18/01/2013

Episode 10

Article paru dans le Soir le mardi 11 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (10).

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Avec Denis Roussel devant un danseur traditionnel (photo Joseph Claes)

Des Américains, dont Charly, à l’Île de Pâques

Mardi 22 mai 2001.

Hier soir, dîner dans un restaurant de la périphérie d'Hangaroa. Nous avons bu le meilleur pisco de l'île. A part ça, la carte était la même que partout : thon, poulet chilien et langouste pascuane hors de prix. Nous mangions sur la terrasse. Soudain entrent en ville une dizaine de chevaux sans aucun cavalier. Ce spectacle ne nous étonne plus. Ici, les chevaux évoluent en liberté dans les rues, comme les chiens. On les chasse des propriétés, des jardins d'hôtels à coups de pierres.

L'avion d'hier a amené une poignée d'Américains. Parmi eux un dénommé Charly, archéologue ; il s'intéresse au chemin parcouru par les statues depuis le volcan Rano Raraku, principale carrière de l'île, jusqu'à leurs sanctuaires respectifs. Il voudrait établir ce chemin pour tous les moai. « Vous êtes là pour quinze ans? » lui demande Denis. Charly part d'un rire d'ours qui ébranle le restaurant de l'hôtel. Moustache folle, nez rouge, œil fripon, il descend d'un acolyte de Butch Cassidy : le troisième à gauche sur les photos d'époque. Il prend de la place, Charly. Son amie est plus discrète, mais non moins passionnée. Sociologue, elle veut évaluer l'impact psychologique, sur la population pascuane, de la restauration des plates-formes à statues. Avant 1960, tous les moai étaient par terre, jetés bas par les Pascuans eux-mêmes au cours du XIXe siècle. « Les vieux ont gardé une image négative de leur île, explique l'amie de Charly. Leurs propres ancêtres ont détruit les statues, emblèmes de la culture pascuane. Ceux qui sont nés après 1960, date de la restauration de l'Ahu Akivi, ont grandi à l'ombre des moai redressés. L'arrivée des touristes remonte à la même époque, vous le savez. L'aéroport fut crée en 1966. Pour les jeunes, l'intérêt du monde pour leur culture est une chose naturelle. Ils sont fiers, et pour certains, animés de sentiments indépendantistes. La différence de mentalité entre les jeunes et les vieux est radicale... »

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Statue renversée (1934)

A une table près de la fenêtre, une jeune femme et sa maman, Américaines elles aussi, déjeunent en causant à tue-tête. La fille, jolie blonde alanguie, a une façon assez unique de se tenir sur sa chaise... Passons. Nous la surnommons 119, rapport au numéro de sa chambre. 119 et sa mère ont engagé la conversation avec une autre Américaine, assise deux tables plus loin. Cette dernière est dans l'île depuis une semaine. 119 : « Vivre comme ça sans télévision... je deviendrais vite folle, moi... Nous sommes allées au restaurant hier soir, sur le port. Vingt dollars le repas ! On a trouvé ça exorbitant. Ils n'ont quand même pas besoin... enfin c'est beaucoup d'argent for these people. » L'autre cliente : « Tout est cher à l'île de Pâques. Mais il y a moyen de faire parfois des économies. Moi, j'étais l'autre jour à l'Ahu Tongariki. Il a quinze statues, ce monument... » 119 : « Plus que Akivi, alors ? » L'autre cliente, réfléchissant : « Huit de plus, oui... Donc j'étais au Tongariki. Il était midi, j'avais faim. Je vois un genre d'endroit, avec une table et des chaises. J'appelle les gens et, avec des gestes, je montre que je veux manger. On me sert un festin : des langoustes, du vin... Quand je demande l'addition, on me répond : "Mais ce n'est pas un restaurant ici. C'est gratuit." J'avais profité sans le savoir de la légendaire hospitalité polynésienne. » Elle rit de ce bon coup. 119 : « Il faut nous indiquer l'endroit, on va faire la même chose. » Nous irons à l'Ahu Tongariki quelques jours plus tard. Il n'y a qu'une maison dans les environs. Petite masure en tôle, jamais nous ne l'aurions prise pour un resto.

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Ahu Akivi, dont la particularité est de se trouver à l'intérieur des terres

16:55 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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