23/01/2013

Episode 5

Article paru dans le Soir le jeudi 5 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (5).

On filme Ana et son naturel merveilleux 

Lundi 14 mai 2001.

Ana tient un petit magasin où elle vend de l'huile pour moteur, des cannes à pêche, des boissons fraîches, etc. Les boutiques sont loin d'avoir toutes une marchandise cohérente, comme chez nous. J'avais remarqué ça aussi à Santiago. J'imagine que ce sont les relations du propriétaire, familiales et autres, qui décident de son stock. Et peu importe si les produits proposés n'ont rien à voir entre eux. On filme Ana attendant le chaland devant une minitélé qui diffuse des soaps chiliens ; Ana recevant un client... Elle se prête au jeu avec un naturel merveilleux. Nikko m'a dit qu'elle est très heureuse de ce qui arrive. Les voisins viennent voir ce qui se passe, lui posent des questions. Tantôt elle répond nonchalamment, tantôt, si on tourne, elle les congédie d'un geste. Elle me fait rire.

On l'emmène au marché. Ana achète du poisson au cul d'une camionnette, elle se balade entre les étals de fruits. Même naturel, même nonchalance que tout à l'heure. Des femmes, des connaissances, l'interrogent ; elle fait des réponses laconiques en soupesant les produits. Pas une fois elle ne regarde la caméra.

Je réalise que j'ai eu le réflexe avide du touriste primaire

Le matériel est remballé ; nous prenons le temps de visiter le marché. Entre les colliers de coquillages (importés des îles Fidji) et les statuettes en bois pour touristes, je remarque des mata, pointes de lances en obsidienne, objets anciens. Elles ont la forme caractéristique d'un as de pique. Celles que l'on vend ici sont petites, passablement taillées ; il en existe de bien plus belles dans les musées. Il y en a surtout une à Bruxelles, aux musées royaux d'Art et d'Histoire, ramenée par mon grand-père : grande comme une main, triangle équilatéral parfait, c'est un chef-d'œuvre de l'art préhistorique. Au bout d'une lance bien maniée, cet objet pouvait vous ouvrir le crâne de part en part sans problème. Je voudrais acheter deux ou trois mata sans payer le prix fort ; j'ai besoin qu'un autochtone négocie à ma place. « Tu veux bien faire ça pour moi, Nikko? » Silence ; il me regarde droit dans les yeux. « Non. » Nouveau silence. « Ce sont des pièces archéologiques, notre patrimoine ; normalement, on ne peut pas les vendre. Si tout le monde en achète, il n'y en aura bientôt plus... Elles ne doivent pas quitter l'île, tu comprends. » Je comprends. Je réalise surtout que, moi, historien de l'art de formation, j'ai eu le réflexe avide et l'inconscience du touriste primaire. Je rougis en balbutiant des excuses : « Tu as raison, Nikko, bien sûr. » La honte.

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Mata

A présent nous sommes au cimetière ; Ana va sur la tombe de Victoria Rapahango, sa mère, amie intime de mon grand-père. L'endroit est beau, au bord de la mer, entouré d'un petit mur de pierres volcaniques. Les croix sont blanches, sans exception. La scène qu'on va filmer est évidemment suscitée par nous. Le genre de chose que l'on fait couramment en documentaire et qui, dans le cas présent, me gène un peu. Je regretterais presque d'être là si Ana n'était de nouveau tellement à l'aise dans son rôle.

Dans le dos d'Ana, des hommes creusent la tombe d'un enfant

Elle avance lentement dans les travées, se pose devant la tombe de Victoria, reste sans bouger un temps infini, recueillie. Un peu plus loin, dans le dos d'Ana, des hommes creusent la tombe d'un enfant ; ils la regardent et j'ai l'impression que ça lui plaît. Quand nous avons fini, je m'approche d'elle et lui demande pourquoi les dates de naissance et de mort de sa mère ne sont pas peintes en noir comme son nom. Elle pouffe : On n'avait plus de couleur. C'est cet instant que je voudrais avoir sur pellicule, au lieu du reste. Même si je n'en ferais rien sans doute.

 

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La tombe de Victoria Rapahango (photo Joseph Claes)

Ana et moi restons quelques instants sans rien dire pendant que les autres rangent le matériel. Je songe que la présence d'un traducteur, si elle permet de se comprendre, ne favorise pas le vrai rapprochement. Quand je suis seul avec Ana, c'est moi qu'elle regarde. Quand Nikko est là pour traduire, c'est lui qu'elle voit la plupart du temps. A retenir.

Nous reconduisons Ana chez elle, allons manger un bout chez notre amie Gladys. Séance de bisous. Nous commandons de la salade du jardin et du poulet pascuan, sachant bien que ces denrées viennent par avion. Notre hôtesse se fâche tout rouge, fait mine de suffoquer : le jeu habituel.

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Nikko Haoa sénior, Ana, Juan Chavez, Jorge Edmunds, frère aîné d'Ana,

et notre traductrice (photo Joseph Claes)

12:46 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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