25/04/2013

C'est l'aventure!

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Vous savez peut-être que la nouvelle n'est pas un genre très prisé en francophonie. Les auteurs ont un mal fou à placer leurs textes courts, qui dorment souvent dans leur tiroir. Dans le monde anglo-saxon, en revanche, les nouvelles sont appréciées ; on les publie bien plus volontiers, que ce soit dans des revues ou bien en volumes. Ils ont raisons, les Américains, car la nouvelle est un genre passionnant, fondamentalement différent du roman, aussi bien dans sa composition que dans le plaisir qu'il peut offrir au lecteur. Lisez des nouvelles, pardi !

L'Ecole des loisirs, mon éditeur, a inauguré une série de recueils de nouvelles, dont les trois premiers titres sont : La cinquième saison, Juke-box et Il va y avoir du sport mais moi je reste assis.

Le recueil suivant est paru en janvier 2010, sous le titre C'est l'aventure ! Il compte un texte à moi - "Au pays des Baïgours" - parmi les cinq qui constituent le livre. Les autres sont signés Audren, Moka, Sophie Cherer et Gaëlle Obiegly.

"Au pays des Baïgours" se déroule dans une Mongolie imaginaire ; le héros est un jeune russe qui se rend chez sa grand-mère en train, à travers les steppes...

Extrait : 

Au pays des Baïgours

Le train avançait à travers la forêt, peinant à chaque montée –  tchouc… tchouc… tchouc… –, s’en donnant à cœur joie dès qu’une descente s’amorçait – tchouc, tchouc, tchouc ! Il transportait du charbon, du bois, du bétail et toutes sortes d’autres marchandises ; à l’avant, deux wagons étaient réservés aux voyageurs riches, les autres passagers s’entassaient dans des wagons à bestiaux, sur un tapis de foin.  

Ivan Nicolaïevich Lensky avait quinze ans ; orphelin de mère, il venait de perdre aussi son père, petit cordonnier de la région de Sarnov. Ivan se rendait chez sa grand-mère maternelle, à l’autre bout du pays, pour vivre avec elle au bord du lac de l’Empereur. Celle qui était maintenant sa seule famille habitait un pauvre village où rien ne se passait jamais, où le temps semblait s’écouler plus lentement que partout ailleurs. Les acteurs ambulants évitaient ce village, oui, et les journaux de la capitale y arrivaient avec trois mois de retard.

Ivan avait séjourné deux fois chez sa grand-mère, la dernière en 1909. Il en gardait un souvenir pénible.

Le wagon sentait la brebis ; il y faisait un froid de canard. Ivan regarda les gens avec lesquels il allait passer les jours suivants. L’un d’eux, un maître d’école entre deux âges, s’était présenté à tout le monde. Il se nommait Alexeï quelque chose et se rendait dans l’est pour faire la classe dans un bourg isolé. Il n’avait pas l’air très en forme, ne cessant de cracher et de tousser dans un mouchoir.

Il y avait aussi un couple de paysans qui transportaient des caisses pleines de volailles, un gaillard costaud empestant l’alcool, une femme enceinte… Le personnage le plus remarquable portait un manteau de cuir et des bottes de feutre rouge ; il se tenait adossé près de la porte grande ouverte, immobile, le visage impénétrable. Ses pommettes hautes et ses yeux fendus, de même que son teint sombre, révélait une origine mongole.

Un jour passa, puis un autre. Les gens se parlaient peu. Certains tapaient le carton ; d’autres lançaient des dés. Ivan était le seul à lire.

De temps à autre, un jeune homme au regard brillant de fièvre jouait d’un instrument à cordes qu’Ivan n’avait jamais vu auparavant. La musique était belle, ma foi.

Pendant qu’à l’avant les riches se gavaient d’œufs d’esturgeons, on mangeait du pain blanc et des crêpes froides, c’est à peu près tout. On buvait de l’eau, du kvas et de la vodka. Pas moyen de faire du thé. Le Mongol intriguait tout le monde. Ivan, qui l’avait secrètement baptisé « Bottes-Rouges », lui jetait des regards à la dérobée. Pas une fois il ne le vit boire ou manger.

La porte du wagon, coincée, ne fermait plus. La nuit, les hommes faisaient un mur avec des bottes de foin ; les voyageurs s’installaient derrière, à l’abri du vent. On se serrait les uns contre les autres pour ne pas mourir frigorifié. La femme enceinte, objet de toutes les attentions, se plaçait au centre, sous l’unique couverture disponible.

Le seul qui ne venait pas derrière le mur de foin, préférant contempler la nuit étoilée par la porte béante, c’était le Mongol. Il semblait insensible au froid.

-   Drôle de bonhomme, répétait le maître d’école entre deux quintes de toux.

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14:41 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes autres romans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/04/2013

Bjorn illustré

J’avais depuis longtemps l’envie d’agrémenter mes romans d’images. Je suis aussi dessinateur, comme vous le savez, et bien souvent le crayon me démange.

J’ai songé d’abord à un vaste projet concernant toute la saga bjornienne, mais pour l’instant je me suis contenté d’illustrer le premier tome. Cette nouvelle édition est sortie en septembre 2010.

Cela fait des lustres que je réfléchissais à cet exercice difficile : l’illustration de roman. Je me souviens du jour où j’ai appris qu’un grand texte de la littérature française, l’un de mes livres fétiches, à l’époque, allait être illustré par une pointure de la bande dessinée. Je suis allé dare-dare en librairie pour acheter l’ouvrage dès sa sortie. Et, contre toute attente, j’ai été franchement déçu – sans bien comprendre pourquoi, dans un premier temps, car les dessins étaient beaux.

