27/01/2013

Episode 3

Article paru dans le Soir du mardi 3 juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (3).

J’ai appris hier que la léproserie est toujours debout

Samedi 12 mai 2001.

Nous sommes chez Ana, Nikko et moi. Je comprends très peu l’espagnol et c’est tant mieux : il est plus facile d’en rester aux échanges superficiels. Toujours le souci de mon interview. Ana est frustrée. Elle profite d’une courte absence de Nikko pour me faire savoir sa déception : « Qu’est-ce que tu parles, comme langue ? Il faut apprendre l’espagnol ! » Je sens qu’elle est un peu fâchée. Nikko revenu, la conversation reprend. J’explique à Ana la suite des événements : « On va venir te filmer chez toi, au marché… » Elle acquiesce sans broncher, comme si elle s’y attendait. Je l’observe : regard intelligent, noblesse d’attitude, et de temps en temps une explosion de rire. Le genre de petite dame respectable qui doit aimer, de temps à autre, une plaisanterie leste. Elle serait même capable d’en faire. Elle me plaît. On se sépare gentiment ; une complicité commence à naître.

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Avec Ana (chemise rose) et d'autres anciens (photo Joseph Claes)

Nous ne sommes pas à l’Île de Pâques uniquement pour des interviews ; nous venons aussi filmer des paysages, des sites où mon grand-père et l’ethnologue Alfred Métraux plantèrent leurs tentes et travaillèrent. Je suis à l’affût de bâtiments anciens. J’ai appris hier que la léproserie est toujours debout. Il y avait une vingtaine de lépreux dans l’île en 1934, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui, m’apprends dit Nikko. « Tu veux voir l’endroit ? » 

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Le camp de l'expédition franco-belge, juille 1934

Dix minutes de route ; nous arrivons au nord de Hangaroa. La végétation, plus tropicale qu’ailleurs, est un peu pourrie. « Et les lépreux, Nikko, ils sont morts ? » « Non, répond-il. Il en reste six, je crois. Ils vivent à Santiago. » On se gare non loin d’une série de bâtiments en ruine ; l’endroit semble abandonné. Nous suivons Nikko entre les maisons. « De quand datent les bâtiments, Nikko ? » « On va demander. » J’aperçois un homme debout sur une terrasse. On s’approche ; je scrute ses mains, sa figure… Rien d’anormal. Sans doute un lépreux léger, soigné dès l’apparition de la maladie. Nikko engage la conversation en pascuan. Soudain, il tourne la tête, moi aussi. Il y a un autre homme, un vieux, assis dans un coin, qui n’a plus de visage. Nikko lui demande l’âge de la petite cité perdue. « La plus vieille maison date de 1940 », dit l’homme, sans nous regarder. Nous partons. Je suis un peu gêné. On monte en voiture sans rien dire. Il y a un peu de vent ; le silence est total. Nikko démarra en trombe. « Pourquoi reste-t-il ici, ce pauvre homme ? » « Il a tout ici, ça fait des années qu’il est là. » « Et le jeune ? » « Il est payé pour s’occuper du vieux. » 

Nikko freine brusquement pour laisser passer un motocycliste, un militaire. « Celui-là roule toute la journée. Il s’amuse. » Notre guide juge sévèrement pas mal de gens, et pas seulement des colons chiliens. La plupart des hommes sont des fainéants, à ses yeux. Lui travaille sept jours sur sept à l’hôtel. Pendant ce temps, les autres vont à la pêche, regardent paître leurs chevaux et leurs vaches maigres en buvant du vin blanc.

Bidon à essence et tôle ondulée

Le midi, nous avons déjà nos habitudes dans une petite gargote à côté de l’hôtel. Gladys, la serveuse, une forte mama pascuane, nous embrasse à notre arrivée. Je prends du poulet, tandis que les autres demandent le sandwich au thon, orgueil de la maison. La commande tarde à venir ; nous taquinons Gladys, qui adore ça. Enfin elle apporte nos assiettes, et nous entamons un petit jeu qui va devenir un rituel : « Gladys, ces tomates, elles viennent de ton jardin ? » « Non, l’avion les a apportées. » « Et la salade, Gladys, c’est toi qui la fait pousser ? » « Non ! elle est chilienne aussi. » « Et mon poulet, Gladys, il est pascuan, lui au moins ? » « Nooooon ! Le poulet d’ici est trop dur. Ce poulet-là vient du continent. » On rit.

14 heures. Nous explorons Hangaroa à la recherche de décors pour le film. Nikko nous montre quelques maisons anciennes, mangées par une végétation tropicale. Nous empruntons les chemins de terre, visitons les jardins… On trouve partout de vieux bidons à essence, poubelles ou réservoirs d’eau. Je me souviens d’une phrase de mon grand-père, dans son livre : Le bidon à essence et la tôle ondulée, ces deux cadeaux du monde moderne qui sont en train d’anéantir le pittoresque de la terre. Je m’aventure seul dans une cour, un berger allemand pelé me saute dessus ; heureusement, il est retenu par une laisse. C’est le premier chien méchant que je rencontre. On croise des chiens partout, de toutes les races, affectueux en général. Certains vivent en bande ; ils n’en sont pas moins braves. Hier, j’ai vu un shar pei, un cocker, un setter irlandais et deux caniches. Comment sont-ils arrivés ici ?

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Henri Lavachery en route vers le volcan Rano Raraku. Sur la gauche, une maison de tôle.

18:51 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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