20/01/2013

Episode 8

Article paru dans le Soir le lundi 9 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (8).

Ana : « Pour ma maman, le mal n’existait pas sur la terre »

Vendredi 18 mai 2001.

Treize heures, jardin de l'hôtel. Le moment de l'interview d'Ana est venu. On est allés la chercher chez elle, on l'installe sur un siège confortable. On lui accroche le micro, on teste... Elle nous observe avec calme. Nous nous épions, elle et moi, en attendant l'arrivée de la traductrice. Je me demande comment ça va tourner. Ana semble tellement maîtresse d'elle-même que je crains le manque d'émotion. La relation avec mon grand-père, cette affaire d'adoption manquée, ont-elles eu pour elle une réelle importance ? Elle n'avait que cinq ans en 1934. C'est peu. A-t-elle seulement des souvenirs directs, bien à elle ?

La traductrice est là ; j'attaque sur des questions générales, je m'intéresse à la situation de l'île en 1934. « En ce temps-là, dit Ana, la vie était triste ici, pour nous. »  « Pourquoi ? » « Parce qu'il n'y avait rien, nada ! Une pauvreté sans pareille. » Je sais qu'à l'époque, le Chili, pays colonisateur, avait loué l'île à des éleveurs anglais. « Avant les gens habitaient sur tout le territoire, raconte Ana. Mais quand l'île a été louée à la compagnie anglaise, on a déplacé tous les Pascuans ici, à Hangaroa. On les a amenés de force. C'est pourquoi on est tous ici, où il y a des cailloux. Et on a laissé toute la bonne partie aux animaux, pour qu'ils aient des pâtures. » J'ai glissé maintenant vers un sujet plus personnel : Victoria Rapahango, amie de mon grand-père, la mère d'Ana. « Ma maman était une personne très spéciale, très douce. Elle ne se fâchait jamais. Pour elle, le mal n'existait pas sur la terre. Elle était comme ça, ma maman... » « Est-ce que tu peux me parler de la relation entre Victoria et mon grand-père ? » Ana se tait un instant. Les souvenirs lui reviennent en douceur : « Je les revois toujours assis devant notre maison, sur la terrasse... Oui... Il y avait de petites chaises. Ils se mettaient à discuter pendant des heures. Oui... Et le grand-père me prenait sur ses genoux. Il me conquérait pour m'emmener, mais ça je ne le savais pas. Il me séduisait pour m'emmener. Et il est arrivé à me conquérir. » « Tu ne savais pas qu'il voulait t'adopter ? » « Non... »

Ana se met à pleurer. D'abord une larme rapide, si rapide que je doute d'avoir bien vu. « Je me souviens qu'il me prenait partout avec lui. Parfois, je dormais à ses côtés, parfois il me donnait le bain. Jusqu'au dernier jour, au moment de son départ... Je me souviens, nous sommes allées sur le bateau avec maman. Moi, je ne savais pas qu'il voulait m'emmener. Je lui étais très attachée. Je n'avais pas de papa ; pour moi, il était mon papa. Je n'ai jamais eu d'autre père que lui... » A présent, elle pleure vraiment, demande une pause. Elle reprend bientôt : « Au moment où maman était prête à descendre du bateau, je l'ai vue se mettre à pleurer. Alors j'ai eu peur. Lui était d'un côté, elle sur la passerelle, et moi au milieu, qui ne savait pas quoi faire. Personne ne parlait. Finalement, je suis descendue avec maman. Le lendemain, je suis retournée voir le bateau, et j'ai vu qu'il était parti... Ce n'est que plus tard que j'ai compris ce qui s'était passé, en surprenant une conversation entre ma mère et ses amies. » Je la laisse respirer, lui demande si elle a pensé parfois à la vie qu'elle aurait pu avoir en Europe. A-t-elle eu des regrets ? La réponse fuse : « Toujours, toujours. »

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Ane et sa mère, Victoria, sur le pont du navire-école belge Mercator

Avant de partir, Ana confie à Louis que dans sa vie elle est toujours restée prudente affectivement, à cause de l'épisode de 1934 : « Les gens s'en vont, ils s'en vont toujours d'une façon ou d'une autre... » Elle m'embrasse, me retient un instant par le bras : « Dans cette île, il se passe toujours des choses comme ça, très tristes. Il faut croire que cette île est très triste, très seule. » Ana rentre avec de vieilles photos que je lui ai données ; je l'imagine chez elle, seule dans son petit salon obscur, assaillies par des images vieilles de soixante-sept ans.

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Le Mercator, qui vint rechercher l'expédition à l'Île de Pâques

Le soir dans mon lit, je repense à mon grand-père, à ce qu'il a été pour Ana. Mon frère Michel m'a raconté un jour que « Papiche » (le petit nom d'Henri Lavachery dans la famille) poussait le landau de notre père dans les rues de Bruxelles, dans les années 1910. Ce n'était pas normal pour un homme, et on le regardait de travers. Ici, avec Ana, il a pu avoir un comportement que son milieu bourgeois n'autorisait pas. Il lavait l'enfant, dormait avec elle, s'en occupait comme un père de l'an 2000 s'occupe de ses petits. D'ordinaire, les voyages aux antipodes vous font remonter le temps ; pour lui, le séjour à l'île de Pâques fut aussi l'occasion d'expérimenter un rôle révolutionnaire pour l'époque : papa poule.

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Henri Lavachery, « l'Homme de Pâques » 

23:26 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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