06/06/2012

Des saltimbanques

A l'occasion des dix ans du cahier "Lire" de la Libre Belgique, cette question fut posée à 20 écrivains : qu'est-ce qu'être un écrivain aujourd'hui ? J'étais du lot, et voici donc ma réponse, dans laquelle je met en avant un aspect de ma vie d'auteur : les rencontres scolaires.

Des saltimbanques

Je ne suis pas un écrivain tout court, je suis un écrivain « jeunesse », ce qui n’est pas tout à fait la même chose, messieurs dames. Un jour, à l’heure où j’entamais cette belle carrière, mon éditrice, Geneviève Brisac, m’a glissé ces mots entre deux portes : « Nous sommes des saltimbanques. » Je me suis demandé ce qu’elle voulait dire par-là. Avait-elle fumé, par hasard ? Forcé sur le champagne ? Quant à moi, je réduisais le métier aux longues heures passées devant l’ordinateur, point final. Labeur romantique de l’homme seul convoquant rêves et démons…

Et puis, très vite après la parution de mon premier opus, une demande arriva par le biais de l’Ecole des loisirs, ma maison d’édition. Il s’agissait de rencontrer une classe pour parler de mon livre. Je me rendis dans un collège français et répondis consciencieusement aux questions des élèves. Soyons honnête, je ne me souviens pas de cette première fois. Des dizaines et des dizaines d’autres ont suivi, à Bruxelles, à Huy, à Waremme, à Liège, aux Ulis, à Evreux, à Colmar, à Bordeaux… Je suis allé causer de mes livres jusqu’au New Brunswick, pays des Indiens Micmacs, de l’orignal et du crabe des neiges.

La vie d’un auteur jeunesse est, aujourd’hui, jalonnée de ces moments devant les classes. Cela fait partie intégrante du métier. Intimidé au début, on se transforme en professionnel de l’exercice. C’est fou comme on se rode vite.

Je suis de ceux qui aiment ces rencontres, en dépit de leur caractère fatalement répétitif. Eviter  le rabâchage est d’ailleurs une gageure que je trouve excitante. Il n’empêche, lorsque je vois trop de têtes blondes, je fatigue, j’aspire à la déconnexion. Rêves et démons piétinent en m’attendant chez moi, dans mon bureau-tanière. Je leur consacre une période exclusive. Après un mois, le manque se fait sentir : je veux retourner dans les écoles, tel un acteur privé de scène. Je revis des instants mémorables, je ris tout seul. Parfois, je me surprends à converser mentalement avec des ados imaginaires. Geneviève avait raison, pardi ! Nous sommes des saltimbanques.

(texte paru le 4 juin 2012)

10:48 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Rencontres dans les classes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |