17/01/2013

Episode 11

Article paru dans le Soir du jeudi 12 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (11).

La jeunesse pascuane, belle et triste

Mercredi 23 mai 2001.

Après une discussion avec Jorge, 80 ans, le frère d'Ana. Jusqu'aux abords des années 1960, les Pascuans ne demandaient qu'à fuir leur patrie, misérable et sans avenir. Mais le gouvernement chilien leur interdisait de s'expatrier, et même de voyager. Certains tentèrent l'évasion sur des esquifs de fortune (on avait supprimé les barques) ; ils moururent noyés. Car plus de 2.000 km séparent l'île de Pâques de l'île la plus proche, Pitcairn ; et il y a 3.600 km d'ici au Chili. Aujourd'hui les Pascuans voyagent mais ils ne veulent plus s'exiler. Ils seraient bien bêtes : l'argent du tourisme en fait l'une des populations les moins à plaindre d'Amérique du Sud.

En voiture dans Hangaroa, avec Nikko. Nous discutons de tout et de rien. Nikko a habité Bruxelles dans son jeune temps, chez Albert Van Hoorebeeck, un fou d'île de Pâques. Ses souvenirs de la Belgique sont surtout liés au sport. « Je faisais du foot toute la journée. Je ne pensais qu'à ça. » « Et ici, tu joues encore? » « Plus le temps, je travaille sept jours sur sept... » Passant devant l'hôpital, je demande si l'on est bien soigné à l'île de Pâques. « Non. Tu te souviens du petit garçon qu'on a enterré mardi. Il est mort dans une bête opération. Ça arrive souvent. » « Il y a quand même de bons médecins ? » « Un seul, mais il boit. Les autres sont des jeunes qui ne connaissent rien. » « Ta femme a accouché ici ? » « Pour notre grande oui, pour la petite, on est allé à Santiago. » Je passe du coq à l'âne : « J'ai appris que ta femme est une reine de beauté. Vrai ? » Nikko freine brusquement. « Qui t'a dit ça ? » Il a l'air fâché. Je tiens l'information de Manuel, notre chauffeur chilien. Je n'ose pas le dire. Entre les colons chiliens et les Pascuans, les rapports ne sont pas simples. Manuel a beau avoir épousé une autochtone, on le tolère seulement. « Ma femme a été miss Chili », lâche Nikko entre ses dents.

Pour qui les troupeaux?

Hier, avisant un troupeau de vaches, nous avons interrogé Manuel sur la qualité de la viande. « Elle est trop dure, on ne la mange pas », fut la réponse. Nikko dit la même chose. A les entendre, rien de ce qui s'élève ou se cultive dans l'île n'est digne d'un estomac respectable. Pourtant les troupeaux de bovins, de moutons, les poules musclées que nous voyons parfois, tout cela doit bien nourrir quelqu'un. Et les potagers rencontrés en divers endroits, rarement il faut dire, ont aussi leur raison d'être. Néanmoins, le fait est là : l'essentiel de la nourriture - viande, légumes, fruits - arrive par avion. Il n'y a que le poisson dont on peut être à peu près certain qu'il est du pays. Les Pascuans s'en montrent très fiers et friands. « Au début de l'année, raconte Nikko, les pêcheurs revenaient bredouille. Le thon ne mordait plus ; ça a duré trois mois. » Et il ajoute, méprisant : « Pendant trois mois, on n'a mangé que du poulet chilien. »

Une fois de plus, je suis frappé par le nombre de jeunes dans les rues. Je compte trois adolescents pour un adulte, cinq jeunes pour un vieux... Parfois, on se croirait au milieu d'un campus. Il paraît que la jeunesse boit et se drogue. Le chef des carabiniers, chilien comme il se doit, nous a parlé de délinquance, de bandes qui saccagent les monuments publics. Sonia Haoa, l'une des rares archéologues pascuanes, se plaint que les jeunes ne s'intéressent pas à leur culture. Les statues sont regardées comme une aubaine, un piège à touristes, mais on ne sait rien sur elles. « Les kids s'ennuient ici. Ils restent parce qu'ils savent que c'est plus dur ailleurs, mais ils s'ennuient à mourir. » Je les observe, ces ados, descendant vers la mer et le terrain de football, lieu de rencontre privilégié. Les garçons tiennent souvent de petites guitares dont ils jouent en marchant, sans chanter. Ils sont beaux, et leurs copines encore plus. Elles ont une grâce un peu sévère, des manières distantes, mais sans aucune timidité. Leurs œillades vous font l'effet d'une prise de judo. On se damnerait pour ces filles-là. Les agences de mannequins devraient venir prospecter à l'île de Pâques, elles trouveraient leur bonheur. Belle, la jeunesse de l'île de Pâques est surtout triste ; Sonia a raison. Il est rare d'entendre un rire monter de ces groupes engourdis qui descendent vers la baie d'Hangaroa.

11:44 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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