10/03/2014

5 coups de coeur

A l'occasion de la sortie de Trois histoires de Jojo de la jungle et de la rencontre organisée par la librairie Joli Mai, j'avais choisi 5 livres ou oeuvres coups de coeurs. Je vous propose ci-dessous les textes qui étaient rassemblés dans un petit livret à l'usage des visiteurs. Le premier, un éloge de Patrick O'Brian, figure déjà sur ce blog ; les quatre autres sont dédiés respectivement à Steinunn Sigurdardóttir, à Mario Ramos, au beau tandem Astrid Lindgren-Kitty Crowther et enfin à Raymond Macherot...

Partick O’Brian

Image du bonheur :

Une petite maison battue par les vents, sur une côte sauvage. Par la fenêtre, à travers la brume mouvante, j’aperçois l’horizon marin. Je suis assis dans un bon et loyal fauteuil, au coin du feu, un chat sur les genoux. Un cigare éteint, canon endormi, repose sur une tablette en bois, à côté d’un verre de porto vieux. Conscient de cet environnement parfait, je suis néanmoins très loin de là, au large de Sydney, de Poulo Prabang, de Tristant Da Cuna…  J’arpente les rues de Capetown, de Rio ou de Port Mahon en compagnie de mes amis Jack Aubrey et Stephen Maturin (mes « amis », quelle prétention !). Je suis plongé dans un roman de Patrick O’Brian.

J’ai découvert O’Brian il y a de cela cinq ou six ans. Sa série maritime, Les Aventures de Jack Aubrey (20 volumes), est devenue pour moi comme une seconde vie, vers laquelle je retourne régulièrement. Je n’ai jamais montré d’assiduité pour quelque vice que ce soit. Je fume peu, j’ai à peine touché au haschich, je ne bois qu’à l’occasion, toujours en compagnie et sans excès… La lecture de O’Brian aura été ma seule drogue durable. Je n’imagine plus l’existence sans ses livres. Si une malédiction effaçait l’œuvre bénie de la surface terrestre, je me retrouverais orphelin, et mon équilibre intime pourrait s’en trouver menacé, parole ! Jack, Stephen, Diana, Sophie, Pullings, Killick, Bonden, Sir Joseph Blane et les autres sont aujourd’hui dans mes pensées journalières, placés sur le même plan, à peu de chose près, que mes meilleurs amis de chair et de sang.

Il est des auteurs que j’admire plus que Patrick O’Brian, génies supérieurs que l’objectivité me fait placer à des hauteurs inatteignables, même par lui. Cependant, il est et restera mon préféré – l’inventeur de la nourriture romanesque la mieux adaptée à mon cœur et à mon âme.

Je sais partager ma passion avec beaucoup d’hommes et de femmes de par le monde, et, parmi eux, Keith Richards. Cette proximité dans l’admiration avec le plus grand des Stones me ravit positivement.

J’ai dévoré deux fois et demie toute la série, une fois seulement dans l’ordre. Aujourd’hui, lorsque j’ai terminé un volume, je passe à autre chose. Je lis quatre, cinq… dix bouquins, avant que l’envie, le besoin lancinant ne se manifeste à nouveau. Une chaleur sourde irradie de mon plexus solaire ; je sais alors que je reprendrai bientôt du service sur le HMS Surprise.

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Le grand, l'immense Patrick O'Brian 

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Steinunn Sigurdardóttir

J’ai rencontré Steinunn Sigurdardóttir à Vernon (Eure), lors d’un salon du livre. Je suis allé lui chercher un verre de vin, lors du premier déjeuner, et nous avons sympathisé. J’ai parlé de Sigrid Undset, de ma passion ancienne pour Christine Lavransdatter, Olaf Audunssœn… ; elle a évoqué certains romanciers scandinaves d’aujourd’hui dont j’ignorais tout ou presque, à ma grande honte. Régis Boyer, l’éminent spécialiste des cultures du Nord, traducteur d’Ibsen et des sagas islandaises dans la Pléiade, le « monsieur Vikings » en France, mangeait à une table voisine avec l’homme qu’il présente comme son disciple. Steinunn connaît Boyer, car il a traduit certains de ses textes. 

À la fin du salon, j’ai offert un de mes livres à Steinunn, qui m’a aussitôt rendu la pareille. C’est ainsi que j’ai eu la chance de plonger dans Le cheval soleil, roman poétique, à la fois très maîtrisé et zinzin. La narratrice retrouve un ancien amant après des années… une histoire séduisante, certes, mais qui ne fait pas le poids à côté des moments familiaux. La famille, centre du cosmos, et ces divinités opposées que sont Haraldur, le Père, et Ragnhildur, la Mère. Le premier, en bout de course, bientôt mort, est le bon dieu ; la seconde est un être fantasque, revêche, méchant à l’occasion, égoïste, brillant, tendre, protecteur, furieusement indépendant… un monstre romanesque à faire pâlir de jalousie tes confrères, chère Steinunn.

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Steinunn

Le Petit Guili, de Mario Ramos

Le dernier album de Mario traite de la tyrannie. Il aurait plu à Stephen Maturin, héros de mon cher Patrick O’Brian, qui ne cesse de répéter à son ami Jack, capitaine de vaisseau, seul maître à bord après Dieu, que le pouvoir pervertit même les meilleurs hommes.

Pour Le Petit Guili, Mario avait choisi la technique du collage, inhabituelle chez lui. Les contours colorés, presque fades, les teintes pastel, de même que le titre de l’album, si enfantin, contrastent avec la gravité du thème et l’humour pessimiste de la chute (que j’adore). C’est comme si Mario, par ces divers moyens, avait cherché à contrebalancer la tonalité de son texte.

Il est rare, dans un album, qu’un dessin ressorte au point d’évincer tous les autres, pourtant excellents. Le roi sur sa terrasse, surplombant le spectacle d’une guerre que nous ne voyons pas, est une image qui restera. Nous pourrions la retrouver dans d’autres contextes, sur des affiches, illustrant la couverture d’un magazine d’actualité… Tout est parfait dans la composition, et ces jets rouges – des flammes ? du sang ? – qui viennent éclabousser le bas du mur… un coup de génie ! J’ai songé à John Ford travaillant sur La Piste des Mohawks. Il devait tourner une énorme scène de bataille, qu’il repoussait de jour en jour, s’attirant les foudres de son producteur, le célèbre Darryl Zanuck. Finalement, il congédia les centaines de figurants et plaça Henry Fonda tout seul contre un mur. L’acteur, stimulé par les questions de Ford, improvisa le récit de la bataille. La scène possède une force suggestive irremplaçable. Comme l’image de Mario.

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Lutin veille, de Astrid Lindgren et Kitty Crowther 

Rarement j’ai eu envie à ce point d’entrer dans l’univers d’une histoire, de partager les lieux arpentés par un héros. C’est un livre d’atmosphère, délicat et poignant à la fois. Le lutin veille sur la ferme, il parle aux bêtes durant la nuit et ne fréquente jamais les hommes. Sa langue est silencieuse, les animaux la comprennent, mais il ne reçoit pas de réponse. Son statut le condamne à une forme de solitude dont il ne semble pas trop souffrir, encore que… 

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Astrid Lindgren, la maman de Fifi Brindacier

Le texte de Astrid Lindgren, avec ses répétitions, vous prend doucement aux tripes. Et les illustrations de Kitty sont magiques. Lumière lunaire, halos de la lampe portative, reflets sur la neige, décors et personnages… tout est juste, évident, et chaque dessin exerce sur le lecteur une troublante séduction. Quant au lutin, il est étonnant. Il ne s’écarte pas, graphiquement, du stéréotype, et pourtant on n’en a jamais vu de pareil. Je suis fou de ces rides horizontaux imaginés par Kitty, qui font au personnage comme une peau en bouchon. Ses expressions subtiles et ses attitudes nous révèlent ses sentiments, ses états d’âme, au millipoil. Il faut être sacrément fort pour réussir ça, et c’est impensable sans une compréhension intime du texte qu’on illustre. Ce dernier verbe est d’ailleurs impropre : Kitty n’a pas illustré Astrid Lindgren, elle a réveillé un conte endormi.

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Notre grande Kitty

Raymond Macherot, une intégrale

S’il fait figure de petit maître de la BD franco-belge, les connaisseurs, eux, ne s’y trompent pas. Hergé et Franquin le tenaient pour un grand ; ils le citaient tous les deux dans la petite liste de leurs confrères préférés. Marcherot, c’est le dessinateur des bois et des champs. Parmi les bédéistes, Maurice Tillieux était le plus fin observateur des villes, des faubourgs ; lui aura été le peintre de la campagne. 

Le Lombard est en train de publier l’intégrale de Chlorophyle, et voilà bien une riche idée ! Le premier recueil, surtout, vaut le détour. Il comprend les trois chefs-d’œuvre de Macherot (selon mon humble opinion) : Chlorohyle et les conspirateurs, Pas de salami pour Célimère et Chlorophyle contre les rats noirs. Les scénarios sont au poil, rythmés. Les petits héros cavalent, bondissent, plongent dans l’eau, virevoltent – Macherot avait le crayon dynamique.  

Après ces trois premières histoires, le dessin s’arrondit, perdant un peu de son mordant, et puis les animaux portent tout à coup des vêtements, se mettent à conduire des voitures... Les albums qui suivent restent très bon, bien sûr, mais la série perd une partie de son charme. 

Macherot est un poète, disent ses admirateurs. C’est vrai. Ses ambiances nous enchantent. Et d’abord celle des terriers, où le mobilier se réduit à presque rien, où la déco se limite à un timbre poste collé au mur… N’est-il pas vrai, frères humains, qu’une part de nous aimerait vivre dans l’un de ces petits refuges éclairés à la lumière des lucioles ?

Poète, oui, mais pas mièvre pour un sou, le père Macherot. Son méchant rat, Anthracite, est un psychopathe ; souvenez-vous de la scène où il s’apprête à torturer Torpille, la loutre, avec une guêpe attachée au bout d’une branche… L’armée des rats noirs, hérissée de bâtons à clous, de lames de rasoir, est une autre image d’anthologie.

J’ai possédé une planche de Macherot, du temps où je travaillais dans un magasin de BD, place Fernand Cocq. Je l’ai vendue il y a des lustres. Besoin d’argent ou pulsion stupide, je ne sais plus. En tout cas je m’en mords les doigts.

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Raymond Macherot

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11:45 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes lectures | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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