21/03/2012

Henri Lavachery

Il y a deux ou trois ans de cela, une universitaire américaine avait le projet de rééditer en anglais un livre de mon grand-père : Les pétroglyphes de l'Île de Pâques (De Sikkel 1939). Cet ouvrage est considéré comme sa principale contribution aux études pascuanes. Sollicité pour écrire une introduction, j'avais produit le texte ci-dessous. Hélas, il est depuis lors resté dans mes tiroirs, le projet de réédition n'ayant pas abouti.

Ce texte constitue une bonne introduction à mon grand-père et à son aventure pascuane. Je précise qu'il était truffé de notes en bas de pages que vous ne trouverez pas ici.

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Henri Lavachery à l'Île de Pâques, 30 juillet 1934

Henri Lavachery, un esthète à l’île de Pâques

Henri Lavachery est né en 1885, à Liège, en Belgique. Son père, avocat et romancier, avait des idées anarchistes. Grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau, l’éducation qu’il offrit à ses enfants fut originale et très libre. Henri en retira un don certain pour le bonheur et une solide confiance en soi.
Après des études de Philosophie et Lettres à l’Université Libre de Bruxelles, il épousa une jeune fille de bonne famille, Marguerite Grafé. Il entama une longue carrière dans l’industrie, où il s’ennuya. Cadre dans une usine de bleu d’outremer (la poudre à lessiver de l’époque), directeur d’une fabrique de céramique... il subvenait aux besoins du ménage. Mais il se sentait une âme d’artiste. Il peignait, écrivait des nouvelles, des pièces de théâtre. Il sortait beaucoup et choisissait ses amis parmi les poètes et les peintres. C’est dans ce milieu bohème, joyeux, curieux de tout, qu’il contracta un virus durable : la passion pour les arts traditionnels d’Amérique du Sud et d’Afrique.
Lavachery organisa, en 1931, la première grande exposition d’art africain en Belgique. Au même moment, il participa bénévolement à la réorganisation de la section Amérique des Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. Son objectif était d’intégrer au plus vite le personnel salarié du musée, et d’abandonner, après vingt ans, ses activités mercantiles.
C’est alors qu’une statuette en bois de l’Île de Pâques, un objet ancien, d’une qualité exceptionnelle, tomba entre ses mains . Il lui consacra un article de trente pages  qui l’amena à dévorer toute la littérature existante sur l’île aux statues géantes, à commencer par The mystery of Easter Island, de l’Anglaise Katherine Routledge .
En décembre 1932, Paul Rivet, directeur du Musée d’Ethnographie du Trocadéro, le futur Musée de l’Homme, vint en Belgique pour admirer une collection d’objets de l’Île de Pâques conservée au couvent des Pères de Picpus, à Braine-le-Comte. Henri Lavachery lui servit de guide. Les deux hommes sympathisèrent et, dans l’inspiration du moment, conçurent un projet d’expédition archéologique à l’Île de Pâques. Rivet et Lavachery, il faut le préciser, ne croyaient pas que les habitants polynésiens de l’île, les Pascuans, eussent pu être les auteurs des statues. Pour eux, et pour beaucoup d’autres, les géants de pierre étaient certainement l’œuvre d’une civilisation grandiose, disparue depuis des millénaires. Une hypothèse que les fouilles ne manqueraient pas de confirmer, pensaient-ils.
Rassembler les fonds demanda plus d’un an d’efforts. L’expédition s’embarqua pour les mers du Sud dans les premiers mois de l’année 1934. Rivet n’en faisait pas partie. Lavachery était accompagné par Alfred Métraux, ethnologue, et Louis-Charles Watelin, spécialiste de la technique des fouilles. Watelin mourut d’une pneumonie pendant le voyage, suite à une partie de chasse en Patagonie.
Lavachery et Métraux débarquèrent à Hanga Roa, unique village de l’Île de Pâques, le 28 juillet, par un matin pluvieux. J’ai raconté ailleurs , longuement, les péripéties de l’expédition franco-belge de 1934, qui marqua l’histoire récente de l’Île de Pâques et contribua grandement, dans la voie tracée par Routledge, à dissiper l’aura de mystère qui entoure ce petit coin de terre perdu dans le Pacifique.

Lavachery rêvait de grande découverte. Il espérait trouver, sous le sol pascuan, les vestiges de cités antiques et merveilleuses. Il en fut pour ses frais, car sa pioche ne rencontra que la roche dure. « Le sol de l’Île de Pâques comporte une couche d’humus extrêmement mince, sur un fond de roc originel très dense, annonça-t-il à Rivet. Et toutes les traces de culture humaine sont en surface. Il n’y a pas, il n’y aura jamais de fouilles profondes à y faire . »
Au départ, Alfred Métraux considérait Lavachery avec une réserve teintée de mépris. Mais ses préventions tombèrent rapidement et les deux hommes devinrent amis. « Notre travail devint une entreprise commune, poursuivie dans un esprit de camaraderie qui demeure pour moi le plus beau souvenir de cette expédition  », confiera Métraux des années plus tard.
Pendant trois mois, les deux hommes firent le tour de l’île en suivant la côte, où se trouve l’immense majorité des sites. Métraux s’était choisit un informateur, Juan Tepano, spécialiste reconnu du passé local. La femme de Tepano et Nikola Pakomio, personnage au regard farouche (le bruit courait qu’il avait commis un meurtre dans sa jeunesse) accompagnaient l’expédition. La première était chargée de la cuisine tandis que le second avait plusieurs fonctions : monter les tentes, chercher l’eau et la nourriture et, à l’occasion, aider Henri Lavachery dans ses travaux archéologiques.
Le fiasco des fouilles n’avait pas entamé la bonne humeur de Lavachery, qui ne tarda pas à ouvrir les yeux sur l’origine polynésienne des monuments pascuans. Avec l’aide de Tepano, il dut apprendre à « lire » l’architecture de l’Île de Pâques. Car les ahu, complexes de temples ouverts, n’étaient plus que des ruines confuses. Leurs plates-formes à statues se confondaient avec les rochers environnants, et les statues elles-mêmes, renversées, brisées, ajoutaient au chaos général. La patience de Lavachery fut bien récompensée : « Après quelques jours passés à étudier et à mesurer les édifices de la région sis entre notre camp et la mer, je suis à même d’établir un plan et une description complète de l’Ahu Tepeu, considéré comme un groupe de constructions formant un tout et établies en fonction les unes des autres. Ce groupe lui-même existe en fonction d’un village ancien aux limites duquel est placé notre camp. Entre le village et le complexe de l’ahu s’étend une esplanade où se passaient des fêtes de caractère religieux et social dont Métraux note le détail sous la dictée de Tepano. Le site dont nous avons sous les yeux le squelette prend vie . »
Un soir d’août, l’expédition installa son camp à la pointe nord de l’île, près d’un réservoir d’eau. Le lendemain matin, dans un froid mordant, Tepano affichait un sourire radieux. Il emmena Lavachery et Métraux en promenade, jusqu’à l’entrée d’une grotte située à l’intérieur des terres. Lavachery devait longtemps se souvenir de ce moment…
Juan Tepano s’engouffre dans le trou noir, en se mettant sur le dos. Les membres de l’expédition suivent son exemple. Courte glissade sur une terre molle, pour se retrouver dans une cavité basse, le visage couvert de toiles d’araignées. Il fait très sombre, et les yeux doivent s’habituer. Un plafond rougeâtre émerge de l’obscurité, puis la roche révèle ses autres couleurs : jaunes, vert émeraude, violet cru…
« Et tout à coup, racontera Lavachery, nous prenons conscience d’innombrables visages penchés vers nous. Visages sculptés dans la pierre, au nez fort, à la bouche lippue, visages simplement gravés dans un cercle, les autres se partageant comme les deux lobes d’un cœur. Certains ont les oreilles écartées, faunesques, et tous, d’énormes yeux ronds, vides, vastes, d’où descend un regard atone de poisson.  »
