27/01/2013

Episode 3

Article paru dans le Soir du mardi 3 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (3).

J’ai appris hier que la léproserie est toujours debout

Samedi 12 mai 2001.

Nous sommes chez Ana, Nikko et moi. Je comprends très peu l’espagnol et c’est tant mieux : il est plus facile d’en rester aux échanges superficiels. Toujours le souci de mon interview. Ana est frustrée. Elle profite d’une courte absence de Nikko pour me faire savoir sa déception : « Qu’est-ce que tu parles, comme langue ? Il faut apprendre l’espagnol ! » Je sens qu’elle est un peu fâchée. Nikko revenu, la conversation reprend. J’explique à Ana la suite des événements : « On va venir te filmer chez toi, au marché… » Elle acquiesce sans broncher, comme si elle s’y attendait. Je l’observe : regard intelligent, noblesse d’attitude, et de temps en temps une explosion de rire. Le genre de petite dame respectable qui doit aimer, de temps à autre, une plaisanterie leste. Elle serait même capable d’en faire. Elle me plaît. On se sépare gentiment ; une complicité commence à naître.

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Avec Ana (chemise rose) et d'autres anciens (photo Joseph Claes)

Nous ne sommes pas à l’Île de Pâques uniquement pour des interviews ; nous venons aussi filmer des paysages, des sites où mon grand-père et l’ethnologue Alfred Métraux plantèrent leurs tentes et travaillèrent. Je suis à l’affût de bâtiments anciens. J’ai appris hier que la léproserie est toujours debout. Il y avait une vingtaine de lépreux dans l’île en 1934, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui, m’apprends dit Nikko. « Tu veux voir l’endroit ? » 

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Le camp de l'expédition franco-belge, juille 1934

Dix minutes de route ; nous arrivons au nord de Hangaroa. La végétation, plus tropicale qu’ailleurs, est un peu pourrie. « Et les lépreux, Nikko, ils sont morts ? » « Non, répond-il. Il en reste six, je crois. Ils vivent à Santiago. » On se gare non loin d’une série de bâtiments en ruine ; l’endroit semble abandonné. Nous suivons Nikko entre les maisons. « De quand datent les bâtiments, Nikko ? » « On va demander. » J’aperçois un homme debout sur une terrasse. On s’approche ; je scrute ses mains, sa figure… Rien d’anormal. Sans doute un lépreux léger, soigné dès l’apparition de la maladie. Nikko engage la conversation en pascuan. Soudain, il tourne la tête, moi aussi. Il y a un autre homme, un vieux, assis dans un coin, qui n’a plus de visage. Nikko lui demande l’âge de la petite cité perdue. « La plus vieille maison date de 1940 », dit l’homme, sans nous regarder. Nous partons. Je suis un peu gêné. On monte en voiture sans rien dire. Il y a un peu de vent ; le silence est total. Nikko démarra en trombe. « Pourquoi reste-t-il ici, ce pauvre homme ? » « Il a tout ici, ça fait des années qu’il est là. » « Et le jeune ? » « Il est payé pour s’occuper du vieux. » 

Nikko freine brusquement pour laisser passer un motocycliste, un militaire. « Celui-là roule toute la journée. Il s’amuse. » Notre guide juge sévèrement pas mal de gens, et pas seulement des colons chiliens. La plupart des hommes sont des fainéants, à ses yeux. Lui travaille sept jours sur sept à l’hôtel. Pendant ce temps, les autres vont à la pêche, regardent paître leurs chevaux et leurs vaches maigres en buvant du vin blanc.

Bidon à essence et tôle ondulée

Le midi, nous avons déjà nos habitudes dans une petite gargote à côté de l’hôtel. Gladys, la serveuse, une forte mama pascuane, nous embrasse à notre arrivée. Je prends du poulet, tandis que les autres demandent le sandwich au thon, orgueil de la maison. La commande tarde à venir ; nous taquinons Gladys, qui adore ça. Enfin elle apporte nos assiettes, et nous entamons un petit jeu qui va devenir un rituel : « Gladys, ces tomates, elles viennent de ton jardin ? » « Non, l’avion les a apportées. » « Et la salade, Gladys, c’est toi qui la fait pousser ? » « Non ! elle est chilienne aussi. » « Et mon poulet, Gladys, il est pascuan, lui au moins ? » « Nooooon ! Le poulet d’ici est trop dur. Ce poulet-là vient du continent. » On rit.

14 heures. Nous explorons Hangaroa à la recherche de décors pour le film. Nikko nous montre quelques maisons anciennes, mangées par une végétation tropicale. Nous empruntons les chemins de terre, visitons les jardins… On trouve partout de vieux bidons à essence, poubelles ou réservoirs d’eau. Je me souviens d’une phrase de mon grand-père, dans son livre : Le bidon à essence et la tôle ondulée, ces deux cadeaux du monde moderne qui sont en train d’anéantir le pittoresque de la terre. Je m’aventure seul dans une cour, un berger allemand pelé me saute dessus ; heureusement, il est retenu par une laisse. C’est le premier chien méchant que je rencontre. On croise des chiens partout, de toutes les races, affectueux en général. Certains vivent en bande ; ils n’en sont pas moins braves. Hier, j’ai vu un shar pei, un cocker, un setter irlandais et deux caniches. Comment sont-ils arrivés ici ?

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Henri Lavachery en route vers le volcan Rano Raraku. Sur la gauche, une maison de tôle.

18:51 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/01/2013

Episode 4

Article paru dans le Soir le mercredi 4 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (4).

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L'équipe: L.-P. Capelle, P. Heymans et D. Roussel (photo Joseph Claes)

Des Pascuanes nous observent de loin

Dimanche 13 mai 2001.

Treize heures, en route vers Anakena, une des seules plages de l’île où les rochers font place au sable fin. Le ciel est d’un bleu agressif. L’herbe jaune prend une teinte fluo, et les milliers de roches, de cailloux, évoquent le charbon. 

On aperçoit des nuées d'oiseaux agiles, qui vont d'un rocher à l'autre. L'un d'eux se tient immobile au sommet d'une ruine, à cinq mètres de nous. Je reconnais un rapace... tous ces oiseaux sont des rapaces ! « Chimango », dit Manuel. Il s'agit d'une sorte de faucon introduit en 1928 pour combattre les rats qui proliféraient à l'époque. « Maintenant les rapaces sont trop nombreux », remarque Nikko. Il nous montre une plante basse à fleurs jaunes que l'on voit un peu partout. « Cet arbuste a été amené par les Chiliens pour combattre l'érosion, tu vois. En été, les fleurs jaunes couvrent toute l'île. On ne voit plus que ça... »

Anakena s'ouvre devant nous, avec ses palmiers vigoureux. Un voilier trône au milieu de la baie. Nous ne descendons pas à la plage directement, préférant faire le tour afin de voir le décor de face. Nous trouvons une sorte de hangar bas en planches et en tôle. Un homme vit là, un ermite pascuan aux cheveux clairs. Il s'affaire autour de sa maison plate. Commentaire de Nikko : « Pêcher et dormir, il ne fait rien d'autre dans sa vie. » Une forme hirsute sort du hangar; c'est la femme de l'ermite, une Allemande. Elle salue notre guide, ramasse quelque chose et vient vers lui d'un pas décidé. Elle lui offre une plante froissée genre pissenlit. Cadeau pour le père de Nikko, atteint du cancer. Le malade doit respirer la plante, ou la mâcher... instructions confuses. Nikko remercie, nous rejoint en souriant. « Elle est folle », dit-il un peu gêné. Il gardera cependant le « pissenlit ».

Les ravages du temps

Nous foulons le sable, remontons vers l'Ahu Naunau et ses sept statues qui tournent le dos à la mer. Des Pascuanes nous observent de loin ; jeunes, moins jeunes, jolies ou pas, toutes des effrontées. Je plaisante.

A l'époque de mon grand-père, les statues de l'île étaient tombées des sanctuaires. Les Pascuans les avaient renversées eux-mêmes, systématiquement, au cours de guerres tribales qui ravagèrent l'île au XIXe siècle. A partir des années 1960, on commença à restaurer des plates-formes. La première à retrouver ses statues fut l'Ahu Akivi, non loin d'Hangaroa. Nous l'avons visitée hier, et le contraste avec le monument qui s'étale devant nous est frappant. Là-bas, comme partout ailleurs ou presque, les statues ont subi les ravages du temps, l'agression violente du vent et de la pluie. Leurs contours sans la netteté initiale, leurs traits délavés, avec ici et là quelques blessures béantes, les font ressembler à des lépreux. L'allure de ces plates-formes alignant sept, voire quinze colosses de pierre demeure fort réussie. Mais l'effet saisissant du spectacle vient beaucoup de la dégradation des monuments. Les statues sont comme désincarnées; on dirait qu'elles remontent à la nuit des temps alors qu'en réalité, elles n'ont pas plus de cinq ou six cents ans, pour la plupart. Ici, à Anakena, l'impression est complètement différente. Les statues de l'Ahu Naunau, grâce à un séjour prolongé dans le sable, à l'abri, ont conservé leur jeunesse. Le dessin des lèvres, des longues oreilles, des mains effilées, somptueuses, a gardé sa précision première. Avec les palmiers en arrière-plan, la plage souriante, le décor est unique : vraiment polynésien. A l'Ahu Naunau, on imagine la vie préhistorique, les feux et les danses, les chants et les cris d'enfants. Les statues vous parlent au lieu de vous intimider.

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Ahu Naunau

L'eau doit faire plus de vingt degrés. Je nage doucement, en regardant au loin les moai (statues) dodus du Naunau qui me tournent le dos. Les colosses de l'île de Pâques regardent vers l'intérieur des terres pour la simple raison qu'ils font face aux anciens villages. Là-bas, derrière les palmiers, Manuel attend près du minibus : petite silhouette ronde, aussi immobile qu'un moai. Sur la plage, Denis s'escrime avec ses palmes ; s'il tarde encore, il va rater le dernier soleil. Je rigole tout seul en pourchassant un poisson bleu à long nez. Anakena! Anakena! Mon lyrisme endormi se réveille. J'enlève mes vêtements, je nage et laisse fuir ma fatigue, et toutes la mélancolie des paysages du passé... Anakena, dis-je à Métraux, enfin nous sommes en Polynésie. Ces phrases de mon grand-père, je les connais par cœur; Denis aussi, qui arrive finalement. Nous avons déjà filmé un peu, des paysages, l'un ou l'autre décor à Hangaroa. Demain nous passons la journée avec Ana. Le tournage va vraiment commencer.

12:40 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/01/2013

Episode 5

Article paru dans le Soir le jeudi 5 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (5).

On filme Ana et son naturel merveilleux 

Lundi 14 mai 2001.

Ana tient un petit magasin où elle vend de l'huile pour moteur, des cannes à pêche, des boissons fraîches, etc. Les boutiques sont loin d'avoir toutes une marchandise cohérente, comme chez nous. J'avais remarqué ça aussi à Santiago. J'imagine que ce sont les relations du propriétaire, familiales et autres, qui décident de son stock. Et peu importe si les produits proposés n'ont rien à voir entre eux. On filme Ana attendant le chaland devant une minitélé qui diffuse des soaps chiliens ; Ana recevant un client... Elle se prête au jeu avec un naturel merveilleux. Nikko m'a dit qu'elle est très heureuse de ce qui arrive. Les voisins viennent voir ce qui se passe, lui posent des questions. Tantôt elle répond nonchalamment, tantôt, si on tourne, elle les congédie d'un geste. Elle me fait rire.

On l'emmène au marché. Ana achète du poisson au cul d'une camionnette, elle se balade entre les étals de fruits. Même naturel, même nonchalance que tout à l'heure. Des femmes, des connaissances, l'interrogent ; elle fait des réponses laconiques en soupesant les produits. Pas une fois elle ne regarde la caméra.

Je réalise que j'ai eu le réflexe avide du touriste primaire

Le matériel est remballé ; nous prenons le temps de visiter le marché. Entre les colliers de coquillages (importés des îles Fidji) et les statuettes en bois pour touristes, je remarque des mata, pointes de lances en obsidienne, objets anciens. Elles ont la forme caractéristique d'un as de pique. Celles que l'on vend ici sont petites, passablement taillées ; il en existe de bien plus belles dans les musées. Il y en a surtout une à Bruxelles, aux musées royaux d'Art et d'Histoire, ramenée par mon grand-père : grande comme une main, triangle équilatéral parfait, c'est un chef-d'œuvre de l'art préhistorique. Au bout d'une lance bien maniée, cet objet pouvait vous ouvrir le crâne de part en part sans problème. Je voudrais acheter deux ou trois mata sans payer le prix fort ; j'ai besoin qu'un autochtone négocie à ma place. « Tu veux bien faire ça pour moi, Nikko? » Silence ; il me regarde droit dans les yeux. « Non. » Nouveau silence. « Ce sont des pièces archéologiques, notre patrimoine ; normalement, on ne peut pas les vendre. Si tout le monde en achète, il n'y en aura bientôt plus... Elles ne doivent pas quitter l'île, tu comprends. » Je comprends. Je réalise surtout que, moi, historien de l'art de formation, j'ai eu le réflexe avide et l'inconscience du touriste primaire. Je rougis en balbutiant des excuses : « Tu as raison, Nikko, bien sûr. » La honte.

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Mata

A présent nous sommes au cimetière ; Ana va sur la tombe de Victoria Rapahango, sa mère, amie intime de mon grand-père. L'endroit est beau, au bord de la mer, entouré d'un petit mur de pierres volcaniques. Les croix sont blanches, sans exception. La scène qu'on va filmer est évidemment suscitée par nous. Le genre de chose que l'on fait couramment en documentaire et qui, dans le cas présent, me gène un peu. Je regretterais presque d'être là si Ana n'était de nouveau tellement à l'aise dans son rôle.

Dans le dos d'Ana, des hommes creusent la tombe d'un enfant

Elle avance lentement dans les travées, se pose devant la tombe de Victoria, reste sans bouger un temps infini, recueillie. Un peu plus loin, dans le dos d'Ana, des hommes creusent la tombe d'un enfant ; ils la regardent et j'ai l'impression que ça lui plaît. Quand nous avons fini, je m'approche d'elle et lui demande pourquoi les dates de naissance et de mort de sa mère ne sont pas peintes en noir comme son nom. Elle pouffe : On n'avait plus de couleur. C'est cet instant que je voudrais avoir sur pellicule, au lieu du reste. Même si je n'en ferais rien sans doute.

 

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La tombe de Victoria Rapahango (photo Joseph Claes)

Ana et moi restons quelques instants sans rien dire pendant que les autres rangent le matériel. Je songe que la présence d'un traducteur, si elle permet de se comprendre, ne favorise pas le vrai rapprochement. Quand je suis seul avec Ana, c'est moi qu'elle regarde. Quand Nikko est là pour traduire, c'est lui qu'elle voit la plupart du temps. A retenir.

Nous reconduisons Ana chez elle, allons manger un bout chez notre amie Gladys. Séance de bisous. Nous commandons de la salade du jardin et du poulet pascuan, sachant bien que ces denrées viennent par avion. Notre hôtesse se fâche tout rouge, fait mine de suffoquer : le jeu habituel.

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Nikko Haoa sénior, Ana, Juan Chavez, Jorge Edmunds, frère aîné d'Ana,

et notre traductrice (photo Joseph Claes)

12:46 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/01/2013

Episode 6

Article paru dans le Soir du vendredi 6 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (6).

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Maîtres des lieux, les cavaliers toisent les gringos

Mardi 15 mai 2001

Je suis face à des bâtiments branlants. Du linge troué pend à un fil, près d'un réchaud déglingué. Il y a donc des pauvres à l'île de Pâques. On m'avait dit que la population pascuane, avec ses deux voitures en moyenne par ménage, était plutôt riche. C'est vrai sans doute : le niveau de vie est plus élevé qu'au Chili et dans les autres pays sud-américains. Mais tout le monde ne profite pas de la manne touristique. Dans la voiture, je demande à Nikko si l'île reçoit des subventions. « Rien, nada. » Je lui décris ce que j'ai vu tout à l'heure ; il ne veut surtout pas que j'en tire des conclusions trop rapide : « Il n'y a pas de pauvres ici, Tom, il n'y a que des paresseux ! »

Nous revenons de chez Ana, Nikko et moi. Deux hommes à cheval traversent la rue en nous toisant. Avant de partir, j'ai discuté avec Francina Forment, des Musées royaux, de son voyage d'étude à l'île, en 1993, je crois. Une de ses phrases me revient : « Ah ! les cavaliers... J'ai craqué pour les cavaliers ! » Je comprends à présent son engouement. T-shirts voyants, larges ceintures, chevelures d'encre, ils se distinguent par leur allure. Tous sont fiers. Les uns, nonchalants, vous considèrent avec une nuance moqueuse ; les autres, méchants centaures, semblent mépriser tout le monde et aussi les étrangers. « Tu n'es pas digne de cette île, gringo, tandis que moi je suis un maître de ces lieux », voilà ce que je lis dans les regards des cavaliers. Hier, l'un d'eux, un beau type portant une cape à fleurs (une nappe reconvertie), s'est approché de moi jusqu'à me toucher. Il faisait les gros yeux. Je n'en menais pas large, m'attendant à tout, quand il est parti d'un rire fou et m'a planté là pour dévaler la rue vers la mer en zigzaguant. Il était plus que saoul, assurément.

Nikko m'explique que les cavaliers font pousser de la marijuana un peu partout dans la campagne, là où personne ne va. Ils ne font que ça toute la journée, se défoncer la tête et galoper devant les filles. Je me tourne brusquement vers Nikko : « Il me faut des cavaliers pour mon film. Il m'en faut absolument ! » Il freine sans se soucier de la circulation, pour réfléchir. Il se tait un long moment, redémarre au milieu des klaxons. « Les cavaliers, c'est difficile, ils sont gourmands... » « Ils veulent de l'argent ? » « Oui. Et on ne peut pas compter sur eux. Ils sont parfois de mauvaise humeur... » Nouveau silence. Nikko cogite... « J'en connais un qui sera d'accord sans problème. Oui... » « Demain? » « Demain ! »

L'île de Pâques appartient au Chili depuis 1888. L'armée chilienne occupe la place ; ses voitures sillonnent continuellement Hangaroa. J'interroge Nikko : « Pourquoi toutes ces patrouilles ? Est-ce qu'il y a beaucoup de délinquance ? » La réponse fuse : « Non, mais il faut bien qu'ils fassent quelque chose de leurs journées. » Nous sommes dans la rue principale. Il est 19 heures, les enfants sortent de l'école (ils commencent à 14 heures). Une jeune femme en uniforme, jolie, règle la circulation. « Chilienne », dit Nikko qui a suivi mon regard. « Y a-t-il des policiers pascuans ? » « Non. » Nikko est aimable, calme, mais j'ai plusieurs fois surpris une lueur farouche dans ses yeux. Je ne voudrais pas être son ennemi.

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Avec Nikko et ses deux filles (photo Joseph Claes)

Vingt-trois heures, jardin de l'hôtel. Denis, le nez dans les étoiles, ne cesse de s'exclamer : « Allez, viens voir. La Croix du Sud ! Le Grand Nuage de Magellan ! » Je suis couché dans un transat sous un palmier, aucune envie de me lever. Je joue avec un gecko, petit lézard de nuit. Il fait doux, la journée a été splendide. Ça m'inquiète, parce que nous avons besoin de mauvais temps pour le film, pour illustrer l'expédition de 1934. Dans leurs écrits, Métraux et Lavachery ne cessent de se plaindre de la pluie et du vent, du vent et de la pluie...

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Cavalière de 1934

19:47 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/01/2013

Episode 7

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 7 et dimanche 8 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (7).

Cavalcades sur fond d’océan

Jeudi 17 mai 2001.

Les cavaliers pascuans forment une confrérie spéciale et pittoresque, j'en ai déjà parlé. J'ai demandé à Nikko de m'organiser une séance avec quelques-uns, pour les filmer. Nous avons rendez-vous sur la côte est avec un ami à lui qui a le double avantage, paraît-il, d'être fiable et sympa.

A l'allure où roule notre chauffeur Manuel, 30 km/h, on a le temps de s'imprégner du décor. A gauche la plaine jaune, parsemée de roches noires et de ruines, s'étend jusqu'aux volcans onctueux qui délimitent le paysage pascuan. L'avant-plan est aussi peu avenant que l'horizon est doux. A droite, les petites criques se succèdent, faites de rochers tourmentés, plus noirs que noirs ou alors rouge sang. On se croirait sur une autre planète.

La mer et le ciel affichent un bleu «carte postale». « Quand est-ce qu'il va faire un peu gris, Nikko? J'ai besoin de mauvais temps pour le film. » « Bientôt, bientôt. Avec le changement de lune. »

Quatorze heures. Une barrière de bois, avec une entrée monumentale surmontée d'un crâne de bœuf à longues cornes, un enclos où s'ébattent quinze chevaux nerveux, des bâtiments en rondins : nous venons de pénétrer dans un ranch. Nikko me présente trois hommes, les figurants qu'il a recrutés pour moi. Les cavaliers que j'ai vus jusqu'ici avaient le type polynésien prononcé ; chevelus, barbus, attifés génialement, crottés et fiers, ils ressemblaient à des diables et me plaisaient pour cela. Ici, je me trouve face à deux types bien propres, aux cheveux courts, en jean et chemise impeccables. Ils pourraient être chiliens ou même turcs. Le troisième, Alexandro, propriétaire du ranch, est le seul à avoir de l'allure... une allure de Sioux. Même son destrier, tacheté de blanc, semble sorti d'un western. Je n'ai jamais vu un cheval comme ça à l'île de Pâques ! Déception. On organise néanmoins une série de cavalcades sur fond d'océan, dans la plaine pierreuse, etc. Nikko monte avec les autres, et fort bien. Filmées de loin, ces images pourront servir.

Ce sont bien des pointes de lances préhistoriques

Pendant que les autres prennent congé d'Alexandro, Denis et moi nous baladons dans la campagne. Il y a de l'obsidienne partout. Nous nous mettons à chercher des mata, sans trop y croire. Dix minutes plus tard, nous en avons chacun deux. La forme en as de pique, avec le pédoncule bien dégagé : ce sont bien des pointes de lances préhistoriques. Moi : « Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On les garde ? » Denis, l'air offusqué : « Jamais de la vie ! » Il dépose ses petites mata avec délicatesse, non sans leur avoir donné à chacune un baiser d'adieu. Je l'imite et nous rejoignons Manuel près du minibus. Sans regret ? En ce qui me concerne, je n'oserais pas le dire.

En voiture, j'ouvre le livre de mon grand-père, un exemplaire sans couverture, tellement manipulé qu'il ressemble à un torchon. Je relis le passage où il parle de l'adoption d'Ana. Lui et Métraux sont chez Victoria, un soir mélancolique de décembre 1934 : La petite Ana entre et se laisse embrasser. - Dis donc, Victoria, si je l'emmenais en Europe? Je le dis en riant à demi. J'aime cette petite et je suis le seul étranger dont elle ne fuit pas les caresses. Victoria me regarde gravement. - Parles-tu sérieusement, Henri? J'aimerais bien qu'Ana ne vive pas toujours dans l'île...

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Victoria, en blanc, avec une amie

Sur la vie pascuane, vide de perspectives, Victoria avait cette phrase terrible : L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt. Henri Lavachery n'a pas emmené Ana, finalement. Pourquoi, que s'est-il passé ? Dans son livre, mon grand-père élude la question. On a toujours prétendu dans la famille qu'il avait renoncé au projet par crainte de la réaction de ma grand-mère. Je sais déjà que c'est faux ; quant aux détails de l'affaire, je les connaîtrai demain, avec l'interview d'Ana.

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Victoria (à gauche) répétait souvent cette phrase :

"L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt."

Le soir, à l'hôtel, je reçois la visite de Grant MacCall, ethnologue australien aux allures de Buffalo Bill. Grant va de maison en maison pour compléter un énorme travail généalogique. Il est ici pour deux ans et connaît tout le monde. Il voit souvent Ana ; il m'apprend qu'elle attendait ma venue avec impatience. « Ta présence la remue, tu sais. Elle a de belles choses à te raconter... » Je voudrais en savoir plus, mais Grant se lève déjà. Il préfère ne rien ajouter. On se quitte en se promettant de se retrouver pour boire un verre dans un bar, dans le bar de l'île... et puis mon emploi du temps chargé fera qu'on ne se verra plus.

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L'anthropologue Grant MacCall


11:38 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/01/2013

Episode 8

Article paru dans le Soir le lundi 9 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (8).

Ana : « Pour ma maman, le mal n’existait pas sur la terre »

Vendredi 18 mai 2001.

Treize heures, jardin de l'hôtel. Le moment de l'interview d'Ana est venu. On est allés la chercher chez elle, on l'installe sur un siège confortable. On lui accroche le micro, on teste... Elle nous observe avec calme. Nous nous épions, elle et moi, en attendant l'arrivée de la traductrice. Je me demande comment ça va tourner. Ana semble tellement maîtresse d'elle-même que je crains le manque d'émotion. La relation avec mon grand-père, cette affaire d'adoption manquée, ont-elles eu pour elle une réelle importance ? Elle n'avait que cinq ans en 1934. C'est peu. A-t-elle seulement des souvenirs directs, bien à elle ?

La traductrice est là ; j'attaque sur des questions générales, je m'intéresse à la situation de l'île en 1934. « En ce temps-là, dit Ana, la vie était triste ici, pour nous. »  « Pourquoi ? » « Parce qu'il n'y avait rien, nada ! Une pauvreté sans pareille. » Je sais qu'à l'époque, le Chili, pays colonisateur, avait loué l'île à des éleveurs anglais. « Avant les gens habitaient sur tout le territoire, raconte Ana. Mais quand l'île a été louée à la compagnie anglaise, on a déplacé tous les Pascuans ici, à Hangaroa. On les a amenés de force. C'est pourquoi on est tous ici, où il y a des cailloux. Et on a laissé toute la bonne partie aux animaux, pour qu'ils aient des pâtures. » J'ai glissé maintenant vers un sujet plus personnel : Victoria Rapahango, amie de mon grand-père, la mère d'Ana. « Ma maman était une personne très spéciale, très douce. Elle ne se fâchait jamais. Pour elle, le mal n'existait pas sur la terre. Elle était comme ça, ma maman... » « Est-ce que tu peux me parler de la relation entre Victoria et mon grand-père ? » Ana se tait un instant. Les souvenirs lui reviennent en douceur : « Je les revois toujours assis devant notre maison, sur la terrasse... Oui... Il y avait de petites chaises. Ils se mettaient à discuter pendant des heures. Oui... Et le grand-père me prenait sur ses genoux. Il me conquérait pour m'emmener, mais ça je ne le savais pas. Il me séduisait pour m'emmener. Et il est arrivé à me conquérir. » « Tu ne savais pas qu'il voulait t'adopter ? » « Non... »

Ana se met à pleurer. D'abord une larme rapide, si rapide que je doute d'avoir bien vu. « Je me souviens qu'il me prenait partout avec lui. Parfois, je dormais à ses côtés, parfois il me donnait le bain. Jusqu'au dernier jour, au moment de son départ... Je me souviens, nous sommes allées sur le bateau avec maman. Moi, je ne savais pas qu'il voulait m'emmener. Je lui étais très attachée. Je n'avais pas de papa ; pour moi, il était mon papa. Je n'ai jamais eu d'autre père que lui... » A présent, elle pleure vraiment, demande une pause. Elle reprend bientôt : « Au moment où maman était prête à descendre du bateau, je l'ai vue se mettre à pleurer. Alors j'ai eu peur. Lui était d'un côté, elle sur la passerelle, et moi au milieu, qui ne savait pas quoi faire. Personne ne parlait. Finalement, je suis descendue avec maman. Le lendemain, je suis retournée voir le bateau, et j'ai vu qu'il était parti... Ce n'est que plus tard que j'ai compris ce qui s'était passé, en surprenant une conversation entre ma mère et ses amies. » Je la laisse respirer, lui demande si elle a pensé parfois à la vie qu'elle aurait pu avoir en Europe. A-t-elle eu des regrets ? La réponse fuse : « Toujours, toujours. »

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Ane et sa mère, Victoria, sur le pont du navire-école belge Mercator

Avant de partir, Ana confie à Louis que dans sa vie elle est toujours restée prudente affectivement, à cause de l'épisode de 1934 : « Les gens s'en vont, ils s'en vont toujours d'une façon ou d'une autre... » Elle m'embrasse, me retient un instant par le bras : « Dans cette île, il se passe toujours des choses comme ça, très tristes. Il faut croire que cette île est très triste, très seule. » Ana rentre avec de vieilles photos que je lui ai données ; je l'imagine chez elle, seule dans son petit salon obscur, assaillies par des images vieilles de soixante-sept ans.

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Le Mercator, qui vint rechercher l'expédition à l'Île de Pâques

Le soir dans mon lit, je repense à mon grand-père, à ce qu'il a été pour Ana. Mon frère Michel m'a raconté un jour que « Papiche » (le petit nom d'Henri Lavachery dans la famille) poussait le landau de notre père dans les rues de Bruxelles, dans les années 1910. Ce n'était pas normal pour un homme, et on le regardait de travers. Ici, avec Ana, il a pu avoir un comportement que son milieu bourgeois n'autorisait pas. Il lavait l'enfant, dormait avec elle, s'en occupait comme un père de l'an 2000 s'occupe de ses petits. D'ordinaire, les voyages aux antipodes vous font remonter le temps ; pour lui, le séjour à l'île de Pâques fut aussi l'occasion d'expérimenter un rôle révolutionnaire pour l'époque : papa poule.

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Henri Lavachery, « l'Homme de Pâques » 

23:26 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/01/2013

Episode 9

Article paru dans le Soir le mardi 10 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (9).

« Je connais, moi, Lavachery !… »

Samedi 19 mai 2001.

Dix heures, en route vers Ahu Tepeu. Nous nous arrêtons pour filmer la côte du haut de la falaise. Trois types dans une camionnette nous font de grands signes. Nous les rejoignons. Deux d'entre eux, en combinaison de plongée, armés de fusils sous-marins, nous quittent aussitôt pour aller pêcher. Nous restons avec le troisième.

Affalé dans le coffre, il a l'air mal en point. Je remarque des bouteilles de vin blanc vides à ses pieds. Louis se met à lui expliquer notre travail ; il en vient à prononcer mon nom. L'autre se lève d'un bond, se met à hurler : « Lavachéri ! Les pétroglyphes !... Je connais, moi, Lavachéri !... J'ai lu son livre !... » Il attrape ma main, la secoue. Je parviens à me dégager et nous fuyons en riant. A l'île de Pâques, même les poivrots connaissent mon grand-père.

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Pétroglyphe représentant une pieuvre.

Lavachery repassait sur les contours avec de la chaux vive avant de prendre ses clichés.

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Pétroglyphes figurant des baleines

Nous sommes dans l'hémisphère sud, c'est l'automne, et il a fait sublime depuis notre arrivée. Aujourd'hui, pour la première fois, le soleil demeure voilé. Et aussitôt les paysages prennent des nuances intéressantes. Tout devient plus beau. L'île de Pâques est comme l'Ecosse : le beau temps ne lui va pas.

Ahu Tepeu, où nous arrivons, est l'endroit où mon grand-père et Alfred Métraux ont monté leur premier camp. Nous sommes sur la côte ouest, pas loin d'Hangaroa. En 1934, Ahu Tepeu faisait partie de la zone où les indigènes circulaient librement. Le reste de l'île avait été réquisitionné par des Anglais. J'ai rencontré l'homme qui, enfant, était chargé d'approvisionner l'expédition en moutons. Il s'appelle Juan Chavez et porte de grosses lunettes noires.

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L'ahu Tepeu en 1934. En bien meilleur état qu'aujourd'hui...

« J'ai eu beaucoup de contacts avec ton grand-père et l'autre, Alfredo Métraux, m'a dit Juan tout fier. Ces contacts étaient très importants pour nous car à l'époque, on ne voyait personne, on ne savait rien du monde... Un jour, je me souviens, Lavachery a perdu sa pipe et il m'a prié de la retrouver. Mais la campagne est tellement grande que c'était difficile. Je lui ai demandé où il avait été exactement. Alors j'ai su qu'il était passé sous une clôture. J'y suis allé et j'ai retrouvé la pipe précieuse. Pour me remercier, il m'a offert deux chemises, une lampe à paraffine et un paquet de biscuits. J'étais content parce qu'on ne voyait pas ces choses-là, à l'époque. »

La route s'arrête à trois cents mètres au-dessus de Ahu Tepeu. Manuel se gare, sort le matériel avec nous, sourit une dernière fois avant de se mettre en mode stand-by, cet état léthargique et heureux où il entre dès qu'une longue attente s'annonce. Nous descendons vers la mer en surveillant le sol. Chaque touffe d'herbe peut cacher un méchant caillou. Depuis une semaine, je me suis déjà tordu le pied une dizaine de fois.

Denis marche à côté de moi ; il porte le pied de la caméra. Cet objet encombrant, lourd, est notre bête noire. Il n'y a pas moyen de le porter sans souffrir. Sur l'épaule, on a l'impression de se balader avec la mâchoire d'un berger allemand plantée dans la chair. Contre soi, le souffle vous manque rapidement, et de plus vous êtes attiré vers l'avant : mauvais pour le dos... Denis se tourne vers Louis, notre cameraman : « Dis, Louis, tu sais qu'il existe des pieds plus légers... C'est par cruauté pour tes collègues que tu as choisi celui-ci, avoue-le ! » Louis avoue.

Nous avons reconstitué le camp de l'expédition. Au moment de monter la tente, le vent s'est levé d'un coup ; la toile a failli valser. C'est drôle, parce qu'avant de partir j'ai eu la vision d'un accident. Je l'imaginais justement ici, à Ahu Tepeu : la tente montait dans le ciel comme une fusée, et retombait en tourbillonnant dans la mer, en bas de la falaise. Mais tout va bien, le vent s'est calmé : je ne suis pas médium.

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Reconstitution du camp de l'expédition (photo Joseph Claes)

Nous attendons la tombée du jour pour filmer. On prépare un feu. Paul se tient sous la tente avec son « chinchilla » (micro à bonnette antivent) ; il enregistre le son de la toile qui bouge. Les nuages laissent filtrer une lumière dorée ; on se promène entre les ruines, Denis et moi. Je repense à une photo de 1934, prise à peu près à l'endroit où nous sommes : Victoria Rapahango, la maîtresse de mon grand-père, est appuyée contre une pierre d'ahu. Ses cheveux volent ; elle porte une robe blanche et de jolis petits souliers. Elle était l'une des rares Pascuanes à posséder des chaussures. Il doit exister une vingtaine de photos de Victoria ; celle dont je parle doit être la seule où elle sourit. Et c'est ici, à l'Ahu Tepeu, qu'elle a prononcé sa fameuse phrase : « L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt. » Ici aussi qu'elle a confié à mon grand-père : « Jamais je ne suis sortie d'ici. Je voudrais bien que ma petite Ana soit plus heureuse que moi. »

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La côte est, où se trouve l'Ahu Tepeu

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Jeune Pascuane au camp de l'expédition franco-belge, juillet 1934

11:45 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/01/2013

Episode 10

Article paru dans le Soir le mardi 11 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (10).

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Avec Denis Roussel devant un danseur traditionnel (photo Joseph Claes)

Des Américains, dont Charly, à l’Île de Pâques

Mardi 22 mai 2001.

Hier soir, dîner dans un restaurant de la périphérie d'Hangaroa. Nous avons bu le meilleur pisco de l'île. A part ça, la carte était la même que partout : thon, poulet chilien et langouste pascuane hors de prix. Nous mangions sur la terrasse. Soudain entrent en ville une dizaine de chevaux sans aucun cavalier. Ce spectacle ne nous étonne plus. Ici, les chevaux évoluent en liberté dans les rues, comme les chiens. On les chasse des propriétés, des jardins d'hôtels à coups de pierres.

L'avion d'hier a amené une poignée d'Américains. Parmi eux un dénommé Charly, archéologue ; il s'intéresse au chemin parcouru par les statues depuis le volcan Rano Raraku, principale carrière de l'île, jusqu'à leurs sanctuaires respectifs. Il voudrait établir ce chemin pour tous les moai. « Vous êtes là pour quinze ans? » lui demande Denis. Charly part d'un rire d'ours qui ébranle le restaurant de l'hôtel. Moustache folle, nez rouge, œil fripon, il descend d'un acolyte de Butch Cassidy : le troisième à gauche sur les photos d'époque. Il prend de la place, Charly. Son amie est plus discrète, mais non moins passionnée. Sociologue, elle veut évaluer l'impact psychologique, sur la population pascuane, de la restauration des plates-formes à statues. Avant 1960, tous les moai étaient par terre, jetés bas par les Pascuans eux-mêmes au cours du XIXe siècle. « Les vieux ont gardé une image négative de leur île, explique l'amie de Charly. Leurs propres ancêtres ont détruit les statues, emblèmes de la culture pascuane. Ceux qui sont nés après 1960, date de la restauration de l'Ahu Akivi, ont grandi à l'ombre des moai redressés. L'arrivée des touristes remonte à la même époque, vous le savez. L'aéroport fut crée en 1966. Pour les jeunes, l'intérêt du monde pour leur culture est une chose naturelle. Ils sont fiers, et pour certains, animés de sentiments indépendantistes. La différence de mentalité entre les jeunes et les vieux est radicale... »

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Statue renversée (1934)

A une table près de la fenêtre, une jeune femme et sa maman, Américaines elles aussi, déjeunent en causant à tue-tête. La fille, jolie blonde alanguie, a une façon assez unique de se tenir sur sa chaise... Passons. Nous la surnommons 119, rapport au numéro de sa chambre. 119 et sa mère ont engagé la conversation avec une autre Américaine, assise deux tables plus loin. Cette dernière est dans l'île depuis une semaine. 119 : « Vivre comme ça sans télévision... je deviendrais vite folle, moi... Nous sommes allées au restaurant hier soir, sur le port. Vingt dollars le repas ! On a trouvé ça exorbitant. Ils n'ont quand même pas besoin... enfin c'est beaucoup d'argent for these people. » L'autre cliente : « Tout est cher à l'île de Pâques. Mais il y a moyen de faire parfois des économies. Moi, j'étais l'autre jour à l'Ahu Tongariki. Il a quinze statues, ce monument... » 119 : « Plus que Akivi, alors ? » L'autre cliente, réfléchissant : « Huit de plus, oui... Donc j'étais au Tongariki. Il était midi, j'avais faim. Je vois un genre d'endroit, avec une table et des chaises. J'appelle les gens et, avec des gestes, je montre que je veux manger. On me sert un festin : des langoustes, du vin... Quand je demande l'addition, on me répond : "Mais ce n'est pas un restaurant ici. C'est gratuit." J'avais profité sans le savoir de la légendaire hospitalité polynésienne. » Elle rit de ce bon coup. 119 : « Il faut nous indiquer l'endroit, on va faire la même chose. » Nous irons à l'Ahu Tongariki quelques jours plus tard. Il n'y a qu'une maison dans les environs. Petite masure en tôle, jamais nous ne l'aurions prise pour un resto.

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Ahu Akivi, dont la particularité est de se trouver à l'intérieur des terres

16:55 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/01/2013

Episode 11

Article paru dans le Soir du jeudi 12 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (11).

La jeunesse pascuane, belle et triste

Mercredi 23 mai 2001.

Après une discussion avec Jorge, 80 ans, le frère d'Ana. Jusqu'aux abords des années 1960, les Pascuans ne demandaient qu'à fuir leur patrie, misérable et sans avenir. Mais le gouvernement chilien leur interdisait de s'expatrier, et même de voyager. Certains tentèrent l'évasion sur des esquifs de fortune (on avait supprimé les barques) ; ils moururent noyés. Car plus de 2.000 km séparent l'île de Pâques de l'île la plus proche, Pitcairn ; et il y a 3.600 km d'ici au Chili. Aujourd'hui les Pascuans voyagent mais ils ne veulent plus s'exiler. Ils seraient bien bêtes : l'argent du tourisme en fait l'une des populations les moins à plaindre d'Amérique du Sud.

En voiture dans Hangaroa, avec Nikko. Nous discutons de tout et de rien. Nikko a habité Bruxelles dans son jeune temps, chez Albert Van Hoorebeeck, un fou d'île de Pâques. Ses souvenirs de la Belgique sont surtout liés au sport. « Je faisais du foot toute la journée. Je ne pensais qu'à ça. » « Et ici, tu joues encore? » « Plus le temps, je travaille sept jours sur sept... » Passant devant l'hôpital, je demande si l'on est bien soigné à l'île de Pâques. « Non. Tu te souviens du petit garçon qu'on a enterré mardi. Il est mort dans une bête opération. Ça arrive souvent. » « Il y a quand même de bons médecins ? » « Un seul, mais il boit. Les autres sont des jeunes qui ne connaissent rien. » « Ta femme a accouché ici ? » « Pour notre grande oui, pour la petite, on est allé à Santiago. » Je passe du coq à l'âne : « J'ai appris que ta femme est une reine de beauté. Vrai ? » Nikko freine brusquement. « Qui t'a dit ça ? » Il a l'air fâché. Je tiens l'information de Manuel, notre chauffeur chilien. Je n'ose pas le dire. Entre les colons chiliens et les Pascuans, les rapports ne sont pas simples. Manuel a beau avoir épousé une autochtone, on le tolère seulement. « Ma femme a été miss Chili », lâche Nikko entre ses dents.

Pour qui les troupeaux?

Hier, avisant un troupeau de vaches, nous avons interrogé Manuel sur la qualité de la viande. « Elle est trop dure, on ne la mange pas », fut la réponse. Nikko dit la même chose. A les entendre, rien de ce qui s'élève ou se cultive dans l'île n'est digne d'un estomac respectable. Pourtant les troupeaux de bovins, de moutons, les poules musclées que nous voyons parfois, tout cela doit bien nourrir quelqu'un. Et les potagers rencontrés en divers endroits, rarement il faut dire, ont aussi leur raison d'être. Néanmoins, le fait est là : l'essentiel de la nourriture - viande, légumes, fruits - arrive par avion. Il n'y a que le poisson dont on peut être à peu près certain qu'il est du pays. Les Pascuans s'en montrent très fiers et friands. « Au début de l'année, raconte Nikko, les pêcheurs revenaient bredouille. Le thon ne mordait plus ; ça a duré trois mois. » Et il ajoute, méprisant : « Pendant trois mois, on n'a mangé que du poulet chilien. »

Une fois de plus, je suis frappé par le nombre de jeunes dans les rues. Je compte trois adolescents pour un adulte, cinq jeunes pour un vieux... Parfois, on se croirait au milieu d'un campus. Il paraît que la jeunesse boit et se drogue. Le chef des carabiniers, chilien comme il se doit, nous a parlé de délinquance, de bandes qui saccagent les monuments publics. Sonia Haoa, l'une des rares archéologues pascuanes, se plaint que les jeunes ne s'intéressent pas à leur culture. Les statues sont regardées comme une aubaine, un piège à touristes, mais on ne sait rien sur elles. « Les kids s'ennuient ici. Ils restent parce qu'ils savent que c'est plus dur ailleurs, mais ils s'ennuient à mourir. » Je les observe, ces ados, descendant vers la mer et le terrain de football, lieu de rencontre privilégié. Les garçons tiennent souvent de petites guitares dont ils jouent en marchant, sans chanter. Ils sont beaux, et leurs copines encore plus. Elles ont une grâce un peu sévère, des manières distantes, mais sans aucune timidité. Leurs œillades vous font l'effet d'une prise de judo. On se damnerait pour ces filles-là. Les agences de mannequins devraient venir prospecter à l'île de Pâques, elles trouveraient leur bonheur. Belle, la jeunesse de l'île de Pâques est surtout triste ; Sonia a raison. Il est rare d'entendre un rire monter de ces groupes engourdis qui descendent vers la baie d'Hangaroa.

11:44 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

16/01/2013

Episode 12

Article paru dans le Soir le vendredi 13 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (12).

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Le secret d’Ana demeuré si vivace en son cœur 

Jeudi 24 mai 2001.

Dernière soirée. La famille Haoa est une des plus riches de l'île. Jorge nous reçoit dans sa belle maison sur les hauteurs de la ville. Je suis en bout de table, comme invité d'honneur, face à Jorge. Ana est à ma gauche, l'œil  pétillant, toujours prête à rire. Jorge ressemble à sa sœur : même noblesse un peu triste, mêmes explosions de gaieté subite. Il nous dit qu'il a vu le monde : « Je suis allé en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Autriche, aux Etats-Unis, en Irlande... à Tahiti. J'ai fait toute la Polynésie ! Mais je ne voudrais échanger mon île contre aucun endroit. Surtout maintenant que les temps sont moins durs. Dans les années trente et quarante, et même après, c'était autre chose. La misère était terrible. Le bateau du Chili ne venait qu'une fois par an. Il apportait de la farine, du riz et d'autres aliments. Mais, après cinq ou six mois, tout ça commençait à s'avarier. Alors on se mettait à manger des patates douces, des rapaces, des haricots... » Jorge quitte soudain son air grave : « J'ai eu ma première paire de chaussures à vingt-quatre ans. Je chausse du 45, il faut dire. Et, au Chili, il n'y a pas de 45. C'est mon grand problème ! »

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Pascuane, 1934

Ana me dit qu'elle aussi a voyagé en Europe il y a une dizaine d'années. Elle a vu l'Allemagne, visité Paris... Elle parle des musées européens avec passion. « Vos œuvres d'art sont si somptueuses, si élaborées... Bien sûr, nous aussi, nous avons une tradition artistique, mais ce n'est pas comparable. » Elle dit que, si elle avait su, à l'époque, qu'Henri Lavachery avait des descendants, elle serait venue en Belgique, bien sûr. Elle m'interroge sur le musée où sont conservés les objets rapportés par l'expédition. Je m'attends à ce qu'elle aborde la question de leur retour dans l'île. Mais Ana n'a pas ce genre de revendication. « Ces objets, et la grande statue, sont là pour témoigner de notre culture à l'étranger. C'est bien, c'est très bien... » Paul, qui traduisait notre conversation, se tourne vers son voisin de gauche. Ana me regarde. Je lis sa pensée dans ses yeux : « Tu ne parles pas espagnol, alors ce n'est pas la peine que je continue. Dommage. » Elle regarde ailleurs. Plus tard, le dialogue reprend, et l'émotion surgit alors que je ne l'attendais plus. Ana : « Je me suis toujours souvenue de ton grand-père, mais je n'en parlais à personne. Cette histoire était un secret entre ma mère et moi. Jusqu'à ce que tu arrives. Je me dis maintenant que c'est resté si présent en moi parce que tu allais venir. » 

Je pense aux regrets qu'elle a exprimés de n'être pas partie avec Henri Lavachery. Je lui apprends que ce dernier, avant de mourir, a écrit un roman dont l'action se passe à l'île de Pâques. A la fin de l'histoire, le héros, un scientifique, emmène avec lui la fille d'une princesse pascuane. L'enfant a cinq ans et s'appelle Ana... Mon grand-père a fait dans son livre ce qu'il n'a pas pu faire dans la vraie vie. « Lui aussi a regretté, tu vois. » Elle me regarde, réfléchit. « Ton grand-père, c'était un caballero bueno, un monsieur bien. »

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Henri Lavachery

Les hommes fument des havanes avec importance pendant que leurs épouses restent à la cuisine, n'apparaissant que pour servir. Ana est la seule femme admise à la table. Faveur spéciale en raison de notre intérêt pour elle ? Non. Ana a fait des études au Chili ; elle a été la première infirmière de l'île. On la respecte, c'est une personnalité. Si elle parle moins que Jorge et les autres mâles, elle n'hésite pas à intervenir quand elle en a envie. Et on l'écoute.

La soirée tire à sa fin. Je me lève pour un discours. Mes propos sont convenus, je voudrais être plus original. Je ne trouve à dire qu'une chose passable : « On parle souvent de l'influence positive ou négative qu'ont eue les étrangers sur la vie des Pascuans. Mais on ne dis jamais rien de ce que les Pascuans ont pu apporter aux visiteurs de l'île. Je sais que mon grand-père a reçu beaucoup de vous... » Denis me jette un regard ironique. « Comme c'est beau ! » murmure-t-il. Il m'en veut parce que j'ai dit à Ana qu'il était mormon, par blague. Le pauvre a été privé de vin toute la soirée ; il n'a eu que du jus de goyave.

En me quittant, Ana me fixe rendez-vous pour le lendemain à 10 heures, à son magasin. Deux heures avant notre départ. Je sais déjà que j'irai sans traducteur, sans personne.

08:28 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/01/2013

Dernier épisode...

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 14 juin et dimanche 15 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (13 et fin).

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Ultime rencontre avec Ana

Vendredi 25 mai 2001

Nikko me dépose au cimetière, vide à cette heure matinale. Il pleut. Je vais sur la tombe de Victoria, sur celle de Juan Tepano, bref je vais prendre congé des anciens amis de mon grand-père. Il y en a un dont je n'ai pas encore trouvé la tombe : Nicolas Pakomio. Il fut l'homme à tout faire de l'expédition. Un type dur, fier, et qui avait tué un étranger quelque temps avant 1934. Mon grand-père et l'ethnologue Métraux le savaient ; cela ne les avait pas empêché d'engager Pakomio. Et ils firent bien, car c'était un assassin honnête et travailleur. J'ai arpenté le cimetière en tous sens. Tous les noms de famille sur les croix, je les connais. Tepano, Haoa, Atan, Pakomio, Paté..., il n'existe pas beaucoup plus d'une dizaine de patronymes à l'île de Pâques, et mon grand-père les cite tous dans son livre. Je trouve plusieurs Pakomio, mais pas Nicolas. Tant pis. Il repose sans doute sous une tombe sans nom. Il y en a beaucoup, même parmi les récentes.

Un jour, je le rapporterai à l'île de Pâques

Henri Lavachery avait la manie de ramasser des cailloux. Il les choisissait pour leur forme étrange ou leur beauté. Il notait dessus, à la gouache blanche, le lieu d'origine et la date de sa trouvaille. Il y a dix ans, mon père m'a offert un de ces cailloux. Noir, poli comme une dragée, il venait de l'île de Pâques. D'abord, j'en suis tombé amoureux, puis j'ai pensé : « Un jour, je le rapporterai à l'île de Pâques. » Me voilà à Hangaroa, face à la mer, au moment solennel d'accomplir ma promesse. Je me sens observé. Je me retourne et rencontre un regard sévère. Son propriétaire, « l'homme au chignon à plume », passe sa vie ici, à écouter la radio. C'est une tête brûlée, un réfractaire notoire. Il y a deux ans, il a menacé un archéologue belge avec un fusil. Il déteste les Chiliens, méprise les touristes et le monde entier. Même Nikko en a peur. Je décide de me fiche de sa présence pour me concentrer sur ma petite cérémonie. J'embrasse mon caillou, le lance au milieu des vagues, à l'endroit même où, en 1934, la statue Pou hakanononga resta bloquée vingt-quatre heures dans les récifs, avant d'être finalement embarquée sur le Mercator. En quittant les lieux, je mets un point d'honneur à passer tout près de l'emplumé sans lui prêter une once d'attention.

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Pou hakanononga, la statue ramenée par l'expédition

Dix heures. Je suis avec Ana, dans son petit magasin. Mon avion décolle à midi. Je sors des photos de ma famille, de mon fils. « Tu n'as qu'un garçon ? me demande Ana. Il faut faire une fille, sinon tu le regretteras comme ton grand-père. D'après ma maman, il désirait m'emmener parce qu'il voulait absolument une fille... »

Ces minutes, dans mon souvenir, supplanteront tous les autres moments

Ana me pose des questions que je ne comprends pas. Nous restons un moment à nous regarder en silence. Ensuite, courageusement, nous reprenons notre conversation faite de mots répétés dix fois et de gestes. Elle veut savoir à quel âge est mort Henri Lavachery. Je prends une calculette sur le bureau et tape « 87 ». « Il a eu une mort douce, dis-je, en mimant un sommeil paisible. » Elle est contente de l'apprendre. J'ajoute qu'il a eu une belle vie, que l'expédition à l'île de Pâques lui a apporté la notoriété. « Le livre de Métraux est meilleur, il paraît », glisse malicieusement Ana. Je confirme. Ce simple échange a duré un bon quart d'heure. A présent, Ana s'intéresse à Alfred Métraux. J'évoque tant bien que mal sa carrière brillante et sa vie tourmentée. « Comment est-il mort? s'informe-t-elle. » « Il s'est suicidé. Certaines personnes ont d'ailleurs parlé d'une tentative de suicide aqui, à l'île de Pâques. Mais mon grand-père, lui, n'a jamais rien dit, nada... Tu sais quelque chose là-dessus ? » « Non. Il faut dire que les gens d'ici, à cette époque-là, ne savaient pas ce qu'était le suicide. »

Ana me fait un somptueux cadeau (je ne dirai pas lequel, c'est personnel). Elle me demande de lui envoyer un exemplaire du livre de mon grand-père et une photo du Mercator. « OK, dis-je, no problem. » Je traîne encore un peu auprès d'Ana. On rit sans raison, tandis que sa mini-télé passe des séries chiliennes larmoyantes. Je soupire, elle aussi. Le passage d'un camion ébranle un instant la boutique. Je ne me rends pas compte que ces minutes, dans mon souvenir, supplanteront tous les autres moments passés à l'île de Pâques.

Je suis rentré depuis plus d'un mois. Hier, 13 juillet, je reçois un mail de l'ethnologue Grant MacCall. Il a vu Ana ; elle est heureuse d'avoir fait ma rencontre et garde surtout un bon souvenir de ma dernière visite, quand je suis venu sans traducteur, sans personne.

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Henri Lavachery à l'Île de Pâques

16:27 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/01/2013

Photos Itatinémaux

Encore quelques images des héros d'Itatinémaux :

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Sainte-Pestoune

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Pestoune à son arrivée

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Avec ma Biquette

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Zira au jardin

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Yoda vue par ma mère

16:38 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/01/2013

2013

Meeeeeilleurs voeux ! 

Que cette année 2013 vous apporte toutes sortes de bonnes petites choses et quelques grandes et belles surprises aussi...

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10:40 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/01/2013

Lettre aux lecteurs

Chers amis,

Certains d’entre vous m’écrivent déjà pour savoir quand sortira le tome 8 des aventures de Bjorn. Je ne peux encore répondre à cette question, car j’ai à peine commencé à travailler sur le texte. Je comprends bien l’impatience des lecteurs, mais il me faut du temps : du temps entre deux romans, pour me recharger, et bien sûr du temps pour écrire.

L’autre question récurrente concerne la fin de la série : le tome 8 sera-t-il le dernier ? J’avais dit, un peu crânement, dans une interview (visible sur le site de l’Ecole des loisirs), qu’il y aurait trois grands cycles : Bjorn aux enfers, Bjorn aux armées et Bjorn en Terre-Surprise. Ce dernier cycle devait raconter le voyage de Bjorn et Sigrid dans une Amérique imaginaire. Le fait est que je ne suis pas du tout certain, aujourd’hui, de me lancer dans cette dernière histoire. On verra. Une chose est sûre, en revanche : après le tome 8, qui clôturera les Armées et proposera une vraie fin à la saga (plus de questions en suspens), j’irai vers d’autres aventures littéraires. Et si, dans quelques années, j’ai envie de reprendre Bjorn, je le ferai – mais il faudra que cette envie soit forte, authentique, et que les idées affluent.

Poursuivre une série pour des raisons alimentaires, parce qu’elle marche, je pense qu’il n’y a rien de plus dangereux. On risque d’écrire sans conviction, et donc de se fourvoyer. Que les amis de Bjorn se consolent en pensant qu’il y a encore un tome à paraître, très important, où tout se résout. Et qu’ils se disent que dans l'avenir je leur proposerai d’autres romans d’aventure, d’autres héros, d’autres mondes…

Amitiés à tous,

Thomas

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12:49 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |