25/02/2013

Influences

Pour répondre à la question de Mathilde P. sur mes auteurs fétiches, mes influences, un petit texte écrit voici quelque temps à la demande d'une bibliothécaire :

Des livres qui m’ont donné envie d’écrire, il y en a quelques dizaines, au bas mot. Mes dieux, en littératures, sont Stendhal, Melville, Conrad, Stevenson, J.M. Falkner, Patrick O'Brian, Malcolm Lowry, Lawrence Durrell, Garcia Lorca, Constantin Cavafy… et encore pas mal d’autres, bien sûr. Mais si je dois dire le livre qui m’a le plus inspiré pour écrire BJORN LE MORPHIR, je pense que c’est Les Trois Mousquetaires, du père Dumas. Longue histoire structurée en cycles ; l’amitié comme thème central ; intrigues à rebondissements ; attention portée aux odeurs, au boire et au manger, à la sensualité au sens large… tels sont les aspects de l’oeuvre qui m’ont marqué, je pense. J’en ajouterais un dernier, peut-être le plus important pour moi : l’évolution des personnages. Chez Dumas, un caractère n’est jamais figé ; il se modifie sans cesse, au gré des événements – comme dans la vie. Dans Le Vicomte de Bragelonne, dernier volet de l’œuvre, on a la surprise de découvrir un nouveau D’Artagnan : déçu par l’existence (ses mérites n'ont pas été suffisamment récpompensés), le héros s’est aigri. Ce trait m’avait beaucoup surpris à la première lecture (j’avais 15 ans) ; à mes yeux, l’histoire gagnait encore en vérité. « Il y aurait là un exemple à suivre », avais-je pensé dès cette lointaine époque. Ce que j’ai essayé de faire ensuite, au modeste niveau qui est le mien.

Thomas Lavachery 

portrait Dumas

Alexandre Dumas (1824-1895)

D'Artagnan.jpg

D'Artagnan, illustration de J.A. Beaucé et F. Philippoteaux (1852)

09:59 Écrit par Thomas Lavachery dans Questions des lecteurs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/02/2013

Images

Quelques images bjorniennes en vrac, sorties de mes cartons :

 

La porte des enfers.jpg

La porte des enfers

Couverture NB.jpg

Paysage infernal : le fleuve de feu

Décoration chapitres.jpg

Broche fizzlandaise : sert à attacher les extrêmités d'un vêtement

Caractères fizzlandais.jpg

Caractères fizzlandais

Viking 2

Guerrier fizzlandais

Godinn, sculpture en pierre 2

Godinn, principal dieu fizzlandais. Le panthéon nordique compte pas moins de 1302 divinités...

Drakkar!

Drakkar

infernautes 2

Les infernautes ont été sculptés par les mains du Dieu suprême, avant d'être relégués aux enfers où ils sont destinés à demeurer jusqu'à la fin des temps. Ce sont des ébauches d'hommes, de pauvres choses, honteuses d'elles-mêmes, suceptibles et extrêmement dangereuses...

presentoir-livres[1]

Le présentoir de la collection modélisé par Denis Roussel.  Denis est monteur, à la base, et nous avons fait deux films (documentaires) ensemble. Il est également infographiste et c'est lui qui a réalisé les couvertures des Bjorn

Royaume de Mamafidjar 2

Le dernier étage des enfers, celui où vont la plupart des âmes humaines. Là est le royaume de la géante Mamafidjar, dite la "reine bleue"

09:53 Écrit par Thomas Lavachery dans Gallerie d'images | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/02/2013

Un roman écrit avec une classe

Couv Mac.jpg

La Colère des MacGregor, roman écrit en collaboration avec une classe de CM2, est paru chez Baryard en février 2010. Dominique Paquot, instituteur à l'école Decroly (Bruxelles) est l'initiateur du projet. Sans lui, les aventures de Nelson de Trieu, aux prises avec une terrible malédiction, n'auraient jamais existé...

Voici un texte sur l'histoire du projet et son déroulement que j'ai écrit au moment de la sortie du livre :

La colère des MacGregor, un roman collectif

J’ai raconté dans la préface du roman que Dominique Paquot m’avait fait boire avant de me parler de son projet. C’est évidemment faux, mais il est vrai, en revanche, que l’idée d’écrire un livre avec une classe de 5ème primaire me terrorisait quelque peu. Car il s’agirait à coup sûr d’un travail de longue haleine, et fort hasardeux. Cela peut conduire à une expérience intéressante, sympathique, comme au fiasco le plus complet, pensai-je. Dominique, qui n’en était pas à son coup d’essai (1), a su me persuader en me vantant les qualités de ses élèves, présentés comme une bande particulièrement créative et enthousiaste.
La première fois que je me suis rendu à l’Ecole Decroly (2), drève des Gendarmes, par une belle journée de mai 2008, il s’est agit de choisir le sujet, ou plutôt le « pitch », comme disent les scénaristes. Les enfants avaient une dizaine d’idées, dont certaines me paraissaient trop rappeler des histoires connues, ce que je leur ai dit sans prendre de gants.
Je crois qu’il devait rester quatre ou cinq propositions après un premier tri. Les enfants ont voté en levant la main, les yeux fermés, histoire d’éviter d’être influencés par leurs camarades. Le pitch retenu peut se résumer ainsi : un jeune garçon trouve dans un grenier des objets où sont enfermées les âmes maudites de ses ancêtres.
Ni Dominique Paquot ni moi n’étions enchantés de ce choix. Nous connûmes d’ailleurs un petit moment de découragement au moment où il me raccompagnait jusqu’à la grille.
Rentré chez moi, je me suis mis au travail. J’ai écrit un premier chapitre que j’ai envoyé par courriel à Dominique ; il l’a lu aux enfants, qui se sont montrés contents. Ils ont réfléchi à la suite et j’ai reçu des idées pour poursuivre.
Il nous a fallu une année entière pour achever le texte. Notre manière de collaborer n’avait rien de systématique. Parfois j’allais en classe pour discuter, et les séances se terminaient par un vote visant à décider de l’orientation générale du récit. D’autres fois je recevais des courriels de Dominique, résumant les idées de la classe. Ou alors c’était de petits textes écrits par les enfants qui m’arrivaient par la poste.
Je me souviens d’un jour où Dominique m’a appelé alors qu’il était en classe ; il a mis le haut-parleur afin que nous puissions résoudre tous ensemble un problème qui ne pouvait pas attendre.
Le plus souvent, les enfants, après réception d’un chapitre, réfléchissaient à la suite de l’histoire de manière très libre. Mais il arrivait aussi que je leur demande de répondre à une question précise, souvent cruciale. Dans le flot des propositions, je faisais mon marché.
Cette collaboration multiforme, nous ne l’avions pas préméditée ; elle s’est installée d’elle-même, naturellement, et je crois pouvoir dire qu’elle fut assez idéale. Car elle a grandement contribué, selon moi, à entretenir le plaisir au sein de l’équipe.
Avec Dominique, nous avions pour objectif  - certes présomptueux - d’aboutir à un texte publiable. Serait-il pris par un éditeur, c’est une autre question, et nous avons souvent répété aux enfants que rien n’était gagné d’avance. Afin de mettre toutes les chances de notre côté, je me suis montré sévère tout au long du processus, refusant de très nombreuses idées - cela en donnant toujours mes raisons. Les digressions inutiles, épisodes bateau, téléphonés, trop illogiques furent rejetés malgré les éventuels grincements de dents. Et je dois avouer que mes explications n’étaient pas toujours appréciées, ni même écoutées. Si j’ai un seul regret dans cette aventure, c’est de n’avoir pas mieux réussi à intéresser les enfants à l’art de l’écriture. L’émulation, la compétition entre eux était trop forte, et c’est bien normal. Cela dit, il n’est pas impossible que certaines petites notions soient passées malgré tout, sans que je m’en rende compte.
Nos séances se déroulaient d’habitude dans un climat d’excitation extrême, fait de bouderies, de discussions enflammées, de cris de joie, de soupirs, d’exclamations en tout genre. J’en revenais parfois un peu sonné, mais toujours pressé de me remettre à l’ordinateur.
Fallait-il, au-delà de mon rôle de censeur, que je me cantonne dans celui du scribe en m’interdisant le plus possible les idées personnelles ? Nous n’avons jamais vraiment discuté ce point avec Dominique. Quoi qu’il en soit, j’aurais été très frustré si j’avais dû m’interdire d’inventer. J’ai largement eu recours à mon imagination. Le roman est dès lors une authentique création collective, où les idées des uns et des autres, adulte et enfants, se mêlent de manière inextricable.
Si les loustics, comme je les appelais, étaient généralement emballés par mes trouvailles, ils ne se privaient pas de me critiquer à l’occasion. Et s’ils jugeaient que j’en faisais trop, ils me rappelaient à l’ordre.
J’ai écrit le dernier chapitre au mois de mai 2009, soit un an presque jour pour jour après ma première visite à l’Ecole Decroly. Le résultat final s’est révélé très au-dessus de mes espérances ; Dominique aussi était heureux, de même que les enfants. La colère des MacGregor, fruit de vingt-six imaginations surchauffées, a été testé auprès d’autres classes, puis envoyé chez Bayard à Elisabeth Sebaoun, éditrice de mon dernier roman. Elisabeth, à qui j’avais parlé du projet quelques semaines plus tôt, était consciente de l’impatience des auteurs ; elle a lu le texte dare-dare, avant d’envoyer à la classe une très belle lettre d’acceptation. Et elle m’a bientôt annoncé qu’elle repousserait la publication d’un roman étranger pour que notre Colère sorte plus vite.
Nous avions décidé de longue date que les droits d’auteur iraient à une oeuvre humanitaire. Et nous tenions beaucoup, Dominique Paquot et moi, à ce que l’impact du don puisse être observé directement par les loustics. Ils ont eux-mêmes proposé plusieurs associations belges, pour choisir finalement, grâce à un ultime vote, la Cité joyeuse(3), maison d’enfants à caractère social située à Molenbeek-Saint-Jean.