La grotte se nommait Heu. Face aux visages de pierre, représentations du dieu Maké Maké, Lavachery ne cacha pas son enthousiasme. Tepano, ravi, lui annonça qu’il avait d’autres surprises de ce genre. Et en effet, dans les jours suivants, il montra de très nombreux pétroglyphes à l’expédition. Gravés d’un trait rapide ou patiemment dégagés de la pierre, comme de véritables bas-reliefs, ils représentaient des poissons, des oiseaux, des tortues, des monstres marins… Certains étaient énormes – « les plus grands pétroglyphes d’Océanie !  », se réjouit Lavachery –, d’autres minuscules. On les trouvait aux alentours des anciens villages, près des réservoirs naturels, ou encore le long du rivage, sur les grandes dalles de lave noire. Devant de vastes gravures de bateaux, Lavachery se posa cette question : « L’île aurait-elle été plus boisée jadis ?  »
Il consacra une bonne part de son temps aux pétroglyphes, relevés à l’aide du dessin ou de la photographie. Dans ce dernier cas, il prit soin de les repasser à la chaux vive délayée dans l’eau, afin qu’ils apparaissent clairement sur les clichés.
Henri Lavachery, peintre amateur, trouva un réel plaisir à cet exercice. Il en oubliait de déjeuner. Et Tepano fut très fier de voir un étranger consacrer une telle énergie à « chasser les vieux dessins ».
L’exploration de l’île dura cent jours et se termina par le volcan Rano Raraku, où Lavachery occupa son temps à dessiner les statues en vue d’une étude stylistique. De retour à Hanga Roa, l’expédition retrouva la population indigène.
L’Île de Pâques était une colonie chilienne depuis 1888. Les Pascuans vivaient sous la surveillance d’un gouverneur, cantonnés dans une réserve entourée de barbelés. Sur les dix-huit mille hectares de l’Île de Pâques, une compagnie anglaise, Williamson & Balfour, en louait quinze au Chili pour l’élevage du mouton. Inutile de dire que, selon la bonne vieille coutume coloniale, les terres de la réserve étaient les plus mauvaises.
Les Pascuans parqués sur le sol de leurs ancêtres, tandis que les moutons s’ébattaient sur un vaste territoire en se gavant d’herbe grasse, la situation était choquante, pour le moins. Entre les blancs de l’île et les autochtones, les relations ne pouvaient être que mauvaises. La présence de Lavachery et Métraux, européens au regard amical, intéressés par la culture traditionnelle, marqua les esprits. Ce fut, pour les Pascuans, une période heureuse – un répit dans la triste monotonie ambiante. Lavachery, affable, généreux, joyeux aussi (ce que Métraux n’était guère), reçut le nom de caballero bueno : « Monsieur bien ». Il aimait les fêtes et la danse, se souviennent encore les vieux Pascuans.
Il se lia avec Victoria Rapahango, femme au regard languide, descendante de la tribu « royale » des Miru. Douce et fière à la fois, Victoria inspirait le respect. « Elle a beaucoup de la grande dame qu’elle eût été dans l’ancienne société polynésienne, jusqu’à ce détachement philosophique…  », écrira Lavachery.
Victoria avait vécu avec un Anglais, ancien administrateur de la compagnie anglaise, qui l’avait quittée en lui laissant trois enfants. Il lui envoyait une pension régulière qui permettait à la petite famille de vivre mieux que tout le monde ou presque. Victoria était l’une des rares pascuanes à porter des chaussures.
Elle riait souvent, mais souvent aussi, son visage prenait une expression mélancolique. Elle restait silencieuse pendant un long moment. Quand elle reprenait la parole, c’était pour prononcer une phrase désabusée, comme celle-ci : « Cette Île de Pâques où l’on mange des patates douces et où l’on meurt.  » 
Victoria avait une fillette de cinq ans, Ana. L’enfant aimait beaucoup Lavachery, qui le lui rendait bien. Il s’en occupait tendrement. Il l’emmena plusieurs fois dans la grotte Anakai-tangata, proche de Hanga Roa, où il allait copier une peinture rupestre. Étendue sur un petit lit de sable, Ana le regardait pendant des heures, en silence. Le soir, il la ramenait à la maison, sur les épaules, puis il la lavait et lui racontait des histoires pour l’endormir.
