récitation. Le mot « fini » était le bon pour le faire taire, ainsi qu’ils purent le vérifier mainte et mainte fois par la suite.

-       Ouf ! fit Sam.

-       C’était affreux, dit Alice en prenant la main de Jim, lequel se mit à ronfler.

Alice n’oublia jamais ces moments d’angoisse. Elle céda pourtant à l’insistance de Sam, qui, dès le lendemain, voulut rééditer l’expérience. Le résultat fut stupéfiant.

La bibliothèque de Martin Benett comptait toute sorte de livres : encyclopédies, manuels de cuisine, traités de philosophie, romans... Il suffisait de prononcer un titre au hasard, d’une voix distincte, et Jim entrait en transe. Il cessait soudain d’être un muet pour réciter et réciter encore, jusqu’au moment où Alice lançait le mot magique : « Fini ! ».

Jim connaissait par cœur tous les ouvrages de la maison, soit quelque deux millions huit cent mille pages, d’après le calcul de Sam.

Comme Jim ne savait pas lire (quand on lui mettait un livre dans les mains, il se contentait d’en renifler la couverture), Alice s’interrogea sur la manière dont il avait emmagasiné cette incroyable somme de textes.

-       C’est son père, supposa Sam. Il a dû lire à haute voix jour après jour, pendant des années, et Jim a tout retenu. Il a une mémoire d’éléphant !

Les gens apprirent quel genre de talent possédait Jim par un article de Sam dans le journal local. Certains, comme le Père Sully, n’hésitèrent pas à accuser l’auteur de mensonge. Sam essuya quelques moqueries. Elles cessèrent le jour où Ignace le Sage partit voir Jim et revint en déclarant que l’article était « juste ».

Pendant l’hiver, si le temps le permettait, des groupes se rendaient à la maison Benett pour écouter Jim. Il y avait autant d’enfants que d’adultes. Les plus assidus auprès de Jim étaient Sam, Alice, Ignace le Sage et Bob Vavasseur, ancien charpentier de marine. Ce dernier avait trouvé, dans la bibliothèque de Martin Benett, une série de volumes gris destinés aux navigateurs. Vavasseur adorait la prose austère de cette encyclopédie émanant du service hydrographique de la marine nationale.

Le vieux Bob avait quitté l’école à huit ans ; il n’était pas analphabète, mais presque. C’était néanmoins un esprit futé. Il découvrit que si l’on donnait à Jim, en plus d’un titre, un numéro de page, le garçon commençait sa récitation à la page annoncée.

-       Insss-truc-tions nau-ti-ques, îles de l’O-cé-an Pa-ci... Pacifique, ânonnait Vavasseur. Volume trois, page cent deux !

-       Île Makin ou île Taritari, prononçait Jim. Le côté Sud de l’atoll est une suite d’îlots couverts d’une épaisse végétation. Le côté Nord est un récif presque continu. Sur le côté Ouest le récif supporte quelques îlots et offre de nombreux passages pour entrer dans le lagon...

Vavasseur, l’oreille tendue, soupirait d’aise. C’était toute une histoire pour lui faire accepter qu’il n’était pas seul et que les autres aussi avaient le droit d’entendre leurs textes préférés.

-       Fini, Jim ! criait quelqu’un.

-       Non, pas encore ! protestait Vavasseur.

-       Chacun son tour, Bob, grondait Ignace le Sage, toujours soucieux d’équité.

Dans les mois qui suivirent, Sam fit réciter Le Chevalier Courage, Alice, La Vie étonnante de Sylvette et son chien Gold au pays des Indiens Micmacs, Ignace, un traité de pêche à la mouche... Quant aux jumeaux Gable, ils insistèrent pour entendre les Poèmes du crépuscule, de H.D. Flenley, où se succèdent les formules du genre « gorge ivoirine », « lactescente nudité », et cetera.

La glace fondit sur le fleuve. Le printemps arriva d’un seul coup, une semaine suffisant à l’installer, avec ses chants d’oiseaux et ses couleurs vibrantes.

L’année  1927 connut deux événements majeurs : Lindbergh franchit l’Atlantique à bord de son monoplan, le Spirit of Saint-Louis, et le Père Sully mena sa guerre contre Jim Benett.

Il pleuvait à verses, ce jour-là. L’église était pleine à craquer, celle du village voisin ayant perdu son toit lors d’une tempête. C’est donc devant ses paroissiens et ceux de Glenwood que le Père Sully fit part de son opinion sur Jim.

D’une voix timide, il dit que le garçon faisait de l’anorexie mentale, mal inguérissable, et que c’était bien triste. Il comprenait la sympathie que certains éprouvaient pour lui.

-       Mais attention ! glapit soudain le Père Sully. Un cerveau vide est comme ces coquilles vides dans la mer, bientôt investies par le Bernard-l’Hermite. Or, ici, dans le cas de Jim, il ne s’agit pas de Bernard-l’Hermite. Ni de coquille, en fait. Le Seigneur m’a envoyé cette image, oui, et j’ai aussitôt compris ce qu’elle signifiait. Le cerveau du jeune Benett est occupé par le Démon !

Le Père Sully se mit à trembler.

-       C’est le Diable, mes amis, qui a élu domicile dans les méninges de Jim. Sinon, comment expliquer les discours sans fin qu’il prononce, des discours bien plus intelligents que lui-même ?

Il se signa.

-       Il faut mettre Jim entre quatre murs de pierre, mes amis, dans une clinique appropriée, affirma-t-il. Sa présence à quelques kilomètres de nos villages représente un danger permanent. (Signe de croix.) Par la bouche de Jim Benett, le malin distille ses idées vicieuses, ses tentations ! Que l’on assiste ou non aux délires du garçon (signe de croix), peu importe : les idées vicieuses se propagent dans l’air comme des miasmes...

Le Père Sully fit une pause pour s’essuyer les tempes. Quelque peu vacillant, il s’agrippa à son pupitre avant de poursuivre :

-       Soyez sûr d’une chose... Un jour prochain, Jim le fou déboulera ici ! Nu comme un ver, la bouche emplie d’écume, il attaquera tous ceux qui croiseront sa route !... Il tombera sur vous, tel le lynx sautant d’un arbre, et vous étouffera sous son poids. Et puis, que fera-t-il ? Quelle sera ensuite son attitude ?... Il vous déshabillera ! Car les possédés mangent les vêtements, oui ! Ils dévorent même le cuir des chaussures... Oh ! mon Dieu ! s’écria le Père Sully, terrifié par ses propres paroles.

Un chien aboya à l’intérieur de l’église.

-       Suffit, Cheetah ! dit quelqu’un.

-       Entre quatre murs de pierre, balbutia le Père Sully. Voilà l’unique solution...

Le sermon indigna Sam et Alice, ainsi que tous les amis de Jim. Mais de nombreux fidèles se montrèrent impressionnés. Le barbier de Glenwood suggéra d’abattre Jim et se déclara prêt à accomplir cette mission divine. Il aurait agi sans attendre si le Père Sully n’avait tempéré ses ardeurs.

-       Je déteste cet homme ! souffla Alice en quittant l’église sous la pluie battante.

Elle parlait du prêtre, non du barbier.

-       Un sombre imbécile ! rugit Vavasseur.

-       Jim ne délire pas, il récite ! s’indigna Sam. Je croyais que le Père Sully avait lu mon article…

-       Un sombre imbécile, répéta le vieux Bob.

Il fallut un certain temps avant qu’une expédition ne s’organise pour capturer Jim. Le barbier de Glenwood, malgré son insistance, n’en fit pas partie. On le jugeait trop exalté.

Les hommes qui entrèrent dans la forêt étaient au nombre de six : cinq types en blanc armés de vaporisateurs Buffalo, pour l’anesthésie à distance, et le Père Sully, portant un crucifix de voyage en aluminium. Ils mirent la journée à trouver la maison Benett. Elle était vide comme une coquille vide. Jim avait déguerpi avec les livres et la plupart des meubles. Il ne restait qu’une odeur de moisi et, dans un coin de la salle de séjour, une bible à moitié dévorée.

 *

Quelque temps auparavant, Ignace le Sage avait eu des ennuis. Il sortait d’un bar lorsque deux individus l’attaquèrent dans l’intention de le voler. Ignace était fin saoul mais il se défendit. Il reçut un coup de couteau à l’aine, ce qui le rendit furieux. Bientôt, l’un des hommes se retrouva au sol, le nez en sang, avec en prime un bras cassé. L’autre disparut dans la nuit.

Ignace plaida la légitime défense. Mais, comme il avait du sang indien et que son agresseur était blanc, il écopa d’une peine injuste : six ans de prison. Il la purgea du côté de Fremont, Dakota du nord, dans un pénitencier dirigé par un exalté.

N’ayant bénéficié d’aucune rémission, il fut libéré en juillet 1932, alors que le pays s’enlisait dans la crise (25% de chômage), une situation dont Ignace se fichait éperdument.