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1. Alors qu’il était Instituteur à l’Ecole Ouverte de Ohain, il avait demandé à Vincent Engel d’écrire un roman avec sa classe de troisième primaire. Une expérience qui remonte à l’année scolaire 1998-1999, et qui a abouti à la publication d’un texte : La souris qui rêvait d’aller au bout du monde, Luc Pire, Bruxelles, 2001.
2. Mes visites à l’Ecole Decroly étaient prises en charge par la Promotion de lettres, que je remercie ici.
3. Pour tout renseignement sur la Cité joyeuse, son histoire, ses objectifs, consulter le site de l’ASBL : www.lacitejoyeuse.be

 

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2009 : les élèves de la classe de Dominique Paquot, mes collaborateurs dans l'aventure "MacGregor" 

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Un exemplaire du livre signé par tous les collaborateurs

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Couverture de la 1ère édition

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Couverture de la traduction chinoise

Cliquez ici : http://tropismes-appartement.blogspot.be/2010/02/fete-aut...

16:17 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes autres romans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/02/2013

Couvertures

À propos des couvertures

Les couvertures des livres, c’est très important. Les auteurs sont rarement consultés, car les éditeurs veulent éviter les propositions catastrophiques, anticommerciales. Cela peut se comprendre. En même temps, les graphistes chargés des couvertures ne font pas toujours un boulot génial – et d’abord ils ne lisent pas systématiquement les textes, loin s’en faut. Avec pour résultat que, parfois, l’illustration de couverture ne correspond en rien au contenu du livre. J’ai lu, il y a quelque temps, la correspondance de Tolkien, auteur du mythique Seigneur des anneaux – c’est publié chez Bourgeois (J.RR. Tolkien, lettres, 2005). Je me souviens d’une lettre à un éditeur américain où Tolkien évoque avec humour la couverture de Bilbo le Hobbit, laquelle montrait une scène saugrenue. Je ne sais plus ce qu’elle représentait, un sapin de Noël et des enfants... quelque chose du genre. Cela pour dire que les couvertures à côté de la plaque, ce n’est pas nouveau.

Avec Bjorn, j'ai une grande chance : l'éditeur accepte de me laisser mettre mon grain de sel. Et c’est mon ami et complice de longue date, Denis Roussel, qui se charge de toutes les couvertures. On me demande souvent pourquoi je ne les ai pas dessinées moi-même, mais c’eût été impossible, car les couvertures de la collection médium de l’Ecole des loisirs sont toujours des photos, en général retravaillées infographiquement. Un principe qui contribue à donner une unité esthétique à la collection.

Denis lit mes livres, il les apprécie – m’assure-t-il –, et nous discutons du projet pendant sa réalisation. Les images qu’il crée sont des évocations plus que des illustrations ; elles sont faites pour titiller l’imagination du lecteur sans l’encombrer : pas de portraits des héros, aucune scène trop reconnaissable…

Il s’agit de montages inforgraphiques où la plus grande difficulté, je pense, est de réussir à assembler des éléments disparates afin de produire une image crédible et cohérente. Ca demande de la technique, beaucoup de réflexion aussi.

 

BjornAuxEnfersIII-!!!!

Le troisième étage infernal pour la couverture de Bjorn aux enfers III. L'avant-plan est une forêt sud-américaine, si je me souviens bien. La montagne du fond est une vue de Bornéo. La silhouette sur la coline creuse, une photo de pygmée, représente Zulur, la petite femme de la forêt sans tête...

10:09 Écrit par Thomas Lavachery dans Bjorn le Morphir, une saga | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

16/02/2013

Mon bureau

En réponse à la question de Mylène, qui désire savoir dans quel lieu je travaille, voici un acticle que j'ai écrit il y a deux ou trois ans. Je ne sais plus qui me l'avait demandé ni s'il est paru quelque part...

Mon bureau

Sur le bord de la table, tel un funambule, il y a mon chat, le compagnon de mes journées d’écriture. Il se nomme Panku, mot par lequel les Indiens Jivaros désignent un chaman particulièrement doué. Panku jette un œil au fond d’écran de mon ordinateur et à l’image de Gene Tierney, actrice hollywoodienne de la grande époque – la belle des belles, selon moi. Mon grand-père, archéologue, conservateur de musée, était surtout un amoureux des arts premiers. Collectionneur, il a entres autres possédé la statuette Chimu (Pérou préhispanique) dont Hergé s’est inspiré pour dessiner le fétiche arumbaya de l’Oreille cassée. J’ai hérité de la passion grand-paternelle et moi aussi je m’entoure d’œuvres du bout du monde. Sur le meuble noir : un masque heaume de Papouasie, objet en relation avec la culture de l’igname. Trois autres masques en vannerie de même origine sont pendus au mur, entourés, à gauche, d’une photo de Paul Léautaud (l’écrivain qui préférait les bêtes à ses semblables) et, à droite, d’un portrait de Claude Lévi-Strauss. Au-dessus des masques : un paysage de l’Île de Pâques peint par mon grand-père. Toujours sur le mur : des figurines en bouchon (un gendarme, un loup et un ours) d’inspiration populaire – je les ai faites lors de mes dernières vacances dans le Lot. La photo de mon père (béret blanc, gueule d’acteur), est accrochée au-dessus de l’ours, promiscuité qui n’a aucune signification : papa était le plus aimable des hommes. Les tableaux par terre et celui qui est derrière le masque heaume sont des réalisations personnelles abstraites, des choses que je peins dans un état second, sous l’emprise de la musique et du chocolat à l’orange.

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Mon antre (photo Bernard Hublet)

16:09 Écrit par Thomas Lavachery dans Questions des lecteurs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/02/2013

Le souffle de la salamandre

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Il m'arrive souvent, avant de me lancer dans un roman, d'écrire une nouvelle en guise de mise en train. Pour me chauffer, en somme. Voici l'un de ces textes, une bizarrerie rédigée en un jour et dans la fièvre : Le Souffle de la salamandre...

