15/01/2013

Dernier épisode...

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 14 juin et dimanche 15 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (13 et fin).

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Ultime rencontre avec Ana

Vendredi 25 mai 2001

Nikko me dépose au cimetière, vide à cette heure matinale. Il pleut. Je vais sur la tombe de Victoria, sur celle de Juan Tepano, bref je vais prendre congé des anciens amis de mon grand-père. Il y en a un dont je n'ai pas encore trouvé la tombe : Nicolas Pakomio. Il fut l'homme à tout faire de l'expédition. Un type dur, fier, et qui avait tué un étranger quelque temps avant 1934. Mon grand-père et l'ethnologue Métraux le savaient ; cela ne les avait pas empêché d'engager Pakomio. Et ils firent bien, car c'était un assassin honnête et travailleur. J'ai arpenté le cimetière en tous sens. Tous les noms de famille sur les croix, je les connais. Tepano, Haoa, Atan, Pakomio, Paté..., il n'existe pas beaucoup plus d'une dizaine de patronymes à l'île de Pâques, et mon grand-père les cite tous dans son livre. Je trouve plusieurs Pakomio, mais pas Nicolas. Tant pis. Il repose sans doute sous une tombe sans nom. Il y en a beaucoup, même parmi les récentes.

Un jour, je le rapporterai à l'île de Pâques

Henri Lavachery avait la manie de ramasser des cailloux. Il les choisissait pour leur forme étrange ou leur beauté. Il notait dessus, à la gouache blanche, le lieu d'origine et la date de sa trouvaille. Il y a dix ans, mon père m'a offert un de ces cailloux. Noir, poli comme une dragée, il venait de l'île de Pâques. D'abord, j'en suis tombé amoureux, puis j'ai pensé : « Un jour, je le rapporterai à l'île de Pâques. » Me voilà à Hangaroa, face à la mer, au moment solennel d'accomplir ma promesse. Je me sens observé. Je me retourne et rencontre un regard sévère. Son propriétaire, « l'homme au chignon à plume », passe sa vie ici, à écouter la radio. C'est une tête brûlée, un réfractaire notoire. Il y a deux ans, il a menacé un archéologue belge avec un fusil. Il déteste les Chiliens, méprise les touristes et le monde entier. Même Nikko en a peur. Je décide de me fiche de sa présence pour me concentrer sur ma petite cérémonie. J'embrasse mon caillou, le lance au milieu des vagues, à l'endroit même où, en 1934, la statue Pou hakanononga resta bloquée vingt-quatre heures dans les récifs, avant d'être finalement embarquée sur le Mercator. En quittant les lieux, je mets un point d'honneur à passer tout près de l'emplumé sans lui prêter une once d'attention.

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Pou hakanononga, la statue ramenée par l'expédition

Dix heures. Je suis avec Ana, dans son petit magasin. Mon avion décolle à midi. Je sors des photos de ma famille, de mon fils. « Tu n'as qu'un garçon ? me demande Ana. Il faut faire une fille, sinon tu le regretteras comme ton grand-père. D'après ma maman, il désirait m'emmener parce qu'il voulait absolument une fille... »

Ces minutes, dans mon souvenir, supplanteront tous les autres moments

Ana me pose des questions que je ne comprends pas. Nous restons un moment à nous regarder en silence. Ensuite, courageusement, nous reprenons notre conversation faite de mots répétés dix fois et de gestes. Elle veut savoir à quel âge est mort Henri Lavachery. Je prends une calculette sur le bureau et tape « 87 ». « Il a eu une mort douce, dis-je, en mimant un sommeil paisible. » Elle est contente de l'apprendre. J'ajoute qu'il a eu une belle vie, que l'expédition à l'île de Pâques lui a apporté la notoriété. « Le livre de Métraux est meilleur, il paraît », glisse malicieusement Ana. Je confirme. Ce simple échange a duré un bon quart d'heure. A présent, Ana s'intéresse à Alfred Métraux. J'évoque tant bien que mal sa carrière brillante et sa vie tourmentée. « Comment est-il mort? s'informe-t-elle. » « Il s'est suicidé. Certaines personnes ont d'ailleurs parlé d'une tentative de suicide aqui, à l'île de Pâques. Mais mon grand-père, lui, n'a jamais rien dit, nada... Tu sais quelque chose là-dessus ? » « Non. Il faut dire que les gens d'ici, à cette époque-là, ne savaient pas ce qu'était le suicide. »

Ana me fait un somptueux cadeau (je ne dirai pas lequel, c'est personnel). Elle me demande de lui envoyer un exemplaire du livre de mon grand-père et une photo du Mercator. « OK, dis-je, no problem. » Je traîne encore un peu auprès d'Ana. On rit sans raison, tandis que sa mini-télé passe des séries chiliennes larmoyantes. Je soupire, elle aussi. Le passage d'un camion ébranle un instant la boutique. Je ne me rends pas compte que ces minutes, dans mon souvenir, supplanteront tous les autres moments passés à l'île de Pâques.

Je suis rentré depuis plus d'un mois. Hier, 13 juillet, je reçois un mail de l'ethnologue Grant MacCall. Il a vu Ana ; elle est heureuse d'avoir fait ma rencontre et garde surtout un bon souvenir de ma dernière visite, quand je suis venu sans traducteur, sans personne.

Henri Lavachery à l'Île de Pâques... en bonne compagnie.jpg

Henri Lavachery à l'Île de Pâques

16:27 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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