21/01/2013

Episode 7

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 7 et dimanche 8 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (7).

Cavalcades sur fond d’océan

Jeudi 17 mai 2001.

Les cavaliers pascuans forment une confrérie spéciale et pittoresque, j'en ai déjà parlé. J'ai demandé à Nikko de m'organiser une séance avec quelques-uns, pour les filmer. Nous avons rendez-vous sur la côte est avec un ami à lui qui a le double avantage, paraît-il, d'être fiable et sympa.

A l'allure où roule notre chauffeur Manuel, 30 km/h, on a le temps de s'imprégner du décor. A gauche la plaine jaune, parsemée de roches noires et de ruines, s'étend jusqu'aux volcans onctueux qui délimitent le paysage pascuan. L'avant-plan est aussi peu avenant que l'horizon est doux. A droite, les petites criques se succèdent, faites de rochers tourmentés, plus noirs que noirs ou alors rouge sang. On se croirait sur une autre planète.

La mer et le ciel affichent un bleu «carte postale». « Quand est-ce qu'il va faire un peu gris, Nikko? J'ai besoin de mauvais temps pour le film. » « Bientôt, bientôt. Avec le changement de lune. »

Quatorze heures. Une barrière de bois, avec une entrée monumentale surmontée d'un crâne de bœuf à longues cornes, un enclos où s'ébattent quinze chevaux nerveux, des bâtiments en rondins : nous venons de pénétrer dans un ranch. Nikko me présente trois hommes, les figurants qu'il a recrutés pour moi. Les cavaliers que j'ai vus jusqu'ici avaient le type polynésien prononcé ; chevelus, barbus, attifés génialement, crottés et fiers, ils ressemblaient à des diables et me plaisaient pour cela. Ici, je me trouve face à deux types bien propres, aux cheveux courts, en jean et chemise impeccables. Ils pourraient être chiliens ou même turcs. Le troisième, Alexandro, propriétaire du ranch, est le seul à avoir de l'allure... une allure de Sioux. Même son destrier, tacheté de blanc, semble sorti d'un western. Je n'ai jamais vu un cheval comme ça à l'île de Pâques ! Déception. On organise néanmoins une série de cavalcades sur fond d'océan, dans la plaine pierreuse, etc. Nikko monte avec les autres, et fort bien. Filmées de loin, ces images pourront servir.

Ce sont bien des pointes de lances préhistoriques

Pendant que les autres prennent congé d'Alexandro, Denis et moi nous baladons dans la campagne. Il y a de l'obsidienne partout. Nous nous mettons à chercher des mata, sans trop y croire. Dix minutes plus tard, nous en avons chacun deux. La forme en as de pique, avec le pédoncule bien dégagé : ce sont bien des pointes de lances préhistoriques. Moi : « Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On les garde ? » Denis, l'air offusqué : « Jamais de la vie ! » Il dépose ses petites mata avec délicatesse, non sans leur avoir donné à chacune un baiser d'adieu. Je l'imite et nous rejoignons Manuel près du minibus. Sans regret ? En ce qui me concerne, je n'oserais pas le dire.

En voiture, j'ouvre le livre de mon grand-père, un exemplaire sans couverture, tellement manipulé qu'il ressemble à un torchon. Je relis le passage où il parle de l'adoption d'Ana. Lui et Métraux sont chez Victoria, un soir mélancolique de décembre 1934 : La petite Ana entre et se laisse embrasser. - Dis donc, Victoria, si je l'emmenais en Europe? Je le dis en riant à demi. J'aime cette petite et je suis le seul étranger dont elle ne fuit pas les caresses. Victoria me regarde gravement. - Parles-tu sérieusement, Henri? J'aimerais bien qu'Ana ne vive pas toujours dans l'île...

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Victoria, en blanc, avec une amie

Sur la vie pascuane, vide de perspectives, Victoria avait cette phrase terrible : L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt. Henri Lavachery n'a pas emmené Ana, finalement. Pourquoi, que s'est-il passé ? Dans son livre, mon grand-père élude la question. On a toujours prétendu dans la famille qu'il avait renoncé au projet par crainte de la réaction de ma grand-mère. Je sais déjà que c'est faux ; quant aux détails de l'affaire, je les connaîtrai demain, avec l'interview d'Ana.

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Victoria (à gauche) répétait souvent cette phrase :

"L'île de Pâques, cette île où l'on mange des patates douces et où l'on meurt."

Le soir, à l'hôtel, je reçois la visite de Grant MacCall, ethnologue australien aux allures de Buffalo Bill. Grant va de maison en maison pour compléter un énorme travail généalogique. Il est ici pour deux ans et connaît tout le monde. Il voit souvent Ana ; il m'apprend qu'elle attendait ma venue avec impatience. « Ta présence la remue, tu sais. Elle a de belles choses à te raconter... » Je voudrais en savoir plus, mais Grant se lève déjà. Il préfère ne rien ajouter. On se quitte en se promettant de se retrouver pour boire un verre dans un bar, dans le bar de l'île... et puis mon emploi du temps chargé fera qu'on ne se verra plus.

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L'anthropologue Grant MacCall


11:38 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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