 

Thomas lavachery


LE SOUFFLE DE LA SALAMANDRE

Un conte du Nouvel An
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1. L’événement

La neige tombe depuis des jours. C’est la pagaille en ville, inénarrable. J’ai traversé la chaussée et suis entré dans le bois désert. J’ai vu l’éternelle bande de corneilles et je les ai saluées mentalement.
Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour m’enfoncer dans la neige vierge. Je suis obligé de lever haut les jambes. Mes chaussures et mes chaussettes sont trempées illico. Griserie de l’aventure…
Je marche, je marche, et mon vieux cœur cogne joyeusement. Le bruit des voitures s’estompe. Je connais ce coin : en été je me suis appuyé à ce tronc mort sur lequel écureuils et souris dansaient la sarabande. J’enjambe crânement une racine, puis, un peu plus loin, je m’écroule.
Me voilà affalé sur le ventre, incapable de bouger même un doigt. J’ai la figure enfoncée dans la neige ; mes yeux ne voient que du gris. Je n’ai pas froid. Je meurs là, tout seul, et ça me va.
Je pense à Sean, bien sûr ; son visage passe devant mes yeux. Celui de sa mère est trop loin, perdu dans le passé.
J’ai eu le pressentiment de ceci dès le matin. L’ange du destin planait sur moi quand je me brossais les dents, quand je m’habillais… Toute la journée, cette envie lancinante de regarder les albums de photos.
Le fichu hypocondriaque que j’ai été toute ma vie devrait se réveiller. Où est la terreur mille fois prévue de cet instant ? Je meurs tout seul et ça va.
Je ne suis pas mort du tout. Je me relève après un temps plutôt long (le soir tombe). J’avise un rouge-gorge, mon oiseau préféré. Etourdi, couvert de neige, mes entrailles sont brûlantes – comme si j’avais bu un grog ou même trois.
Je me transporte sans trop de peine jusqu’au sentier le plus proche où je tombe nez à nez avec cette grande fille que je connais de vue ; une promeneuse de chiens. Il y a toujours sept ou huit cabots à gambader autour d’elle. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt et peser cent kilos. Me voyant tout blanc et l’air hagard, elle s’inquiète. Je bredouille quelque chose. Elle me prends alors par le coude – fameuse poigne – et me conduit hors du bois.
Sa meute, emmenée par un berger allemand, nous suit de près. Aucun de ces chiens n’est tenu en laisse, même pour traverser la rue. Ils forment un groupe compact et obéissant dès l’instant où la géante émet son sifflement professionnel.
Elle sait ou j’habite, me dépose devant ma porte. Elle scrute mon visage et ce qu’elle voit doit la rassurer car elle me plante-là sans un mot.
« Merci ! » dis-je.
Mon appartement me paraît changé, plus petit. Pris d’une faim de jeune homme, j’avale tartine sur tartine. J’éprouve le besoin d’ouvrir un album pour revoir le visage de June. La voici, mon épouse, avec Sean bébé. Elle a le visage creusé et radieux des jeunes accouchées ; ses yeux brillent comme des braises.
Je range l’album sans savoir que bientôt j’oublierai jusqu’à son existence.

2. Sommeil d’hiver

Je dors pratiquement depuis quinze jours. Du vrai coma, précédé et suivis de sommeils plus sensuels. Lorsque je m’éveille, je mange et prends des bains tièdes. Puis j’allume un feu.
J’ai retrouvé une vieille bouteille de porto, du tout bon, et je m’enfile des rasades et lisant les romans d’aventures de ma jeunesse. Je pique du nez après deux ou trois heures et retourne au lit.
Madame Güler, la voisine du dessous, s’inquiète de ne plus me voir. Elle est venue frapper à ma porte. J’ai dit que j’avais la grippe. Mensonge, car ne crois pas être malade. J’ignore ce que j’ai mais je ne suis pas inquiet. Je me sens bien des pieds à la tête. C’est un peu comme si j’hibernais, en somme.
Madame Güler s’est proposée pour faire mes courses. J’arrivais au bout de mes réserves de pâtes, j’ai donc accepté avec empressement.
Il y a un nouveau locataire dans l’appartement : une souris. Elle se montre très peu farouche. Je pense que mon état léthargique explique son insouciance : je suis l’anti-prédateur. Elle se tient près de moi quand je mange. Je lui donne des miettes. Je lui parle. J’ai failli la baptiser June mais, à la réflexion, j’ai trouvé ça puéril. Qu’elle demeure donc sans nom, ma petite copine…
Madame Güler dépose chaque jour un sac de provisions sur le pallier. Elle ne s’est jamais informée de mes désirs. C’est elle qui choisit les aliments et les marques. Ça me va. J’ai découvert les biscottes suédoises, figurez-vous.
Sean m’a appelé cette semaine, et bien sûr il m’a réveillé. Ma voix hésitante l’a inquiété. « J’ai la grippe », ai-je déclaré. La souris se tenait à mes pieds pendant la conversation : moustaches frétillantes et frimousse avide. « Petite mendiante, va ! » « À qui parles-tu, papa ? » « Il y a une souris dans l’appartement. »
J’ai été le premier à raccrocher et je pense bien que c’est la première fois depuis que mon fiston s’est expatrié.
Je ne chauffe pratiquement plus. Moi si frileux, je me plais maintenant dans un air cru. Le feu ouvert, c’est pour le plaisir des yeux.
Mes ongles sont durs comme de la corne depuis que j’ai l’âge de vingt ans, un héritage paternel. Depuis l’événement ils se sont ramollis tout en retrouvant leur transparence originelle. Ils poussent vite et je dois les couper sinon je me griffe en dormant.
J’avais un début de carie : première molaire à gauche, mâchoire inférieure. Je repère toujours les caries. Eh bien, elle n’est plus là ! Se peut-il que l’émail, dans certains cas, se régénère ? Je pose la question à la souris, qui n’a pas de réponse.
Les semaines passent. Noël sera bientôt là.

3. Première sortie

Je n’ai plus mis le nez dehors depuis un mois. Madame Güler m’a dépêché un médecin que j’ai renvoyé poliment. Ensuite j’ai enfilé mon manteau et je suis sorti. L’air m’a fait tourner la tête, j’ai un peu vacillé sur mes jambes, avant de partir vers le bois qui m’attire.
Les sentiers sont boueux. Les corneilles me font une sorte de fête, parole ! Elles croassent à qui mieux mieux, sautillent vers moi au lieu de prendre la tangente. De loin, j’aperçois la géante et sa meute.
Je poursuis mon chemin pour arriver à l’endroit où je suis tombé. Je m’adosse à l’arbre mort et reste là un moment, dans une lumière de cathédrale. Et toujours cette chaleur, ce feu à l’intérieur de moi…
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je vais acheter deux, trois choses, dont un bouquet de fleurs. Avant de rentrer je passe chez Madame Güler pour lui annoncer solennellement que je reprends ma vie en main. Je lui offre les fleurs et voilà.
En ouvrant ma porte je manque heurter la souris, qui m’attend comme une petite épouse. Je brandis un sachet de farine et j’annonce : « Ce soir, on fait des crêpes ! »

4. Thérèse

Je suis sorti sans gants ni écharpe. Je parcours les allées du bois à la recherche de la géante. Je pense à elle depuis hier soir et j’ai très envie de la voir. Je la trouve du côté de l’étang. Je me plante devant elle, sourire aux lèvres, animé d’une fierté dont j’ignore la cause. Les chiens me reniflent les mollets, me lèchent les mains…
« Comment allez-vous ? » lance-t-elle.
Nous avons marché côte à côte pendant plus d’une heure en échangeant peu de mots. Je ne connais pas son âge mais je la crois assez jeune, moins de trente ans. Or le silence ne l’embarrasse en rien, ce qui est d’ordinaire une conquête de la maturité.
Elle se prénomme Thérèse. Son visage, taillé à la serpe, n’est pas sans beauté, et quand elle sourit elle a réellement du charme. Elle porte des habits bon marché. Son sifflement professionnel n’a rien de strident ; il m’atteint pourtant jusqu’à la moelle des os.
Sans cesse je sentais son regard sur moi. Elle me jaugeait, j’ai l’impression. Elle m’a posé deux, trois questions sur ma santé, mon sommeil… incidemment.
En la quittant je n’avais qu’une envie : la revoir.
J’ai acheté un steak, des pommes de terres et de la salade de blé. Plus une bonne bouteille et des biscottes pour la souris. Nous avons dîné devant le feu. Elle aime se poster sur la pointe de mon genoux, dos aux flammes.
J’ai essayé de lire. Impossible de me concentrer. Je suis dans un état d’exaltation que j’aurais bien du mal à expliquer.
La souris dort à côté dans mon lit, à présent. Elle s’est aménagé un nid dans l’oreiller de June.