Petit à petit, j’ai réalisé que les illustrations prenaient trop de place. Lorsque nous lisons, nous nous fabriquons des images mentales, proches de celles de nos rêves. Ces images n’ont vraiment rien de la précision photographique : elles sont vagues, imprécises, mouvantes – et néanmoins elles possèdent un charme précieux. Or les personnages et les décors de BD sont trop descriptifs, trop envahissants. Les images proposées entraient en concurrence avec mon imagination de lecteur.

J’étais d’autant plus déçu que j’adore les romans illustrés. On en édite beaucoup moins que par le passé (sauf pour les plus jeunes), et c’est bien dommage. Tout à mon regret, à ma déception, j’ai repris quelques bons vieux Jules Verne démantibulés. Et comme toujours, les illustrations m’ont transporté. Contours imprécis des objets, enchevêtrement de traits innombrables, formant comme des oasis de pure abstraction, ombres omniprésentes, personnages souvent réduits à des silhouettes,  perdus dans des décors immenses, vapeurs et fumées… tout ce langage graphique compose des images qui tiennent de l’évocation, et qui accompagnent merveilleusement nos créations mentales. Au lieu de cadenasser l’imaginaire, pour reprendre une expression d’Albert Migelgrun*, elles lui donnent des ailes. Dans quelle mesure les illustrateurs de Verne, les Edouard Riou, Léon Benett, Jules Ferat et autre Adolphe de Neuvile ont-ils intellectualisé leur réussite, je l’ignore. Existe-t-il des penseurs de l’illustration au XIXe siècle ? J’aimerais bien le savoir.


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 Voyage au centre de la terre, illustration d'Edouard Riou

Toujours est-il que c’est en ayant leur exemple à l’esprit que j’ai travaillé. Mon souci constant a été d’évoquer et non de décrire par le dessin. J’espère y être parvenu – j’espère surtout, chers lecteurs, que le nouveau Morphir trouve - ou trouvera - grâce à vos yeux.

Le livre compte trente-huit illustrations en tout, dont vous trouverez ci-dessous trois exemples (voir aussi mon récent article dans l’actu).

* Céline-Tardi : de la fiction narrative à la fiction dessinée, Actes de la société d'études céliniennes, Tusson, Du Lérot, 1991.

 

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Dizir danse avec la mère de Bjorn (grotte aux geckos)

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Arrivée du père de Bjorn au début du livre

En-route-vers-la-Ranga

Bjorn et ses compagnons en route vers la Ranga dévastée

10:29 Écrit par Thomas Lavachery dans Le Morphir illustré | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/04/2013

Jojo en virtine

Pour la sortie de Trois histoires de Jojo de la jungle, la librairie Joli Mai, avenue Paul Dejaer 29, 1060 Bruxelles, a organisé une séance de signatures dont vous avez été informés. Ce fut l’occasion d’installer une super vitrine comprenant de grands panneaux et divers objets insolites liés à l’univers de Jojo : une urne funéraire africaine, un masque de Mélanésie, des plumes rouges… Ceux qui ont lu les albums reconnaîtront ces éléments. Pendu au plafond, il y avait également un Jojo volant en papier mâché, réalisé par ma chère maman. Les photos ci-dessous sont de Véronique Eloy, mon attachée de presse d'un soir.

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A ma droite, Denis Roussel, coloriste des Jojo, auteur des couvertures du morphir, etc., etc.

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Jojo en papier mâché, oeuvre de Marcelle Lavachery

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11:09 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/04/2013

Qu'est-ce qu'écrire pour la jeunesse ?

Je répondais assez récemment à la question suivante, classique pour un auteur de ma catégorie : Qu'est-ce qu'écrire pour la jeunesse ? Honte sur moi, je ne sais plus de qui venait la question. Ça me reviendra sûrement... En attendant, voici toujours le texte que j'avais rédigé pour l'occasion :

Je n’écris pas pour la jeunesse mais pour tout le monde à partir de 12 ou 13 ans ; et je suis toujours heureux lorsque les différents membres d’une famille ont lu une ou plusieurs de mes histoires. Adolescent, je partageais des livres avec mes parents ; des discussions s’en suivaient, dont j’ai gardé un merveilleux souvenir.

Le fait que les ados constituent une part prépondérante de mon lectorat m’incite à respecter trois règles évidentes : j’y vais mollo avec la violence, j’évite les scènes de sexe (pas la sensualité), je m’interdis d’employer un vocabulaire trop difficile (ce qui ne m’empêche en rien de soigner ma prose). Je recherche aussi l’efficacité en matière de dramaturgie, mais ce souci-là est plutôt lié au genre littéraire que j’ai choisi  – le roman d’aventures – qu’à l’âge moyen de mes lecteurs.

Que pourrais-je ajouter ? Que je ne me sens pas obligé de donner des leçons, d’instruire, de faire passer des messages. J’ai toujours pensé que le roman est pédagogique par essence, dans la mesure où il élargit considérablement notre expérience.

Je reconnais volontiers que certains auteurs plus « engagés » abordent des thèmes difficiles (maladies graves, inceste, prostitution, enfants soldats) avec brio… Même si je voulais suivre cette voie, je risquerais fort de me fourvoyer. Les rares fois où je m’y suis essayé, le résultat s’est révélé maladroit, rien moins que subtile. Pour autant, mes livres ne sont pas dépourvus de prises de position. Tout le monde a ses idées ; bien souvent, celles d’un romancier surgissent spontanément dans ses pages. Il y a par exemple un épisode où Bjorn le Morphir, mon héros fétiche, critique avec dégoût le principe de la loi du Talion. C’était pour moi une manière à peine déguisée d’attaquer la peine de mort… mais je n’ai pas écrit le roman dans ce but, loin s’en faut. Pour être franc, j’ignorais que j’allais traiter la question en commençant mon chapitre.

Thomas Lavachery

16:57 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |