16/01/2013

Episode 12

Article paru dans le Soir le vendredi 13 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (12).

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Le secret d’Ana demeuré si vivace en son cœur 

Jeudi 24 mai 2001.

Dernière soirée. La famille Haoa est une des plus riches de l'île. Jorge nous reçoit dans sa belle maison sur les hauteurs de la ville. Je suis en bout de table, comme invité d'honneur, face à Jorge. Ana est à ma gauche, l'œil  pétillant, toujours prête à rire. Jorge ressemble à sa sœur : même noblesse un peu triste, mêmes explosions de gaieté subite. Il nous dit qu'il a vu le monde : « Je suis allé en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Autriche, aux Etats-Unis, en Irlande... à Tahiti. J'ai fait toute la Polynésie ! Mais je ne voudrais échanger mon île contre aucun endroit. Surtout maintenant que les temps sont moins durs. Dans les années trente et quarante, et même après, c'était autre chose. La misère était terrible. Le bateau du Chili ne venait qu'une fois par an. Il apportait de la farine, du riz et d'autres aliments. Mais, après cinq ou six mois, tout ça commençait à s'avarier. Alors on se mettait à manger des patates douces, des rapaces, des haricots... » Jorge quitte soudain son air grave : « J'ai eu ma première paire de chaussures à vingt-quatre ans. Je chausse du 45, il faut dire. Et, au Chili, il n'y a pas de 45. C'est mon grand problème ! »

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Pascuane, 1934

Ana me dit qu'elle aussi a voyagé en Europe il y a une dizaine d'années. Elle a vu l'Allemagne, visité Paris... Elle parle des musées européens avec passion. « Vos œuvres d'art sont si somptueuses, si élaborées... Bien sûr, nous aussi, nous avons une tradition artistique, mais ce n'est pas comparable. » Elle dit que, si elle avait su, à l'époque, qu'Henri Lavachery avait des descendants, elle serait venue en Belgique, bien sûr. Elle m'interroge sur le musée où sont conservés les objets rapportés par l'expédition. Je m'attends à ce qu'elle aborde la question de leur retour dans l'île. Mais Ana n'a pas ce genre de revendication. « Ces objets, et la grande statue, sont là pour témoigner de notre culture à l'étranger. C'est bien, c'est très bien... » Paul, qui traduisait notre conversation, se tourne vers son voisin de gauche. Ana me regarde. Je lis sa pensée dans ses yeux : « Tu ne parles pas espagnol, alors ce n'est pas la peine que je continue. Dommage. » Elle regarde ailleurs. Plus tard, le dialogue reprend, et l'émotion surgit alors que je ne l'attendais plus. Ana : « Je me suis toujours souvenue de ton grand-père, mais je n'en parlais à personne. Cette histoire était un secret entre ma mère et moi. Jusqu'à ce que tu arrives. Je me dis maintenant que c'est resté si présent en moi parce que tu allais venir. » 

Je pense aux regrets qu'elle a exprimés de n'être pas partie avec Henri Lavachery. Je lui apprends que ce dernier, avant de mourir, a écrit un roman dont l'action se passe à l'île de Pâques. A la fin de l'histoire, le héros, un scientifique, emmène avec lui la fille d'une princesse pascuane. L'enfant a cinq ans et s'appelle Ana... Mon grand-père a fait dans son livre ce qu'il n'a pas pu faire dans la vraie vie. « Lui aussi a regretté, tu vois. » Elle me regarde, réfléchit. « Ton grand-père, c'était un caballero bueno, un monsieur bien. »

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Henri Lavachery

Les hommes fument des havanes avec importance pendant que leurs épouses restent à la cuisine, n'apparaissant que pour servir. Ana est la seule femme admise à la table. Faveur spéciale en raison de notre intérêt pour elle ? Non. Ana a fait des études au Chili ; elle a été la première infirmière de l'île. On la respecte, c'est une personnalité. Si elle parle moins que Jorge et les autres mâles, elle n'hésite pas à intervenir quand elle en a envie. Et on l'écoute.

La soirée tire à sa fin. Je me lève pour un discours. Mes propos sont convenus, je voudrais être plus original. Je ne trouve à dire qu'une chose passable : « On parle souvent de l'influence positive ou négative qu'ont eue les étrangers sur la vie des Pascuans. Mais on ne dis jamais rien de ce que les Pascuans ont pu apporter aux visiteurs de l'île. Je sais que mon grand-père a reçu beaucoup de vous... » Denis me jette un regard ironique. « Comme c'est beau ! » murmure-t-il. Il m'en veut parce que j'ai dit à Ana qu'il était mormon, par blague. Le pauvre a été privé de vin toute la soirée ; il n'a eu que du jus de goyave.

En me quittant, Ana me fixe rendez-vous pour le lendemain à 10 heures, à son magasin. Deux heures avant notre départ. Je sais déjà que j'irai sans traducteur, sans personne.

08:28 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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