5. Thérèse encore

Je retrouve Thérèse chaque jour. Nous nous promenons dans une intimité silencieuse qui est devenue ma raison de vivre. Les chiens me reconnaissent comme un des leurs.
Une géante populaire, une petit homme en duffle-coat et une meute disciplinée… nous constituons une attraction pour les autres marcheurs.
Sean m’a appelé l’autre soir pour me dire que les Maurissen m’ont croisé au bois et que je les ai ignorés. Bien sûr c’est faux. Je ne les pas vus et basta. « Est-ce que tu as quelqu’un ? » a poursuivit Sean d’une voix gênée. « C’est une amie, ai-je répondu. Une compagne de promenade. »
Nous déjeunons sur un banc, avec Thérèse. J’apporte les sandwichs et elle les boissons. J’ai découvert avec surprise que ma vue est meilleure qu’avant l’événement. Je m’amuse à lire les panneaux éloignés : « Allée des gendarmes », « Chemin des canotiers »… Et pendant ce temps je suis couvé du regard par une jeune femme mutique, ma nouvelle amie.

6. Henri

J’ai passé Noël en compagnie d’une bouteille de porto et de dame souris, heureux, et comme en attente de quelque chose. Je me suis rendu au bois dès l’aube.
Je sillonne les allées en tous sens en me demandant si Thérèse se montrera. Nous n’avons convenu de rien mais j’espère sa présence. Je suis certain qu’elle viendra, en fait. Vers 9 heures, elle est là sur notre banc, accompagnée d’un vieil homme, son grand-père. Pas de chiens. Je connais l’existence du bonhomme grâce à l’une ou l’autre allusion de Thérèse.
Il se lève et me tend la main : « Bonjour ! Moi, c’est Henri, ha ! ha ! »
Il a le visage étroit, le nez mince et très rouge, des sourcils broussailleux. Nous nous serrons la main – la sienne est brûlante – sous l’œil approbateur de Thérèse. Il rit, me dévisage en clignant des paupières.
Henri danse d’un pied sur l’autre et ce n’est pas à cause du froid. Son agitation à une autre cause, oui. Je devine que cette rencontre est importante – prévue de longue date ?
Nous nous asseyons. Thérèse à apporté de la tarte aux amandes, qu’elle déballe avant de nous offrir à chacun un morceau. Henri avale le sien goulûment, presque sans mâcher. Voilà Thérèse qui se dresse tout soudain ; son foulard rouge accroche la lumière du matin. Elle nous laisse entre hommes comme si c’était la plus naturelle des choses.
Henri glisse sur le banc pour se rapprocher de moi. Il m’agrippe le coude. « On va jouer, vous êtes d’accord ? Vous êtes partant, ha ! ha ! » Il se lève et m’entraîne.
Il ne tarde pas à me devancer, pressé qu’il est visiblement.
Henri est court sur pattes ; ses long bras lui donne un petit air arachnéen. Je ne pose pas de question, me contentant de suivre en silence. Subjugué, je suis. La docilité faite homme.
J’ai chaud, tellement chaud que la vapeur qui sort de ma bouche m’aveugle ; je dois l’écarter avec la main. Ça fait rire Henri, qui en produit tout autant. « Quel jour radieux ! s’exclame-t-il. Vous êtes d’accord ? » J’acquiesce en souriant, sans trop savoir s’il parle de la beauté du jour ou encore du jeu que nous sommes sensés jouer.
Nous voici sur les lieux de l’événement – ici et nulle part ailleurs. Je m’y attendais. C’est ainsi ; ne m’en demandez pas plus.
Henri, d’un coup de reins, se juche sur le tronc mort. Assis dans la clarté verte, il domine le paysage et, d’un geste circulaire, m’invite à faire quelque chose… mais quoi ?
« Elle est là tout près, dit-il après un silence. Ici même ! Trouvez-là et je saurai que vous êtes la bonne personne. »
J’arpente le sol caoutchouteux où quelques plaques de neige subsistent. La sensation puissante de ne plus s’appartenir. Je m’agenouille devant une branche noire que je soulève avec peine. En-dessous, la terre est noire aussi, et comme moulue. J’y plonge les mains. Je creuse avec prudence sous la surveillance bienveillante d’Henri : « Ha ! ha !… Ha ! ha ! ha ! »
Mes doigts rencontrent un obstacle. Ça bouge. Je me recule, un mouvement instinctif qu’une partie de mon être conteste.
« Gagné ! » s’exclame Henri.

7. La salamandre

Nous avons sorti de la terre une salamandre grande comme le bras. Accroupi, Henri l’a installée sur ses maigres genoux. Il la caresse, la malaxe.
« Ses pattes arrières sont paralysées, voyez-vous. Je les masse pour faire venir le sang. »
Les questions devraient me brûler les lèvres ; ce n’est pas le cas. J’attends qu’on m’informe ; je sais qu’il le fera.
La salamandre a la peau grise et une rigidité granitique. Elle finit par s’agiter un peu, ouvre les yeux un court instant.
Henri, solennel : « Cette Petite Mère que voilà concentre en elle le passé et l’avenir. Elle est la garantie de tous les présents, de tous les futurs qui rampent, marchent, nagent ou volent dans les airs. Elle est le cœur qui anime tous les cœurs terrestres. Jour après jour, et depuis le Début, son souffle repousse le néant. Est-ce que vous saisissez ? »
L’air satisfait, il fait une pose. Sa tête chenue dodeline tandis qu’il contemple la salamandre.
« Prenez-la dans vos bras, avec respect et amour. Bercez la donc, la Petite Mère ! Oui, comme cela… Amour et respect. Si elle meurt, tout meurt. Même les plantes profitent de son souffle sacré. Vous saisissez ? »

Nous avons remis la salamandre dans la terre et replacé la branche noire. Henri me précède de son pas élastique.
« Thérèse vous observe depuis longtemps, me confie-t-il par-dessus l’épaule. Elle vous a élu et il n’y a rien a ajouter. Son instinct est infaillible. »
Thérèse. La voilà justement qui nous attend, roide comme un tour, au bout du chemin.
Henri se précipite vers elle. « Il l’a trouvée, facile comme bonjour ! annonce-t-il. Ha ! ha ! »

8. Relié

C’est la religion du sang dans les veines, de l’air respiré ; c’est la religion de la moelle universelle et de la vitalité transmise. C’est la religion des origines, sans dieu ni déesse – la seule qui vaille. (Paroles d’Henri.)

Henri a fait son temps. Je dois le remplacer auprès de la salamandre, dont je serai le protecteur. Thérèse m’a dit que je devrai aussi la nourrir car elle ne chasse plus.
Ils connaissent les prières inarticulées des premiers âges. C’est leur magie et elle seule qui m’avait précipité par terre, à deux pas de la cachette. Le temps que j’ai passé allongé dans la neige a été mis à profit. Ce qui fut accompli sur ma personne, je l’ignore et aucune intelligence humaine ne pourrait même le concevoir.
Peu m’importe, d’ailleurs. Je sais que grâce à l’intercession de Henri et de Thérèse, la Nature m’a reconnu, adoubé. Je sais également que j’ai reçu une seconde jeunesse afin de pouvoir remplir longtemps mon office.
Je viens après des générations d’hommes ignorés et consciencieux, discrets comme des ombres, à la responsabilité écrasante. Je pourrais me rebiffer mais il n’y a pas en moi le plus petit commencement de rébellion. La vérité est que je vis pour l’instant sur un nuage. J’en oublierais presque mon nom et mon histoire.
Si Thérèse m’a choisi, c’est également pour quelques raisons triviales. Je suis pensionné, veuf, et mon fils unique vit de l’autre côté de l’océan, à Philadelphie : mon temps m’appartient. J’habite à deux pas du lieu où le cœur palpitant du monde – la Petite Mère – a élu domicile au commencement des siècles.
En rentrant du bois je me suis effondré sur mon lit. La souris m’a rejoint et se nettoie maintenant sur mon ventre. Une partie de moi est restée là-bas. L’écureuil qui passe, le moindre oiseau, chaque promeneur dans un large périmètre autour de la cachette… je vois tout et j’entends tout à distance. Je suis relié.

9. La fête

J’ai invité Thérèse et Henri pour le Nouvel An. J’ai dressé une belle table et préparé un repas festif. Ils sont arrivés à 8 heures tapantes, elle dans une robe de géante et lui engoncé dans un costume élimé. Le vieil homme s’est montré volubile, d’une bonne humeur forcée.
Fréquemment il se fige, dresse l’oreille… mais plus rien ne lui arrive du bois. Une machine infernale irait hacher la terre à l’endroit où repose la Petite Mère qu’il n’en serait pas averti. Il n’est plus relié.
Je le remplace une fois pour toute.
J’imagine le sentiment de vide qui est le sien, après cinquante années de bons et loyaux services. Je lui sers du champagne. Thérèse allume la radio ; elle trouve une station musicale et commence à se dandiner mollement. Henri tombe la veste et la rejoint. Ses longs bras agrippent les hanches de Thérèse ; les voilà lancés. Le plancher tremble sous le poids de la jeune femme.
On frappe à la porte. Je fais entrer Madame Güler et l’invite à s’asseoir. Je lui offre une coupe. Le spectacle de mes invités rend muette la bonne dame. « Salut ! » lui lance Henri, les joues en feu.
La souris court sur la table. Saisissement de Madame Güler, qui renverse son verre. J’emmène ma « petite épouse » dans la chambre et la fourre dans son oreiller.
Sean appelle un peu avant l’heure pour me souhaiter la bonne année. Il entend la musique : « Tu as des invités ? » « Madame Güler est là. Et Thérèse, ma compagne de promenade, avec son père. » « C’est sérieux, alors », fait mon fils sur un ton amusé. Je pense que s’il n’avait pas téléphoné j’aurais oublié de le faire de mon côté.
Sean était d’une humeur charmante. Je l’aime et je fais pour lui des vœux de bonheur. D’après Henri, il y a toutes les chances pour que je lui survive.
Madame Güler est partie. Dans le bois, non loin de la cachette, des corneilles se disputent. Henri vient de se rasseoir.
Il s’est endormi sur sa chaise. Thérèse le soulève sans effort et va le déposer dans le divan. Je sors une vieille couverture de voyage, écarlate, et nous couvrons le petit homme. Tandis qu’on entend au loin les feux d’artifice, je conduis Thérèse dans la chambre de Sean.
« Le lit fait deux mètres », dis-je. Elle sourit en me donnant une bourrade.

10. En ménage

Février. Il n’y avait que Thérèse et moi à l’enterrement d’Henri. Nous sommes partis tout de suite après la cérémonie car nous n’aimons ni l’un ni l’autre rester longtemps loin du bois. Pour moi, l’éloignement est synonyme de malaise physique.
Dans le taxi, Thérèse m’a offert une photo d’Henri. Il doit avoir une trentaine d’années sur le cliché. Casquette et petite moustache en râteau. Il portait des lunettes, à l’époque, alors que le vieillard que j’ai connu voyait comme un jeunot. Je place la photo dans ma poche intérieure, sur mon cœur.
Thérèse s’est installée chez moi. Madame Güler a vu son arrivée d’un mauvais œil ; elle a boudé un moment mais c’est déjà fini. La géante ne fait rien pour séduire les gens, et pourtant… Il émane d’elle une douce autorité qui a conquis notre boucher acariâtre et le plus mal luné des flics de quartiers.
C’est elle qui fait les courses, moi la cuisine. Le soir, à 9 heures, j’allume un feu. Un rituel auquel la souris et moi tenons beaucoup. Je lis mes romans à voix haute pour Thérèse. Franchement, j’ignore si elle écoute. Nous ne discutons jamais des histoires ni des personnages comme nous le faisions, Sean et moi, lorsqu’il était enfant. Je prends une lampée de vieux porto entre chaque chapitre. Ah ! je me suis remis au cigare. Henri m’avait assuré qu’aucune maladie ne pourrait m’atteindre pendant mon mandat.
Mon existence d’avant était celle d’un retraité résigné. Aujourd’hui tout a changé. Mon rôle est ma fierté et je remercie chaque jour Thérèse de m’avoir choisi, moi. Et pourtant je vis dans l’angoisse. Je dors peu et suis en permanence sur le qui-vive.
La salamandre est bien l’être le plus vulnérable qui existe. Métabolisme d’une lenteur effarante, aucune arme naturelle : ni dents ni griffes…
Hier, en pleine nuit, un renard a pénétré sur le périmètre. Je suis sorti en trombe ; une minute plus tard je me trouvais près de la cachette. J’ai chassé l’intrus, je l’ai coursé dans le clair de lune pendant cinq bonnes minutes afin de l’éloigner.
Thérèse m’attendait dans la cuisine avec du café chaud. J’ai dit : « Un renard » « Ils ne sont pas dangereux, a-t-elle assuré. Ils ont l’instinct de conservation des bêtes sauvages. Ils ne toucheraient jamais à la Petite Mère. Le danger c’est les hommes et aussi les chiens. »
Nous nous sommes recouchés. Que dirait mon Sean s’il savait qu’une géante dort dans son lit ?
La présence de Thérèse m’est un réconfort inestimable. Etre relié entraîne une tension nerveuse que sa présence seule a le don d’atténuer.
Ma jeune amie a de l’humour. Elle me taquine sur des petites choses. Notre vie commune me ravit positivement.

11. La Petite Mère chez moi

Les cheveux repoussent sur le haut de mon front ; je perds mes rides. L’autre matin, j’ai rencontré une amie de June qui m’a dévisagé tout le temps de notre petite conversation. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire que je suis un régime draconien. Elle a hoché la tête, heureuse de tenir une explication plausible de mon aspect surprenant. Qu’adviendra-t-il lorsque Sean me rendra visite en été ?
Thérèse continue de promener ses chiens de riches. Le salaire qu’elle tire de cette activité en étonnerait plus d’un. Elle m’a appris son sifflement spécial. L’effet sur la gent canine est garanti : les plus indisciplinés cabots rappliquent, dociles et soumis.
En avril les employés communaux ont entrepris de débiter l’arbre mort près de la cachette. Il n’était pas question de laisser la Petite Mère en un lieu investi par des travailleurs. Plutôt que de la déplacer dans le bois, j’ai décidé, avec l’accord de Thérèse, de la rentrer quelque temps. Henri le faisait, paraît-il, bien que rarement.
Nous avons installé la Petite Mère dans une caisse remplie de mousse humide. La savoir là, hors de tout danger, me plonge dans un état de calme euphorie. Je dors à nouveau comme un loir. Thérèse m’a prévenu qu’il faudra rendre la Petite Mère à sa cachette dès que possible, car la vie à l’intérieur ne lui convient pas longtemps : « Dans une semaine, tu verras, elle va commencer à perdre l’appétit. »
En attendant je savoure ces moments d’intimité avec la Petite Mère. Je masse ses pattes en suivant les indications de Thérèse, des heures durant. Mes mains brûlantes font du bien à son corps antique.
Sa proximité stimule mon cerveau, qui fabrique sans cesse des images colorées et dansantes. Henri appelait ça son kaléidoscope.
Thérèse se tient à distance de la Petite Mère ; la toucher lui est interdit parce que sa fertilité de femme pourrait en souffrir.

