19/01/2013

Episode 9

Article paru dans le Soir le mardi 10 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (9).

« Je connais, moi, Lavachery !… »

Samedi 19 mai 2001.

Dix heures, en route vers Ahu Tepeu. Nous nous arrêtons pour filmer la côte du haut de la falaise. Trois types dans une camionnette nous font de grands signes. Nous les rejoignons. Deux d'entre eux, en combinaison de plongée, armés de fusils sous-marins, nous quittent aussitôt pour aller pêcher. Nous restons avec le troisième.

Affalé dans le coffre, il a l'air mal en point. Je remarque des bouteilles de vin blanc vides à ses pieds. Louis se met à lui expliquer notre travail ; il en vient à prononcer mon nom. L'autre se lève d'un bond, se met à hurler : « Lavachéri ! Les pétroglyphes !... Je connais, moi, Lavachéri !... J'ai lu son livre !... » Il attrape ma main, la secoue. Je parviens à me dégager et nous fuyons en riant. A l'île de Pâques, même les poivrots connaissent mon grand-père.

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Pétroglyphe représentant une pieuvre.

Lavachery repassait sur les contours avec de la chaux vive avant de prendre ses clichés.

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Pétroglyphes figurant des baleines

Nous sommes dans l'hémisphère sud, c'est l'automne, et il a fait sublime depuis notre arrivée. Aujourd'hui, pour la première fois, le soleil demeure voilé. Et aussitôt les paysages prennent des nuances intéressantes. Tout devient plus beau. L'île de Pâques est comme l'Ecosse : le beau temps ne lui va pas.

Ahu Tepeu, où nous arrivons, est l'endroit où mon grand-père et Alfred Métraux ont monté leur premier camp. Nous sommes sur la côte ouest, pas loin d'Hangaroa. En 1934, Ahu Tepeu faisait partie de la zone où les indigènes circulaient librement. Le reste de l'île avait été réquisitionné par des Anglais. J'ai rencontré l'homme qui, enfant, était chargé d'approvisionner l'expédition en moutons. Il s'appelle Juan Chavez et porte de grosses lunettes noires.

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L'ahu Tepeu en 1934. En bien meilleur état qu'aujourd'hui...

« J'ai eu beaucoup de contacts avec ton grand-père et l'autre, Alfredo Métraux, m'a dit Juan tout fier. Ces contacts étaient très importants pour nous car à l'époque, on ne voyait personne, on ne savait rien du monde... Un jour, je me souviens, Lavachery a perdu sa pipe et il m'a prié de la retrouver. Mais la campagne est tellement grande que c'était difficile. Je lui ai demandé où il avait été exactement. Alors j'ai su qu'il était passé sous une clôture. J'y suis allé et j'ai retrouvé la pipe précieuse. Pour me remercier, il m'a offert deux chemises, une lampe à paraffine et un paquet de biscuits. J'étais content parce qu'on ne voyait pas ces choses-là, à l'époque. »

La route s'arrête à trois cents mètres au-dessus de Ahu Tepeu. Manuel se gare, sort le matériel avec nous, sourit une dernière fois avant de se mettre en mode stand-by, cet état léthargique et heureux où il entre dès qu'une longue attente s'annonce. Nous descendons vers la mer en surveillant le sol. Chaque touffe d'herbe peut cacher un méchant caillou. Depuis une semaine, je me suis déjà tordu le pied une dizaine de fois.

Denis marche à côté de moi ; il porte le pied de la caméra. Cet objet encombrant, lourd, est notre bête noire. Il n'y a pas moyen de le porter sans souffrir. Sur l'épaule, on a l'impression de se balader avec la mâchoire d'un berger allemand plantée dans la chair. Contre soi, le souffle vous manque rapidement, et de plus vous êtes attiré vers l'avant : mauvais pour le dos... Denis se tourne vers Louis, notre cameraman : « Dis, Louis, tu sais qu'il existe des pieds plus légers... C'est par cruauté pour tes collègues que tu as choisi celui-ci, avoue-le ! » Louis avoue.

Nous avons reconstitué le camp de l'expédition. Au moment de monter la tente, le vent s'est levé d'un coup ; la toile a failli valser. C'est drôle, parce qu'avant de partir j'ai eu la vision d'un accident. Je l'imaginais justement ici, à Ahu Tepeu : la tente montait dans le ciel comme une fusée, et retombait en tourbillonnant dans la mer, en bas de la falaise. Mais tout va bien, le vent s'est calmé : je ne suis pas médium.

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Reconstitution du camp de l'expédition (photo Joseph Claes)

Nous attendons la tombée du jour pour filmer. On prépare un feu. Paul se tient sous la tente avec son « chinchilla » (micro à bonnette antivent) ; il enregistre le son de la toile qui bouge. Les nuages laissent filtrer une lumière dorée ; on se promène entre les ruines, Denis et moi. Je repense à une photo de 1934, prise à peu près à l'endroit où nous sommes : Victoria Rapahango, la maîtresse de mon grand-père, est appuyée contre une pierre d'ahu. Ses cheveux volent ; elle porte une robe blanche et de jolis petits souliers. Elle était l'une des rares Pascuanes à posséder des chaussures. Il doit exister une vingtaine de photos de Victoria ; celle dont je parle doit être la seule où elle sourit. Et c'est ici, à l'Ahu Tepeu, qu'elle a prononcé sa fameuse phrase : « L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt. » Ici aussi qu'elle a confié à mon grand-père : « Jamais je ne suis sortie d'ici. Je voudrais bien que ma petite Ana soit plus heureuse que moi. »

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La côte est, où se trouve l'Ahu Tepeu

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Jeune Pascuane au camp de l'expédition franco-belge, juillet 1934

11:45 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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