Faible et amaigri, il retrouva sa demeure, un ancien relais de poste, sans la moindre émotion. Il monta à l’étage chercher une vieille malle qui contenait les affaires de son grand-père Tache Noire, chef des Algonquins de l’Iowa, mort du typhus. Ignace s’accrocha les vieux pendentifs d’oreilles ; il revêtit la tunique en peau de cerf ; il fourra le casse tête, le poignard, le bâton de prière et les autres objets dans un grand sac ; il roula la couverture en coton rouge, la jeta sur son épaule. Ensuite, il sortit pour ne plus jamais revenir. Il voulait finir ses jours dans la forêt.

Ignace remonta le fleuve. Aux abords de Fort Boon, il prit la direction du nord. Il fit halte à la Souche crevée pour casser la croûte et souffler un peu.

« Je suis usé comme une vieille semelle », pensa-t-il avec dépit.

Ignace avait trop chaud, les taons et les mouches noires le harcelaient ; pourtant, il éprouva un vague bien-être. La forêt agissait comme un baume sur son cœur.

Il repartit.

Il arriva bientôt à la maison Benett, un amas de ruines et de cendres. La destruction n’avait certainement pas été naturelle.

-       Salauds ! gronda Ignace.

Il marcha jusqu’au soir pour trouver un petit lac perdu au fond des bois. Combien de fois, en prison, n’avait-il pas rêvé de cet endroit ? Tache Noire l’y avait emmené un jour, cinquante années plus tôt, et ils avaient fait une pêche miraculeuse.

« Rien n’a changé ici », songea Ignace.

Tandis qu’il s’endormait sous la lune, des images de son enfance passaient devant ses yeux à un rythme étrangement rapide. La forêt s’agita. Il tendit l’oreille, car un bruit nasillard, lointain, se mêlait parfois à celui du vent. Était-ce le vent lui-même ?

-       Hum, fit Ignace, perplexe.

Réveillé à l’aube, il prit un bain interminable. Il en sortit avec la peau fripée et une agréable douleur dans les muscles. Il coupa une branche pour se faire une canne à pêche, monta sa ligne en mangeant des baies, après quoi il s’assoupit. C’est la voix de Tache Noire, remontée du passé, qui le réveilla : « Il est l’heure, Ignace. Maintenant les poissons ont faim ! Écoute leur ventre crier sous l’eau : "Ouhitii, ouhitiii !" Tu n’entends rien, dis-tu ?... C’est parce que tu n’écoutes pas de la bonne façon. Avec l’oreille de l’âme, il faut écouter ! »

Ignace pêcha avec plaisir. Il prit trois wanja fishs et un petit brochet. Mais il fut dérangé par un son grinçant, le même que la veille.

« De la musique ! », se dit-il.

Un pressentiment l’envahit. Il rangea ses affaires en hâte et partit vers la musique, se frayant un chemin à travers des buissons de plus en plus épais. Ignace dérangea une chouette, plusieurs serpents et manqua heurter une ruche dormante. Il lui fallut se servir du poignard pour franchir les derniers mètres qui le séparaient d’une clairière.

Au milieu de l’espace dégagé, circulaire, trônait une maison biscornue, surmontée d’une tour. La porte était encadrée de deux sculptures peintes : des sirènes plantureuses coiffées de bicornes. Celle de droite tenait une longue-vue ; celle de gauche, une mappemonde. Ignace sourit. L’auteur de cette maison ne pouvait être que Bob Vavasseur.

À l’intérieur, Ignace retrouva les livres de feu Martin Benett. Il s’y attendait.

Une jeune fille inconnue s’était levée brusquement de sa chaise, effrayée par son entrée.

Jim était là, allongé sur un lit ; il dormait. À son chevet se tenait un jeune homme à la crinière flamboyante.

-       Sam Harriott, prononça Ignace.

Il vit briller l’harmonica entre les mains de Sam, qui esquissa un sourire.

-       Ignace le Sage ! s’écria alors la jeune fille.  Mais quel est donc ce costume ?

Elle riait. Elle courut vers lui et se jeta dans ses bras. Ignace se raidit tout d’abord, avant de se ressaisir et de serrer Alice contre son cœur.

-       Tu as grandi, ma parole ! Je n’en crois pas mes yeux.

Il n’avait jamais pensé qu’elle pourrait devenir aussi jolie ; une réflexion qu’il garda pour lui, bien sûr.

-       Quelle surprise ! s’exclama Sam en se grattant le coude. Ignace en chair et en os... Waw !

-       Personne ne savait où tu étais, dans quelle prison, dit Alice. Nous aurions voulu t’écrire et t’envoyer des colis.

Ignace s’approcha de Jim. Il observa l’énorme visage aux pommettes saillantes. L’arrête du nez, à hauteur des yeux, portait deux marques blanches, profondes.

« Le masque de la mort », songea Ignace.

-       Nous l’avons trouvé comme ça hier, dit Sam. Nous n’étions plus venus depuis...

-       Une semaine, intervint Alice.

-       Il ne tient pas sur ses jambes. Je suis sûr qu’il souffre de quelque part.

Jim ouvrit les yeux. Il sourit tandis qu’Ignace le Sage lui touchait le front.

-       Bonjour, Jim Benett... Il a beaucoup de fièvre. Sa peau est sèche, il besoin de boire.

Ignace n’avait pas terminé sa phrase que, déjà, Alice arrivait avec un verre d’eau. Sam et elle aidèrent le malade à relever le buste.

Jim but à petites gorgées. L’instant d’après, il se rendormit en position assise. Voilà maintenant que son corps chavirait.

-       Attention ! cria Alice. Il va tomber du lit…

Sam rattrapa le malade de justesse.

Du fond de son sommeil, Jim se mit à réciter un texte sans queue ni tête, à toute allure :

-       Ta ta ta dit respectueusement Polichinelle j’ai en tête un autre projet ! Le wigwam fugéen ressemble par sa forme et par sa grandeur à un tas tas tas de foin !...

-       Malheur ! dit Sam. Ça recommence !

-       Ça va durer longtemps ? s’enquit Ignace.

-       Sans doute. Et il se fatigue beaucoup à parler. J’essaye de la calmer avec la musique mais...

-       Ta Tataresco George homme politique roumain né en...

-       Il faut faire quelque chose, dit Alice en tournant vers Ignace un regard suppliant.

Ce dernier entreprit de fouiller son sac en peau d’élan. Pendant ce temps, Jim continuait de psalmodier.

Ignace avait sorti du tabac qui sentait le chien mouillé, ainsi qu’une longue pipe. Il bourra l’instrument avec soin.

« Puf, puf », fit-il en allumant le calumet de son grand-père.

Ignace allongea le cou. Sous le regard intrigué de Sam et de Alice, il souffla un nuage de fumée dans la figure du malade. Il renouvela plusieurs fois ce geste. Tout en parlant, Jim respirait la fumée, qui – ô miracle ! – finit par l’apaiser.

-       Bravo ! dit Alice.

Le silence régna un moment dans la maison biscornue. Ensuite, les jeunes gens racontèrent à Ignace ce qui s’était passé pendant sa longue absence. Bob Vavasseur était parti vivre à Harrisville, Michigan, chez son fils. Les jumeaux Gable travaillaient dans une fonderie.

-       Ils fréquentent des femmes, révéla Alice.

Le Père Sully avait quitté le village, lui aussi. Il était le nouvel intendant de l’Université catholique de Saint-Louis.

-       Il a été remplacé par le Père Minne, un bon et brave homme qui parle neuf langues, dit Sam.

-       Et qui aime les Indiens, ajouta Alice.

Ignace laissa échapper un rire sec. L’espace d’un instant, son expression parut sombre et haineuse. Il y eut un nouveau silence, très différent du premier.

-       Le père de Jim tenait un journal, dit Sam finalement. Nous l’avons trouvé en déménageant les affaires.

-       Je regrette de ne pas avoir été là pour vous aider à installer Jim ici, déclara Ignace en regardant autour de lui. Et pour donner un coup de main au vieux Bob. C’est lui, n’est-ce pas, qui a construit cette maison ?

-       Nous étions à ses ordres, raconta Alice. Tous les amis de Jim étaient venus avec leurs meilleurs outils. Ce furent de belles journées, et tu nous as manqué.

Sam reprit la parole :

-       En lisant le journal de Martin Benett, j’ai appris qu’il voyait de plus en plus mal. Il devenait tout doucement aveugle, en fait. Il ne l’écrit nulle part mais je pense que c’est la raison pour laquelle...

-       La raison pour laquelle Martin a fourré toutes ces pages dans la tête de son fils, devina Ignace. Afin de pouvoir les entendre quand il n’y verrait plus.

Il prit son sac et marcha vers la porte.

-       Tu pars ? s’inquiéta Alice.

-       Mais non. Je m’en vais dehors terminer ma pipe.

Ignace passa la soirée à confectionner un brancard pour amener Jim au village. Il en voulait au destin de l’obliger à retrouver déjà la civilisation, lui qui désirait si ardemment la quitter. Par ailleurs, le transport l’inquiétait. « Mes muscles ont fondu en prison, songea-t-il. Et ce sacré Jim... Il doit peser trois cent livres ! Sam a beau être costaud, il nous faudra de l’aide... Quelle déveine ! Quelle fichue déveine ! »

À minuit, il interrompit son travail pour se rendre au chevet de Jim. Celui-ci avait repris des couleurs – ou était-ce la lumière des lampes à pétrole qui donnait cette impression ?

-       J’ai bon espoir, murmura Alice.

-       Oui, dit Ignace, l’air songeur.

Le brancard fut terminé peu après. Ignace le Sage souffla la lanterne extérieure et étendit sa couverture sur l’herbe tendre. Il put alors savourer la tiédeur de cette nuit sans nuages. Pour un homme sortant de prison, dormir à la belle étoile est une bénédiction.

Sam et Alice veillèrent le malade à tour de rôle. Lorsque, à l’aube, Ignace pénétra dans la maison, ils dormaient tous les deux. Il avança lentement vers le lit. Le drap remonté jusqu’au menton, Jim semblait contempler le plafond. Il ne respirait plus.

-       Où est la justice en ce monde ? gronda Ignace.

Jim Benett fut enterré sur place, dans un cercueil géant, assemblage de planches diverses. Il n’y avait pas de bible dans la maison. Alice improvisa un éloge funèbre qui commençait par ces mots : « Jim, ô Jim ! »

L’éloquence simple de la jeune fille, signe d’une maturité précoce, captiva Ignace le Sage. Sam était remué au point de pleurer sans honte, « comme un Indien », pensa Ignace.

La cérémonie terminée, ils se séparèrent.

-       Jeunes gens, dit Ignace, ces quelques heures passées auprès de vous m’ont fait du bien. Je suis en train de redevenir humain, j’ai l’impression.

Il eut un rire gêné.

-       Soyez heureux ! lança-t-il en s’en allant.

Le soleil illuminait sa toison grise, bien moins longue qu’autrefois. Des queues de chats sauvages pendaient à ses genoux, s’enroulant autour de ses chevilles.

Alice prit la main de Sam à l’instant où les fourrés avalaient la silhouette efflanquée d’Ignace. Ils ne devaient jamais le revoir.

Alice rentra dans la maison pour défaire le lit de Jim. Elle éprouvait le besoin d’emporter les draps chez elle afin de les laver.

En ressortant, son regard fut attiré par un rectangle rouge sur le sol. Ignace avait laissé sa couverture. Comment pouvait-on oublier une chose aussi voyante ?

Alice amena la couverture en plein soleil. Elle ôta ses chaussures et s’allongea sur le coton. Remontant sa jupe, elle offrit ses jambes à la lumière. Sam vint la rejoindre ; il se coucha lui aussi, la tête appuyée sur le ventre d’Alice. Il sortit son harmonica, hésita un instant, renonça à jouer.

Le vent se leva. La girouette de Vavasseur cria en haut de la tour. Toute la maison se mit à grincer comme un navire échoué.

-       Ouste ! fit Alice, à l’intention d’un écureuil occupé à fouiller la terre de la tombe.

-       Laisse, dit Sam. Il aimait les petites bêtes.

-       Mais ce n’est pas permis, non, non, non !... Ouste ! Fchchch !

-       Laisse donc.

-       D’accord.

Elle lui caressa les cheveux. Elle aurait voulu l’embrasser mais elle se retint. Un jour prochain, ils reviendraient ici en amoureux...

Elle se souvint du jour où Sam lui avait présenté Jim. Ce dernier ressemblait au Japonais sanglant, personnage d’une histoire illustrée qui circulait à l’école. Même tête ronde et hirsute, mêmes épaules gonflées... Et surtout, même taille invraisemblable ! « Le voilà, le frappeur d’ours », avait pensé Alice. Prise de panique, elle s’était reculée. Et Jim avait fait de même, car il rencontrait très peu de filles et en avait peur.

Alice repensa au gant de boxe. Comme elle regrettait ce cadeau, perdu depuis longtemps ! Sa gorge se serra.

-       Mets-moi à l’épreuve, dit Sam tout soudain.

Alice réfléchit.

-       Le Livre de la jungle, annonça-t-elle.

Sam ferma les yeux ; posément, il commença à réciter :

-       Il était sept heures, par une très chaude journée, dans les collines de Seeonee, lorsque père loup s’éveilla de son sommeil journalier, se gratta, bâilla et étira les pattes l’une près l’autre pour chasser de leur extrémité la sensation de torpeur.

L’air satisfait, Sam pencha la tête en arrière pour regarder Alice.

-       Tu espères que je te félicite pour une seule phrase ? demanda la jeune fille.

-       Oui, c’est bien ce que j’espère.

Alice se prit à rire.

-       Il est temps de rentrer, dit-elle.

 

 Thomas Lavachery

09:55 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |