22/01/2013

Episode 6

Article paru dans le Soir du vendredi 6 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (6).

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Maîtres des lieux, les cavaliers toisent les gringos

Mardi 15 mai 2001

Je suis face à des bâtiments branlants. Du linge troué pend à un fil, près d'un réchaud déglingué. Il y a donc des pauvres à l'île de Pâques. On m'avait dit que la population pascuane, avec ses deux voitures en moyenne par ménage, était plutôt riche. C'est vrai sans doute : le niveau de vie est plus élevé qu'au Chili et dans les autres pays sud-américains. Mais tout le monde ne profite pas de la manne touristique. Dans la voiture, je demande à Nikko si l'île reçoit des subventions. « Rien, nada. » Je lui décris ce que j'ai vu tout à l'heure ; il ne veut surtout pas que j'en tire des conclusions trop rapide : « Il n'y a pas de pauvres ici, Tom, il n'y a que des paresseux ! »

Nous revenons de chez Ana, Nikko et moi. Deux hommes à cheval traversent la rue en nous toisant. Avant de partir, j'ai discuté avec Francina Forment, des Musées royaux, de son voyage d'étude à l'île, en 1993, je crois. Une de ses phrases me revient : « Ah ! les cavaliers... J'ai craqué pour les cavaliers ! » Je comprends à présent son engouement. T-shirts voyants, larges ceintures, chevelures d'encre, ils se distinguent par leur allure. Tous sont fiers. Les uns, nonchalants, vous considèrent avec une nuance moqueuse ; les autres, méchants centaures, semblent mépriser tout le monde et aussi les étrangers. « Tu n'es pas digne de cette île, gringo, tandis que moi je suis un maître de ces lieux », voilà ce que je lis dans les regards des cavaliers. Hier, l'un d'eux, un beau type portant une cape à fleurs (une nappe reconvertie), s'est approché de moi jusqu'à me toucher. Il faisait les gros yeux. Je n'en menais pas large, m'attendant à tout, quand il est parti d'un rire fou et m'a planté là pour dévaler la rue vers la mer en zigzaguant. Il était plus que saoul, assurément.

Nikko m'explique que les cavaliers font pousser de la marijuana un peu partout dans la campagne, là où personne ne va. Ils ne font que ça toute la journée, se défoncer la tête et galoper devant les filles. Je me tourne brusquement vers Nikko : « Il me faut des cavaliers pour mon film. Il m'en faut absolument ! » Il freine sans se soucier de la circulation, pour réfléchir. Il se tait un long moment, redémarre au milieu des klaxons. « Les cavaliers, c'est difficile, ils sont gourmands... » « Ils veulent de l'argent ? » « Oui. Et on ne peut pas compter sur eux. Ils sont parfois de mauvaise humeur... » Nouveau silence. Nikko cogite... « J'en connais un qui sera d'accord sans problème. Oui... » « Demain? » « Demain ! »

L'île de Pâques appartient au Chili depuis 1888. L'armée chilienne occupe la place ; ses voitures sillonnent continuellement Hangaroa. J'interroge Nikko : « Pourquoi toutes ces patrouilles ? Est-ce qu'il y a beaucoup de délinquance ? » La réponse fuse : « Non, mais il faut bien qu'ils fassent quelque chose de leurs journées. » Nous sommes dans la rue principale. Il est 19 heures, les enfants sortent de l'école (ils commencent à 14 heures). Une jeune femme en uniforme, jolie, règle la circulation. « Chilienne », dit Nikko qui a suivi mon regard. « Y a-t-il des policiers pascuans ? » « Non. » Nikko est aimable, calme, mais j'ai plusieurs fois surpris une lueur farouche dans ses yeux. Je ne voudrais pas être son ennemi.

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Avec Nikko et ses deux filles (photo Joseph Claes)

Vingt-trois heures, jardin de l'hôtel. Denis, le nez dans les étoiles, ne cesse de s'exclamer : « Allez, viens voir. La Croix du Sud ! Le Grand Nuage de Magellan ! » Je suis couché dans un transat sous un palmier, aucune envie de me lever. Je joue avec un gecko, petit lézard de nuit. Il fait doux, la journée a été splendide. Ça m'inquiète, parce que nous avons besoin de mauvais temps pour le film, pour illustrer l'expédition de 1934. Dans leurs écrits, Métraux et Lavachery ne cessent de se plaindre de la pluie et du vent, du vent et de la pluie...

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Cavalière de 1934

19:47 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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