04/02/2013

Tournage à l'Île de Pâques, 1 et 2

Article paru dans le Soir du week-end : samedi 30 juin et dimanche 1er juillet 2001

En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (1).

Dans les pas d’Henri à l’Île de Pâques

Jeudi 10 mai 2001, arrivée à l’Île de Pâques.

Elle n’est pas venue à l’aéroport. Louis me suivait avec la caméra, pour saisir cette rencontre entre le petit-fils d’Henri Lavachery et Ana Haoa devenue une vieille dame, et elle n’est pas venue. Je suis déçu mais je me calme. Nikko Haoa, le neveu d’Ana, nous accueille en nous gratifiant du traditionnel collier de fleurs. Il a travaillé sur le film Rapa Nui, produit pas Kevin Costner, une mauvaise fable. Nikko nous guidera tout au long du tournage. Je lui ai signifié dès le début que mon film est une production belge, une petite chose culturelle, et qu’il ne devait pas s’attendre à un salaire mirobolant. Il m’a rassuré : ce qu’il fera pour moi, il le fera pour sa tante Ana, en souvenir de l’amitié entre Henri Lavachery et sa famille ; il travaillera pour pas cher.

Je revois la scène de l’enlèvement de la statue Pou Hakanononga

L’hôtel est à cinq minutes de l’aéroport. Nous suivons une large rue, « la grande rue d’Hangaroa », nous dit Nikko. Les maisons sans étage défilent ; certaines ont le toit ou les murs en tôle ondulée. Des murets en pierre volcanique entourent les jardins que l’on devine poussiéreux. Une forte odeur de fumier, poivrée, monte de la terre. Il y a du monde, des vieux, mais aussi beaucoup de jeunes discutant devant des boutiques. Je m’attendais à une ville sans âme ; je m’imaginais que l’argent du tourisme avait dû permettre le développement d’une urbanité « clean », une floraison de bungalows tristement pareils. Je me trompais visiblement. Hangaroa ressemble à n’importe quelle bourgade d’Amérique du Sud.

Minuit. Nous avons jeté nos bagages à l’hôtel et couru respirer l’air de l’Île de Pâques. Nous contemplons la baie d’Hangaroa, dont je connais si bien les contours grâce aux photographies de 1934. Je revois un instant l’enlèvement de la statue Pou Hakanononga : les marins belges et les Pascuans poussant le colosse dans la mer, tandis que le navire-école Mercator attend au large. Cette statue est aujourd’hui aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. Francina Forment, conservatrice de la section Océanie, m’a prévenu : « On va te demander de rapporter la statue emmenée par ton grand-père, tu verras. » J’ai donc préparé une batterie d’esquives, du genre : « Ce n’est pas moi qui décide, c’est le gouvernement… Au musée, elle est bien protégée, elle ne subit pas d’agressions extérieures… Il vous reste assez de statues dans l’île, vous pouvez bien nous en laisser une… »

Un ahu, sanctuaire antique, se dresse devant la baie. Sa plate-forme porte deux statues qui, à cette heure, ne sont que des ombres. L’une a le visage mangé, comme emporté par un obus. L’effet est plutôt pathétique. Nous rentrons à l’hôtel d’un pas lent ; l’air, ici, ne sent pas la mer. L’eau est peu salée, je m’en rendrai compte plus tard. 

Je ne ressens aucune émotion forte à arpenter enfin le sol de l’Île de Pâques ; à cet instant je suis vide d’impression. Les efforts pour faire ressurgir les images léguées par mon grand-père sont inutiles et j’y renonce vite. J’ai l’intuition que les moments où je me retrouverai avec lui seront rares et précieux. Pour le reste, mon expérience sera indépendante de la sienne et c’est tant mieux. J’étais naïf de croire le contraire.

Un bruit de galop. L’apparition d’un cavalier nous surprend. Pieds nus, montant à cru, l’homme nous lance un regard farouche. Il est emmitouflé dans un costume bizarre ; je crois deviner plusieurs couches de vêtements râpés sous une sorte de cape. Le cavalier s’évanouit dans la nuit noire ; on entend encore le bruit des sabots sans fer claquent sur l’asphalte, puis plus rien. Nous nous regardons, heureux de cette vision pleine de caractère… Ce lieu est vivant.


Article paru dans le Soir du lundi 2 juillet 2001
 
En 1938, Henri Lavachery part en expédition à l’Île de Pâques. Il y rencontre Ana Haoa qu’il aimera comme sa fille. En 2001, Thomas Lavachery retourne à l’Île de Pâques filmer le passé de son grand-père (2).
 
Lac mort et décor lunaire
 
Vendredi 11 mai 2001.
 
Onze heures. Nikko m’indique la maison d’Ana. Louis me suit avec la caméra. Je toque à la porte, j’attends, j’attends… Est-ce qu’elle est là ? Bruit à l’intérieur. La porte s’ouvre enfin ; je suis face à elle. Je reconnais nettement la forme de son visage, le front haut des photos de 1934. L’émotion, avec la caméra sur nous, et tout le monde autour, ce n’est pas ça, évidemment. On se jette des regards furtifs, volés pour ainsi dire.
 

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Ana en 1934
 
Ana : « J’aurais pu être sa tante, tu me dois le respect. » Elle rit, tandis que Nikko me regarde sans comprendre. Je lui explique que si Ana était venue en Belgique avec Henri Lavachery, elle aurait été une tante pour moi. Il rit aussi. On pourrait se dire encore des tas de choses, j’en ai envie, mais ce n’est pas une bonne idée. Il faut garder l’essentiel pour l’interview qui sera je l’espère un moment fort du film. Me retenir comme cela dans mon élan vers Ana est particulièrement frustrant. Foutu docu.
 
Avant de partir, je lui offre une photographie encadrée. Mon grand-père et Victoria, la mère d’Ana, sont assis dans l’herbe. Lui, bronzé, les cheveux en bataille, mince comme à 20 ans (il avait maigri de trente kilos pendant son séjour), regarde la jeune femme avec des yeux qui en disent long. Ana prend le cadre en me remerciant. Elle sort un album de famille. A la fin, il y a des photos noir et blanc, et parmi elles, une de l’époque de l’expédition. C’est celle que je viens d’offrir ; envoyée autrefois par mon grand-père. J’ai amené la seule qu’Ana a déjà. Aucun cliché ne montre si joliment l’attachement d’Henri pour Victoria. Si nous avons fait le même choix à soixante ans de distance, ce n’est pas par hasard. Je suis ému.
 

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Victoria Rapahango et Henri Lavachery. La fameuse photo...
 
Notre chauffeur est chilien ; il a épousé une Pascuane et vit ici tranquillement, heureux comme un roi. « Ici on ne travaille pas beaucoup, on va à la pêche, on rencontre des amis… c’est bien. » Il a connu une enfance pauvre dans les bidonvilles de Santiago, avant de se faire boxeur puis garde du corps d’un général de Pinochet. 
 
Toutes les statues de l’île ont été sculptées dans le tuf du volcan Rano Raraku, le site le plus célèbre de l’île. Ensuite, la plupart furent acheminées vers les ahu, plates-formes cérémonielles qu’on rencontre à profusion sur les côtes. Les touristes courent au Rano dès leur premier jour ici, c’est la coutume, et nous faisons comme eux.
 
Finir ses jours ici
 
On monte sans caméra, sans rien : c’est une visite d’agrément. Les statues dressées sur les pentes, sans ordre, je les ai presque toutes vues un jour en photographie. Certaines, aux proportions harmonieuses, aux formes amples et épurées, représentent le sommet de l’art pascuan. Nous visitons la carrière : les statues en cours de fabrication, encore attachées à la montagne…
 
Commentaire de Paul notre ingénieur du son, exactement le même que celui de l’ethnologue Alfred Métraux 60 ans plus tôt : « On dirait que les sculpteurs sont partis dîner et qu’ils vont revenir dans cinq minutes. » Nous parvenons jusqu’à l’intérieur du cratère, où d’autres statues dressées contemplent un lac mort, dans un décor lunaire. Il y a quelques touristes, deux, trois Américaines bruyantes. Nikko s’en excuse : « Les meilleurs moments sont le lundi et le vendredi matin, quand l’avion arrive. Les uns s’en vont, les autres débarquent, et ici il n’y a pas un chat. » Mon complice Denis, qui va monter le film, s’extasie : « Tu te rends compte, c’est quasiment comme si on était au pied des pyramides quasiment sans personne. Nikko a raison, il faut qu’on revienne lundi, avec des cigares et un verre de whisky… »
 
On quitte le cratère sous un soleil de plomb. Un grand type mince, genre baba cool, nous rejoint dans notre descente. « Je suis Français, salut. Vous voyez ces arbres là-bas en bas, la petite forêt, c’est là que j’habite. Ma femme est Pascuane, je suis ici depuis quatre ans. Oui, ça fait quatre ans maintenant. C’est chouette, c’est cool. Au début, je faisais un peu le guide pour les francophones, mais je me suis fatigué… Vous vous appelez Lavachery, ah ouais ! Henri Lavachery, bien sûr je connais. Il a emmené une statue. Ma femme et moi, on recense les œuvres qui sont à l’étranger, un travail dingue. On trouve que tout ça devrait revenir un jour… mais votre grand-père, c’était un bon gars, je pense. Les vieux ici, ils en disent du bien… » Les yeux du Français chavirent bizarrement, puis il se reprend : « Au début, j’étais guide, ouais, mais je me suis fatigué… »
 
Nous rentrons à Hangaroa dans une lumière dorée de fin de journée. Le décor d’herbe jaune, criblé de roches noires, est celui dépeint cent fois par mon grand-père dans son livre. Mais l’arrière-plan de collines veloutées, aux couleurs subtiles, rend l’ensemble plus accueillant que je ne l’imaginais. Les descriptions de Métraux et Lavachery sont dures ; ils ont connu l’île sous la pluie et le vent, et sans les arbres qui ont été plantés depuis 1934.
 
« Je finirais bien mes jours ici », déclare Paul. Une phrase que ni Métraux ni mon grand-père n’ont jamais prononcée.
 

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Manuel, chauffeur, ancien boxeur

Statue au Rano.jpg

Une staute sur les pentes du volcan Rano Raraku (photo Joseph Claes)

17:01 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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