L’énorme tronc a presque disparu et les employés rangent leur matériel en ce moment-même. Il était temps : la Petite Mère s’impatiente. Ce soir elle a poussé une drôle de plainte. C’est la première fois que j’entends sa voix et j’en suis encore tout troublé.
Je dépose une bûche dans le feu mourant. Je rejoins Thérèse dans le divan. Elle me donne avec le coude une de ses bourrades affectueuses. Pas besoin de parler, j’ai compris : nous irons cette nuit reporter la Petite Mère.

 

***

16:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/02/2013

L'Île de Pâques vue par Bernard Pronost

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J’ai illustré les articles relatant mon séjour à l’Île de Pâques (voir ma rubrique "Rapa Nui : l'Île de Pâques") avec les photos que j'avais sous la main. Peu d’images, en réalité, surtout de l’île aujourd’hui. Cette pauvreté relative, que peut-être certains lecteurs ont ressentie, m’a donné l’idée de m’adresser à mon ami Bernard Pronost, grand voyageur devant l’Eternel.

Notre histoire familiale crée un lien entre nous, puisque Bernard a dans son arbre généalogique le fameux Vincent Pont, charpentier Breton installé dans l’île vers 1895. Mon grand-père, qui le croyait mort depuis longtemps, eut la surprise de rencontrer le vieux Vincent en descendant du bateau, le 27 juillet 1934.

Bernard a séjourné à l’Île de Pâques en 2008 et en 2011 ; il a ramené de ses voyages un lot de très belles photographies dans lequel il me permet de puiser. Comme je voulais faire sa présentation, je lui ai demandé quelques renseignements biographiques. Il m’a adressé deux longs CV… et aussi un court message qui, à mon sens, vaut bien mieux que toutes les bios conventionnelles. Ce message, je le reproduis ci-dessous avec son accord, afin que vous ayez une petite idée de l’homme qui se cache derrière les photos.

Et je termine en te remerciant, cher Bernard, pour ta générosité.

Bonjour Thomas,

Bon, pour une bio condensée c'est raté. Je t'explique. J'ai toujours eu du mal me définir (et sans doute pas envie), tout comme à dire ce que je fais lorsque l'on me pose la question. J'ai fait, je fais et je ferai à l'avenir des tas de choses totalement différentes. Je ne suis ni peintre ni journaliste, ni interprète ou traducteur, ni barman ou déménageur de coffres-forts, ni… j'en passe. J'ai fait tout cela, le referai peut-être. Je n'aime pas trop les gens passionnés, car j'estime que les passions bouffent tout le reste, on s'y enferme. J'essaye donc de vivre un peu de tout, de diverses expériences, la vie est courte, et la terre pas si grande que ça…

Voilà ! Donc, après mon bac littéraire j'ai préféré prendre la route en stop vers l'Afrique en me disant que j'en apprendrais bien plus que sur les bancs d'une fac de lettres. Bien sûr, tout ce que j'ai appris n'a pas été sanctionné par des diplômes, et ça n'a aucune importance pour moi. Les diplômes, les honneurs, les décorations, c'est pas mon truc. Alors, j'ai trouvé les deux documents .pdf qui suivent dans mon ordi, qui te donnent un petit résumé de mon parcours. Solution de facilité… A partir de cela je te laisse faire un très bref résumé à ta sauce. Concernant ma relation à l'île de Pâques, tu en connais les origines.

Bon week-end et mes salutations à Panku !

Bernard

Cliquez sur ce lien pour accéder à l'article de Bernard concernant l’aventure de Vincent Pont, sur le site de Jean-Hervé Daude :

http://www.jeanhervedaude.com/Ile%20de%20Paques%20article...

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Au 1er rang, Alberto Hotus, président du Conseil des anciens (2011)

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Préparation du curanto, plat chilien cuit dans un trou d'un mètre et demi de profondeur

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Epicerie

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Port d'Hanga Piko

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L'église catholique, Hanga Roa

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Avenida Te Pito O te Henua, Hanga Roa

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Le cimetière d'Hanga Roa

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Hanga Piko, le seul véritable quai de l'île, et l'une des barges qui assurent le transport des marchandises apportées par les cargos

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L'aéroport, Mataveri

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La poste d'Hanga Roa

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Anakana beach

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Ahu Nau Nau, baie d'Anakena

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Pique-nique à Hanga Piko

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Danseur matato'a

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Tahiri Pont Pakomio

18:34 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/02/2013

BD, tome 4

Oyez, oyez, bonnes gens ! Le tome 4 des aventures de Bjorn le Morphir en BD est dans les librairies. Thomas Gilbert s'en est donné à coeur joie. Ca balance, ça virevolte ! Sa vision de la ville des enfers, de l'armée de fer, du dragon Rooknir... tout cela est très réussi, par Thor !

Arrivés au dernier étage des enfers, Bjorn, Sigrid, Ketill, Svartog et Daphnir vont faire la connaissance de le reine Mamafidjar et s'employer à libérer le prince Sven de sa prison infernale. Dans cet épisode, les lecteurs qui l'ignorent encore apprendront à quelle race appartient l'ami Daphnir. Bonne lecture, par Godinn !

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17:04 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/02/2013

Les MacGregor en chinois

La Colère des MacGregor, le roman que j'ai écrit en collaboration avec une classe de l'école Decroly (voir l'article sur cette aventure dans la rubrique "Mes autres romans") vient d'être traduit en chinois. Editions Dolphin Media.

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12:37 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes autres romans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/02/2013

Rééditions

2 pouces & demi et La colère des MacGregor, les romans que j'ai publiés chez Bayard, ont été réédités. Les deux livres ont reçu pour l'occasion une nouvelle couverture...

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Cliquez ici : http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/38270-2-Pouces-demi

15:50 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Mes autres romans | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/02/2013

Conseils pour écrire

Beaucoup de lecteurs, d'élèves, d'étudiants... me demandent - et demandent à mes collègues auteurs - des conseils pour écrire. Voici la réponse que j'ai faite dernièrement à Paul, 19 ans. C'est bien sûr une réponse sommaire, qui est très loin d'épuiser la question. Néanmoins, elle pourrait intéresser certains d'entre vous...

Cher Paul,

Voici les conseils que je donne généralement à ceux qui ont envie de se lancer dans l’écriture romanesque :

- Lire beaucoup, et surtout relire. Même si l’on ne lit pas nécessairement en prenant des notes, il y a des tas de petites ficelles, de procédés d’auteur qui nous apparaissent – parfois même, nous les enregistrons inconsciemment. C’est là une école essentielle, et tous les romanciers l’ont suivie. Tous, sans exception, ont développé, grâce à la lecture, ce regard de prédateur en se nourrissant du travail des grands devanciers. Observer ce qui ne fonctionne pas dans un texte est également très instructif, bien sûr. Notre technique, notre esthétique personnelles se forgent en grande partie de cette confrontation avec les textes. 

- Commencez par des textes courts, nouvelles ou contes. Un roman est une longue entreprise qui peut décourager au début. Plus important encore : on apprend plus en écrivant dix nouvelles de vingt pages qu’en rédigeant un premier roman de deux-cent pages. C’est du moins mon sentiment. Chaque nouvelle expérience vous fait monter une marche…

- Ecrivez tout les jours, et n’importe quoi : articles sur des sujets qui vous tiennent à cœur, journal… Vous pouvez même vous essayer à l’écriture automatique. Car il faut que l’action de rédiger devienne aisée, que les phrases vous arrivent sans difficulté. Si vous peinez à aligner les mots, si votre plume est laborieuse, alors mieux vaut ne pas vous lancer dans un texte de fiction. Les autres difficultés sont tellement nombreuses que celle-la, au moins, doit être dépassée. 

- Ayez toujours en tête que des milliers de romans, de nouvelles, existent. Astreignez-vous donc à l’originalité. Quand mon fils m’a demandé une histoire avec des trolls et des dragons – Bjorn le Morphir –, il m’est d’emblée apparu que j’allais m’engager dans des sentiers très battus. J’ai donc essayé de renouveler les choses, en créant, par exemple, des demi-trolls sympathique, histoire de prendre le contre-pied du stéréotype. Je ne prétends pas avoir révolutionné le genre, ni même être parvenu à me démarquer véritablement (au lecteur de juger), mais en tout cas je m’étais fixé cet objectif. Et ma saga s’en est bien trouvée, de cela je suis convaincu.

- Autre point crucial : la logique. Le lecteur, comme le spectateur, est avide de logique. Il faut que l’histoire se tienne, que les personnages, les scènes soient crédibles. Nous autres romanciers passons notre temps à convaincre nos lecteurs. Rendre nos histoires crédibles suppose un état d’esprit permanent, presque une seconde nature. Nous développons un petit radar qui est censé faire bip, bip à chaque fois qu’un élément cloche. Je dis qu’il est supposé le faire, car bien sûr il ne marche pas toujours. Et puis les lecteurs ne sont pas tous pareils sur le plan de la crédulité. Certains s’avouent incapables d’entrer dans une histoire fantastique, par exemple. J’en rencontre régulièrement. Contre cela, on ne peut rien. Mais on peut veiller à ce qu’une logique rigoureuse préside à l’intérieur d’un monde imaginaire – et cette rigueur contribuera à vous attacher un lectorat.

- Dernier point (après j’arrête, car je ne voudrais pas vous faire peur) : commencer peut-être par une histoire dont le protagoniste, votre héros, a rapidement un objectif clair, qu’il poursuivra tout au long de l’histoire. Et sur le chemin qui le conduira vers cet objectif, mettez des obstacles, de plus en plus grands si possible. Comme je le dis souvent en manière de blague : l’histoire d’une fille à qui tout réussi, jolie, bonne en classe, ayant un petit ami super et des parents adorables, cette histoire risquerait d’être bien ennuyeuse… sauf si une grosse tuile lui tombe sur la tête. Problèmes, conflits, méchants… ces éléments constituent le fond de commerce des raconteurs d’histoire. Un conseil de lecture : La dramaturgie, de Yves Lavandier. J’ai énormément appris dans cet ouvrage qui s’adresse aux scénaristes, aux dramaturges, mais qu’un romancier peut lire avec profit.

- Allez, une tout dernier conseil. Soignez vos personnages, surtout les principaux, cela va de soi. Qu’ils soient riches psychologiquement, donnez-leurs des traits singuliers, plusieurs facettes… Faites-les évoluer, aussi ! Dans la vie, les gens changent, ils sont différents en fonction des situations. Il est également intéressant de faire évoluer les relations entre les héros. « On ne reste que par les personnages », disait Balzac (je crois). C’est un tantinet exagéré… un tantinet seulement.

Bonne soirée, cher Paul. 

Tous mes vœux de réussite dans l’aventure que vous allez entreprendre.

Thomas Lavachery

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La dramaturgie, livre précieux également pour les romancier

19:29 Écrit par Thomas Lavachery dans Questions des lecteurs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Une nouvelle rubrique consacrée à l'Île de Pâques

Il existe un lien particulier entre ma famille et l’Île de Pâques, la fameuse île aux statues géantes. Mon grand-père, Henri Lavachery, fit partie d’une expédition scientifique qui explora cette terre perdue du Pacifique sud, étudia ses monuments et interrogea ses habitants pendant plusieurs mois. Son compagnon de voyage était un jeune et brillant ethnologue : Alfred Métraux, devenu plus tard l’une des grandes figures de l’ethnologie mondiale. Pour les Lavachery, l’expédition franco-belge de 1934 a pris rang de mythe familial. Mon père en parlait souvent, rempli d’une admiration éperdue pour Papiche (petit nom de Henri).

J’ai consacré mon mémoire de licence en Histoire de l’art à la carrière d’océaniste de mon grand-père, j’ai écrit un livre (Labor, 2005) et réalisé un film sur l’expédition de 34 (voir rubrique « Mes films documentaires »). Je suis tout plein de cette histoire, qui a nourri mon imaginaire et suscité mon intérêt passionné pour les récits de voyage, les cultures traditionnelles, l’anthropologie. Dans cette nouvelle rubrique dédiée à l’aventure de mon aïeul et, accessoirement, à la mienne, puisque je suis allé sur ses traces en 2000, vous trouverez des textes, des images, des dessins…  Rongorongo, pukao, moai kavakava, akuaku, Makemake, Hotu Matua, Motu Nui, Rano Raraku, Ahu Tepeu... ces mots étranges, ces noms de dieux ou de lieux vous seront bientôt familiers. Bon voyage !

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Henri Lavachery à l'Île de Pâques (1934)

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Alfred Métraux (1901-1963)

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Statues géantes sur les pentes du volcan Rano Raraku


12:31 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/02/2013

Mon voyage pascuan dans le Soir

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Tournage à Rapa Nui

Je me suis rendu à l’Île de Pâques en mai 2001 pour tourner un film sur l’expédition franco-belge de 1934, à laquelle avait participé mon grand-père avec le grand ethnologue Alfred Métraux. A cette occasion, le journal Le Soir, à l’initiative de Lucie Cauwe, m’avait demandé des articles relatant mon séjour. 

Les articles parurent en treize livraisons de quelque 4000 signes chacune, entre le samedi 30 juin et le dimanche 15 juillet 2001. Certains, peut-être, s’en souviennent… Je les avais rédigés avec un plaisir sans mélange, pendant le montage de mon film, l’Homme de Pâques, à partir des notes prises dans l’île aux grandes statues.

Je me propose de vous livrer les deux premiers aujourd’hui. Les autres suivront dans les jours qui viennent. 

Dans ces articles, un personnage apparaît à maintes reprises : Ana Haoa. Elle était une petite fille de cinq ans en 1934, et mon grand-père faillit l’adopter, la ramener en Belgique – un épisode qui, chez les Lavachery, fait partie de la mythologie familiale.

Outre mes amis Pascuans (les habitants de l’Île de Pâques), les personnes mentionnées dans les articles sont les membres de l’équipe qui m’accompagnait. Et d’abord, Denis Roussel, mon complice depuis des années, auteur des couvertures de la plupart de mes romans, coloriste de mes albums pour enfant, avec qui j’ai réalisé l’Homme de Pâques. Faisaient également partie du voyage : Louis-Philippe Capelle (image), Paul Heymans (son) et Joseph Claes (production).

Bonne lecture !

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Statues du Rano Raraku (photo Joseph Claes)

16:26 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/02/2013

Tournage à l'Île de Pâques, 1 et 2

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 30 juin et dimanche 1er juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (1).

Dans les pas d’Henri à l’Île de Pâques

Jeudi 10 mai 2001, arrivée à l’Île de Pâques.

Elle n’est pas venue à l’aéroport. Louis me suivait avec la caméra, pour saisir cette rencontre entre le petit-fils d’Henri Lavachery et Ana Haoa devenue une vieille dame, et elle n’est pas venue. Je suis déçu mais je me calme. Nikko Haoa, le neveu d’Ana, nous accueille en nous gratifiant du traditionnel collier de fleurs. Il a travaillé sur le film Rapa Nui, produit pas Kevin Costner, une mauvaise fable. Nikko nous guidera tout au long du tournage. Je lui ai signifié dès le début que mon film est une production belge, une petite chose culturelle, et qu’il ne devait pas s’attendre à un salaire mirobolant. Il m’a rassuré : ce qu’il fera pour moi, il le fera pour sa tante Ana, en souvenir de l’amitié entre Henri Lavachery et sa famille ; il travaillera pour pas cher.

Je revois la scène de l’enlèvement de la statue Pou Hakanononga

L’hôtel est à cinq minutes de l’aéroport. Nous suivons une large rue, « la grande rue d’Hangaroa », nous dit Nikko. Les maisons sans étage défilent ; certaines ont le toit ou les murs en tôle ondulée. Des murets en pierre volcanique entourent les jardins que l’on devine poussiéreux. Une forte odeur de fumier, poivrée, monte de la terre. Il y a du monde, des vieux, mais aussi beaucoup de jeunes discutant devant des boutiques. Je m’attendais à une ville sans âme ; je m’imaginais que l’argent du tourisme avait dû permettre le développement d’une urbanité « clean », une floraison de bungalows tristement pareils. Je me trompais visiblement. Hangaroa ressemble à n’importe quelle bourgade d’Amérique du Sud.

Minuit. Nous avons jeté nos bagages à l’hôtel et couru respirer l’air de l’Île de Pâques. Nous contemplons la baie d’Hangaroa, dont je connais si bien les contours grâce aux photographies de 1934. Je revois un instant l’enlèvement de la statue Pou Hakanononga : les marins belges et les Pascuans poussant le colosse dans la mer, tandis que le navire-école Mercator attend au large. Cette statue est aujourd’hui aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. Francina Forment, conservatrice de la section Océanie, m’a prévenu : « On va te demander de rapporter la statue emmenée par ton grand-père, tu verras. » J’ai donc préparé une batterie d’esquives, du genre : « Ce n’est pas moi qui décide, c’est le gouvernement… Au musée, elle est bien protégée, elle ne subit pas d’agressions extérieures… Il vous reste assez de statues dans l’île, vous pouvez bien nous en laisser une… »

Un ahu, sanctuaire antique, se dresse devant la baie. Sa plate-forme porte deux statues qui, à cette heure, ne sont que des ombres. L’une a le visage mangé, comme emporté par un obus. L’effet est plutôt pathétique. Nous rentrons à l’hôtel d’un pas lent ; l’air, ici, ne sent pas la mer. L’eau est peu salée, je m’en rendrai compte plus tard. 

Je ne ressens aucune émotion forte à arpenter enfin le sol de l’Île de Pâques ; à cet instant je suis vide d’impression. Les efforts pour faire ressurgir les images léguées par mon grand-père sont inutiles et j’y renonce vite. J’ai l’intuition que les moments où je me retrouverai avec lui seront rares et précieux. Pour le reste, mon expérience sera indépendante de la sienne et c’est tant mieux. J’étais naïf de croire le contraire.

Un bruit de galop. L’apparition d’un cavalier nous surprend. Pieds nus, montant à cru, l’homme nous lance un regard farouche. Il est emmitouflé dans un costume bizarre ; je crois deviner plusieurs couches de vêtements râpés sous une sorte de cape. Le cavalier s’évanouit dans la nuit noire ; on entend encore le bruit des sabots sans fer claquent sur l’asphalte, puis plus rien. Nous nous regardons, heureux de cette vision pleine de caractère… Ce lieu est vivant.


Article paru dans le Soir du lundi 2 juillet 2001
 
En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (2).
 
Lac mort et décor lunaire
 
Vendredi 11 mai 2001.
 
Onze heures. Nikko m’indique la maison d’Ana. Louis me suit avec la caméra. Je toque à la porte, j’attends, j’attends… Est-ce qu’elle est là ? Bruit à l’intérieur. La porte s’ouvre enfin ; je suis face à elle. Je reconnais nettement la forme de son visage, le front haut des photos de 1934. L’émotion, avec la caméra sur nous, et tout le monde autour, ce n’est pas ça, évidemment. On se jette des regards furtifs, volés pour ainsi dire.
 

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Ana en 1934
 
Ana : « J’aurais pu être sa tante, tu me dois le respect. » Elle rit, tandis que Nikko me regarde sans comprendre. Je lui explique que si Ana était venue en Belgique avec Henri Lavachery, elle aurait été une tante pour moi. Il rit aussi. On pourrait se dire encore des tas de choses, j’en ai envie, mais ce n’est pas une bonne idée. Il faut garder l’essentiel pour l’interview qui sera je l’espère un moment fort du film. Me retenir comme cela dans mon élan vers Ana est particulièrement frustrant. Foutu docu.
 
Avant de partir, je lui offre une photographie encadrée. Mon grand-père et Victoria, la mère d’Ana, sont assis dans l’herbe. Lui, bronzé, les cheveux en bataille, mince comme à 20 ans (il avait maigri de trente kilos pendant son séjour), regarde la jeune femme avec des yeux qui en disent long. Ana prend le cadre en me remerciant. Elle sort un album de famille. A la fin, il y a des photos noir et blanc, et parmi elles, une de l’époque de l’expédition. C’est celle que je viens d’offrir ; envoyée autrefois par mon grand-père. J’ai amené la seule qu’Ana a déjà. Aucun cliché ne montre si joliment l’attachement d’Henri pour Victoria. Si nous avons fait le même choix à soixante ans de distance, ce n’est pas par hasard. Je suis ému.
 

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Victoria Rapahango et Henri Lavachery. La fameuse photo...
 
Notre chauffeur est chilien ; il a épousé une Pascuane et vit ici tranquillement, heureux comme un roi. « Ici on ne travaille pas beaucoup, on va à la pêche, on rencontre des amis… c’est bien. » Il a connu une enfance pauvre dans les bidonvilles de Santiago, avant de se faire boxeur puis garde du corps d’un général de Pinochet. 
 
Toutes les statues de l’île ont été sculptées dans le tuf du volcan Rano Raraku, le site le plus célèbre de l’île. Ensuite, la plupart furent acheminées vers les ahu, plates-formes cérémonielles qu’on rencontre à profusion sur les côtes. Les touristes courent au Rano dès leur premier jour ici, c’est la coutume, et nous faisons comme eux.
 
Finir ses jours ici
 
On monte sans caméra, sans rien : c’est une visite d’agrément. Les statues dressées sur les pentes, sans ordre, je les ai presque toutes vues un jour en photographie. Certaines, aux proportions harmonieuses, aux formes amples et épurées, représentent le sommet de l’art pascuan. Nous visitons la carrière : les statues en cours de fabrication, encore attachées à la montagne…
 
Commentaire de Paul notre ingénieur du son, exactement le même que celui de l’ethnologue Alfred Métraux 60 ans plus tôt : « On dirait que les sculpteurs sont partis dîner et qu’ils vont revenir dans cinq minutes. » Nous parvenons jusqu’à l’intérieur du cratère, où d’autres statues dressées contemplent un lac mort, dans un décor lunaire. Il y a quelques touristes, deux, trois Américaines bruyantes. Nikko s’en excuse : « Les meilleurs moments sont le lundi et le vendredi matin, quand l’avion arrive. Les uns s’en vont, les autres débarquent, et ici il n’y a pas un chat. » Mon complice Denis, qui va monter le film, s’extasie : « Tu te rends compte, c’est quasiment comme si on était au pied des pyramides quasiment sans personne. Nikko a raison, il faut qu’on revienne lundi, avec des cigares et un verre de whisky… »
 
On quitte le cratère sous un soleil de plomb. Un grand type mince, genre baba cool, nous rejoint dans notre descente. « Je suis Français, salut. Vous voyez ces arbres là-bas en bas, la petite forêt, c’est là que j’habite. Ma femme est Pascuane, je suis ici depuis quatre ans. Oui, ça fait quatre ans maintenant. C’est chouette, c’est cool. Au début, je faisais un peu le guide pour les francophones, mais je me suis fatigué… Vous vous appelez Lavachery, ah ouais ! Henri Lavachery, bien sûr je connais. Il a emmené une statue. Ma femme et moi, on recense les œuvres qui sont à l’étranger, un travail dingue. On trouve que tout ça devrait revenir un jour… mais votre grand-père, c’était un bon gars, je pense. Les vieux ici, ils en disent du bien… » Les yeux du Français chavirent bizarrement, puis il se reprend : « Au début, j’étais guide, ouais, mais je me suis fatigué… »
 
Nous rentrons à Hangaroa dans une lumière dorée de fin de journée. Le décor d’herbe jaune, criblé de roches noires, est celui dépeint cent fois par mon grand-père dans son livre. Mais l’arrière-plan de collines veloutées, aux couleurs subtiles, rend l’ensemble plus accueillant que je ne l’imaginais. Les descriptions de Métraux et Lavachery sont dures ; ils ont connu l’île sous la pluie et le vent, et sans les arbres qui ont été plantés depuis 1934.
 
« Je finirais bien mes jours ici », déclare Paul. Une phrase que ni Métraux ni mon grand-père n’ont jamais prononcée.
 

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Manuel, chauffeur, ancien boxeur

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Une staute sur les pentes du volcan Rano Raraku (photo Joseph Claes)

17:01 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |