24/01/2013

Episode 4

Article paru dans le Soir le mercredi 4 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (4).

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L'équipe: L.-P. Capelle, P. Heymans et D. Roussel (photo Joseph Claes)

Des Pascuanes nous observent de loin

Dimanche 13 mai 2001.

Treize heures, en route vers Anakena, une des seules plages de l’île où les rochers font place au sable fin. Le ciel est d’un bleu agressif. L’herbe jaune prend une teinte fluo, et les milliers de roches, de cailloux, évoquent le charbon. 

On aperçoit des nuées d'oiseaux agiles, qui vont d'un rocher à l'autre. L'un d'eux se tient immobile au sommet d'une ruine, à cinq mètres de nous. Je reconnais un rapace... tous ces oiseaux sont des rapaces ! « Chimango », dit Manuel. Il s'agit d'une sorte de faucon introduit en 1928 pour combattre les rats qui proliféraient à l'époque. « Maintenant les rapaces sont trop nombreux », remarque Nikko. Il nous montre une plante basse à fleurs jaunes que l'on voit un peu partout. « Cet arbuste a été amené par les Chiliens pour combattre l'érosion, tu vois. En été, les fleurs jaunes couvrent toute l'île. On ne voit plus que ça... »

Anakena s'ouvre devant nous, avec ses palmiers vigoureux. Un voilier trône au milieu de la baie. Nous ne descendons pas à la plage directement, préférant faire le tour afin de voir le décor de face. Nous trouvons une sorte de hangar bas en planches et en tôle. Un homme vit là, un ermite pascuan aux cheveux clairs. Il s'affaire autour de sa maison plate. Commentaire de Nikko : « Pêcher et dormir, il ne fait rien d'autre dans sa vie. » Une forme hirsute sort du hangar; c'est la femme de l'ermite, une Allemande. Elle salue notre guide, ramasse quelque chose et vient vers lui d'un pas décidé. Elle lui offre une plante froissée genre pissenlit. Cadeau pour le père de Nikko, atteint du cancer. Le malade doit respirer la plante, ou la mâcher... instructions confuses. Nikko remercie, nous rejoint en souriant. « Elle est folle », dit-il un peu gêné. Il gardera cependant le « pissenlit ».

Les ravages du temps

Nous foulons le sable, remontons vers l'Ahu Naunau et ses sept statues qui tournent le dos à la mer. Des Pascuanes nous observent de loin ; jeunes, moins jeunes, jolies ou pas, toutes des effrontées. Je plaisante.

A l'époque de mon grand-père, les statues de l'île étaient tombées des sanctuaires. Les Pascuans les avaient renversées eux-mêmes, systématiquement, au cours de guerres tribales qui ravagèrent l'île au XIXe siècle. A partir des années 1960, on commença à restaurer des plates-formes. La première à retrouver ses statues fut l'Ahu Akivi, non loin d'Hangaroa. Nous l'avons visitée hier, et le contraste avec le monument qui s'étale devant nous est frappant. Là-bas, comme partout ailleurs ou presque, les statues ont subi les ravages du temps, l'agression violente du vent et de la pluie. Leurs contours sans la netteté initiale, leurs traits délavés, avec ici et là quelques blessures béantes, les font ressembler à des lépreux. L'allure de ces plates-formes alignant sept, voire quinze colosses de pierre demeure fort réussie. Mais l'effet saisissant du spectacle vient beaucoup de la dégradation des monuments. Les statues sont comme désincarnées; on dirait qu'elles remontent à la nuit des temps alors qu'en réalité, elles n'ont pas plus de cinq ou six cents ans, pour la plupart. Ici, à Anakena, l'impression est complètement différente. Les statues de l'Ahu Naunau, grâce à un séjour prolongé dans le sable, à l'abri, ont conservé leur jeunesse. Le dessin des lèvres, des longues oreilles, des mains effilées, somptueuses, a gardé sa précision première. Avec les palmiers en arrière-plan, la plage souriante, le décor est unique : vraiment polynésien. A l'Ahu Naunau, on imagine la vie préhistorique, les feux et les danses, les chants et les cris d'enfants. Les statues vous parlent au lieu de vous intimider.

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Ahu Naunau

L'eau doit faire plus de vingt degrés. Je nage doucement, en regardant au loin les moai (statues) dodus du Naunau qui me tournent le dos. Les colosses de l'île de Pâques regardent vers l'intérieur des terres pour la simple raison qu'ils font face aux anciens villages. Là-bas, derrière les palmiers, Manuel attend près du minibus : petite silhouette ronde, aussi immobile qu'un moai. Sur la plage, Denis s'escrime avec ses palmes ; s'il tarde encore, il va rater le dernier soleil. Je rigole tout seul en pourchassant un poisson bleu à long nez. Anakena! Anakena! Mon lyrisme endormi se réveille. J'enlève mes vêtements, je nage et laisse fuir ma fatigue, et toutes la mélancolie des paysages du passé... Anakena, dis-je à Métraux, enfin nous sommes en Polynésie. Ces phrases de mon grand-père, je les connais par cœur; Denis aussi, qui arrive finalement. Nous avons déjà filmé un peu, des paysages, l'un ou l'autre décor à Hangaroa. Demain nous passons la journée avec Ana. Le tournage va vraiment commencer.

12:40 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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