Qu’elles deviennent maîtresses d’un étranger ou qu’elles épousent un Pascuan misérable, l’avenir n’était pas rose pour les filles à l’Île de Pâques. Un jour, Victoria demanda à Lavachery d’emmener Ana en Belgique, pour qu’elle reçoive une éducation européenne. Sans hésiter une seconde, il accepta d’adopter l’enfant.
L’expédition demeura dans l’île pendant cinq mois en tout. Métraux travailla avec rage, certain qu’il accomplissait un « sauvetage ethnographique  ». Quand il en eut fini avec Tepano, il se tourna vers d’autres anciens, auxquels il fit subir des interrogatoires serrés, épuisants.
Métraux accorda beaucoup d’attention à la mythologie. « J’ai transcrit en vieux pascuan tout le folklore de l’île, soit à peu près la valeur d’un gros volume », écrivit-il à Paul Rivet , avant de conclure par mots : « L’importance de mon matériel n’apparaîtra que lorsque je serai à même de pouvoir le comparer à ce que nous connaissons de la littérature orale des autres îles. »
En plus de ses plans de sites, de ses croquis archéologiques sensibles, dignes d’un voyageur du XVIIIe siècle, Lavachery constitua un énorme matériel concernant les pétroglyphes. Il releva, avec « un zèle infatigable  », quelque cinq cent motifs sur tout le territoire de l’île.
Il procéda également à un recensement des monuments en vue d’établir une carte, la plus complète possible . Et il ne manqua pas de récolter des informations d’ordre ethnographiques, comme l’attestent ses carnets de terrain. Son carnet numéroté « III » (il y en à cinq en tout, conservés par la famille) contient, par exemple, le dessin d’un mannequin à taille humaine appelé paina. Lavachery nota, sous la dictée de Tepano, les éléments qui composait cet objet : cheveux et cils en cheveux de femme, sourcils en plumes de poule, yeux faits d’une rondelle de crâne humain et, pour la pupille, d’un coquillage noir, etc. Francina Forment, conservatrice de la section Océanie des Musées royaux d’Art et d’Histoire, s’est basée sur ces indications pour reconstituer une paina qui fut exposée en 1990, lors de la grande exposition « Île de Pâques : une énigme ? ».
Le 2 janvier 1935, le navire-école belge Mercator, somptueux trois-mâts, mouillait dans la baie de Hanga Roa. Il était sur le point d’appareiller. Dans la cabine de Lavachery, un petit lit avait été aménagé pour Ana. Mais, sur le pont, Victoria paraissait tendue, fébrile. Il existe une photo prise au moment des adieux : on y voit Victoria Rapahango, le visage fermé, Ana contre sa mère, l’air insouciant, et Lavachery qui la regarde avec des yeux chargés, dirait-on, d’une angoisse prémonitoire.
Chose incroyable, Victoria n’avait encore rien dit à sa fille : Ana ignorait qu’elle partait en Europe. La mère aurait dû s’agenouiller, prendre l’enfant dans ses bras, expliquer… Au lieu de cela elle fondit en larmes. Ana ne comprit rien à ce qui se passait ; elle prit peur, s’accrocha à la jupe de Victoria. Et toutes les deux descendirent du bateau, presque en courant – Lavachery sut alors que l’enfant ne viendra pas.
En juillet 2001, je me suis rendu à l’Île de Pâques pour tourner un documentaire sur l’aventure pascuane de mon grand-père . J’ai rencontré Ana, qui avait alors soixante douze ans. Elle se souvient de chaque geste, de chaque expression de Lavachery et Victoria sur le pont du Mercator, le fameux jour du départ de l’expédition. « Est-ce que par la suite, tu as souvent pensé à la vie que tu aurais pu avoir si ta maman ne t’avait pas reprise au dernier moment ? lui ai-je demandé. Est-ce que tu as regretté cette autre vie ? » « Toujours, toujours », fut la réponse.
En quittant l’Île de Pâques, le Mercator était chargé d’importantes collections archéologiques. On se contentera de citer les deux pièces maîtresses : une tête de statue découverte par Lavachery dans le sable, à Anakena, et une statue en basalte, d’un style original, provenant de la baie de Hanga Roa. La première est aujourd’hui conservée en France, au Musée de l’Homme. La seconde se trouve en Belgique ; dénommée Pou Hakanononga, elle écrase de sa présence massive les autres trésors de la section Océanie des Musées royaux d’Art et d’Histoire.
Avant de rentrer en Europe, le Mercator effectua une croisière dans le Pacifique. Lavachery et Métraux eurent l’occasion de visiter Pitcairn, Tahiti, les Tuamotu, les Marquises et Hawaï. Ils en profitèrent pour compléter leurs collections. Lors de promenades archéologiques à Méhetia (Îles de la Société) et Atunoa (Marquises), ils constatèrent à quel point les vestiges leurs semblaient familiers. Ce ne sont pas seulement les détails qui leur rappellaient l’architecture pascuane, mais l’impression générale aussitôt qu’ils mettaient le pied sur un site. Aux Marquises, les temples ouverts s’appellent mea’re. Lavachery et Métraux apprirent que les plates-formes de ces temples portent un nom intéressant : ahu.
Le retour de l’expédition, au mois de mai, fut amplement commenté dans la presse. Lavachery enchaîna les interviews. Il se retrouva en couverture du Pourquoi pas ?, grand hebdomadaire belge, caricaturé par le dessinateur Ojhs, avec cette légende : « Henry Lavachery, l’Homme de Pâques  ». Métraux, plus discret, ne fut pas moins sollicité par la presse française. Le message martelé par les deux hommes tenait en une phrase, le titre d’un article du journal Le Soir, de Bruxelles : « L’Île de Pâques n’a plus de mystère  ».
« Quels résultats rapportez-vous ? » demanda son auteur à Lavachery. « L’Île de Pâques est polynésienne et n’a jamais été que polynésienne, de population, de langue comme de civilisation », répondit l’archéologue.
« Mais les fameux monuments ? »
« Les Pascuans contemporains sont les descendants directs des architectes et des sculpteurs à qui sont dus les monuments de l’Île de Pâques », affirma Lavachery.
« Et le transport des statues ? »
« Il ne demandait pas des connaissances en mécanique incompatibles avec ce que savent partout ailleurs les Polynésiens. »
A peine rentré, Lavachery se consacra à la rédaction d’un récit grand public. Le livre, intitulé Île de Pâques, sortit à la fin de l’année 1935, chez Grasset, éditeur parisien. Avec ses nombreux dialogues, ses portraits excellents, de Tepano, Victoria, Pakomio, et aussi de Métraux, ses épisodes franchement pittoresques, comme une scène de fantôme au volcan Rano Raraku, Île de Pâques se lit comme un roman. Le style allègre de Lavachery, teinté d’humour, propose une vision réaliste de l’île et de ses habitants en 1934. Pour beaucoup de lecteurs, qui pensaient que ce rocher lointain n’abritait que des statues mystérieuses, c’est une révélation. Les recherches scientifiques occupent bien sûr une place importante. L’auteur prend soin de distiller les découvertes de l’expédition au compte goutte, histoire de ménager le suspens et, explique-t-il, de préserver « les qualités essentielles d’un récit de ce genre : la vraisemblance et la vie  ».
Lavachery s’attela ensuite à son livre sur les pétroglyphes. L’ouvrage, en deux volumes (texte d’un côté, planches de l’autre) parut en 1939 sous le titre : Les pétroglyphes de l’Île de Pâques. Les spécialistes clament aujourd’hui, avec raison, que c’est sa principale contribution à l’archéologie polynésienne. Il s’agit en effet d’un précédent, puisque personne avant Lavachery n’avait porté une telle attention à l’art rupestre pascuan, dont il révéla l’importance au monde scientifique. Grâce à Jo Anne Van Tilburg, Les pétroglyphes de l’Île de Pâques est aujourd’hui édité en anglais. C’est une excellente chose, qui aurait enchanté son auteur. Jo Anne est l’une des meilleures spécialistes de l’Île de Pâques ; il lui reviendra de nous présenter l’ouvrage et de nous dire quelle place il occupe dans l’histoire des études pascuanes.
Pendant qu’il terminait Les pétroglyphes, Lavachery prit contact avec un éditeur pour la publication d’un ouvrage général sur l’archéologie de l’Île de Pâques. Il y travailla avec difficulté, reportant plusieurs fois la date de remise du manuscrit, pendant les années 1939 et 1940. C’est à ce moment, alors que les Allemands étaient à Bruxelles, qu’arriva de très loin, de Honolulu, un volumineux ouvrage signé Alfred Métraux : Ethnology of Easter Island. Lavachery en fit aussitôt une lecture effarée. Quatre cent trente pages, de très nombreuses illustrations, une bibliographie de deux cent trente ouvrages et articles… Métraux avait frappé fort. Non seulement il traitait des aspects sociaux, religieux, mais il abordait aussi la culture matérielle de l’Île de Pâques. Pétroglyphes, ahu, statues... rien n’était laissé de côté.
Pour écrire son livre, Métraux avait passé plus de deux ans au Bishop Museum d’Honolulu. Ethnology of Easter Island s’inscrit résolument dans la lignée des monographies publiées par la prestigieuse institution. Si l’on compare sa table des matières avec celle, par exemple, de Social organisation of Manua, de Margaret Mead, on trouve de nombreux chapitres ou sous-chapitres qui ont le même intitulé : « La hiérarchie sociale », « La vie sexuelle », « Mort et funérailles », etc. Ainsi, Métraux avait trouvé un cadre intellectuel pour organiser son matériel pascuan. Il avait également trouvé, au Bishop Museum, des interlocuteurs d’envergure, tels Kenneth Emory et le grand océaniste maori (par sa mère) Peter Buck, qui l’avaient soutenu et conseillé. Résultat : il avait accouché d’une synthèse magistrale. Lavachery applaudit et, sans en vouloir à son collègue d’avoir empiété sur ses plates-bandes, il renonça à son ouvrage sur l’archéologie de l’Île de Pâques.
Peu de temps après son retour d’expédition, Henri Lavachery avait obtenu un poste aux Musée royaux d’Art et d’Histoire, dont il devint le Conservateur en chef en 1942. Parallèlement à sa carrière au musée, il enseignait. Il fut chargé du cours intitulé Institution des peuple primitifs à l’Université Libre de Bruxelles, où il créa plus tard les premiers cours d’histoire des arts non européens. C’était le prolongement et l’aboutissement d’une vie. Cet homme capable de se relever la nuit pour tenir et caresser une statue africaine ou péruvienne, faisait le lien entre le monde scientifique et celui des amateurs « sensuels », artistes et aussi, pourquoi le nier, antiquaires de haut vol. Bon orateur, ses conférences attiraient du monde. Il savait se montrer spectaculaire, comme ce jour où, devant un auditoire ravi, il ouvrit une noix de coco « à la manière indigène ». Ses élèves se souviennent d’un professeur passionnant qui s’enflammait dès lors qu’une question sur l’Île de Pâques était posée ; alors il devenait intarissable.
En 1957, ayant pris sa retraite au musée et à l’Université, Lavachery fut nommé secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique. Une institution qui, précisait-il à Paul Rivet, « toute proportion gardée correspond à votre Institut de France  ». C’était une belle fin de carrière, prestigieuse. Mais le secrétaire perpétuel ne se prenait pas trop au sérieux ; on se souvient de lui caricaturant ses collègues durant les séances de l’Académie, et lançant de tant à autre un trait d’humour.
Métraux se suicida en 1962. Lavachery reçut cette nouvelle comme un choc, on s’en doute. « Métraux a dû probablement à son père un sentiment de la méthode scientifique dont rarement témoignent les ethnographes au début de leurs travaux, écrivit-il. J’eus l’occasion de m’en rendre compte et de l’admirer chez ce compagnon de recherches, moi que mes études avaient surtout porté, et littérairement, vers l’archéologie classique et la linguistique greco-latine. Watelin qui devait être le chef de notre expédition et revenait de Kish, dans le Moyen-Orient, était aussi un archéologue de formation classique. Et l’Île de Pâques ne nous apparaissait pas autrement qu’un phénomène archéologique. Il fallut bien que Métraux fût là pour rétablir le problème pascuan dans son cadre véritable. Les monuments de l’Île de Pâques ne peuvent être étudiés sans connaître à fond les phénomènes ethnographiques, sociaux qui les ont suscités.  »
Rendre à César ce qui est à César, Lavachery ne manqua jamais de le faire, s’agissant de l’expédition franco-belge de 1934.
Est-ce la mort de Métraux qui, replongeant Lavachery dans les souvenirs pascuans, le conduisit à réaliser un vieux rêve : écrire un roman dont l’histoire se passe à l’Île de Pâques ? On serait tenté de le croire. Terminé au mois de décembre 1963, le livre porte un beau titre : Herbe jaune. L’action se situe vers 1860, moment crucial de l’histoire pascuane, où l’ancienne culture s’écroule sous les coups successifs des chasseurs d’esclaves et des missionnaires. Dans Herbe jaune, récit enlevé, qu’on jurerait écrit par un homme de vingt ans, les morts violentes sont presque aussi nombreuses que les histoires d’amour. Le récit s’inspire beaucoup de l’expérience de l’auteur. On y retrouve Pakomio, farouche à souhait, portant son propre nom, et sous le prénom d’Alicia, une Victoria très reconnaissable. Nicolas Kacholov, archéologue russe, est l’un des héros. À la fin du livre, Alicia-Victoria lui demande d’adopter sa fille. Évidemment il accepte, et la petite part avec lui.
Ainsi, à travers la fiction, Lavachery accomplissait ce qu’il n’avait pas pu réaliser dans la vraie vie : adopter la petite Ana.
Henri Lavachery mourut le 1er décembre 1972, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Il laisse derrière lui une très importante bibliographie. Ses livres et articles concernent avant tout les arts d’Océanie, d’Afrique, d’Amérique et aussi d’Orient. Tous ses textes, depuis Les pétroglyphes de l’Île de Pâques jusqu’à son dernier ouvrage d’envergure, Statuaire de l’Afrique Noire, témoignent d’une extrême sensibilité pour l’esthétique des oeuvres qu’il étudiait.
C’était un esprit indépendant, original. Il osa plaider pour le retour de certaines oeuvres africaines, conservées en Belgique, vers leurs pays d’origine. Il était soucieux de l’avenir des arts ethniques. Parlant des sculpteurs modernes de l’Île de Pâques, dont Métraux faisait peu de cas, il écrivit : « Si nous nous devons en tant que chercheurs de recueillir leurs œuvres pour éclairer nos successeurs, nous avons plus encore le devoir humain de nous intéresser à ces créateurs, les encourager sans leurs imposer nos vues et les soutenir dans une voie où nous ne pouvons les guider, car ils sont seuls maîtres de la choisir . »
  Scientifique, esthète, humaniste, Lavachery est passé à la postérité grâce à l’expédition franco-belge de 1934. Son nom demeure surtout attaché aux pétroglyphes, et pas seulement pour les scientifiques. Un jour, près de Hanga Roa, j’ai rencontré un pêcheur à moitié soûl. Apprenant mon nom, il s’écria : « Je connais, moi, Lavachery ! Les pétroglyphes ! Les pétroglyphes !… »

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Pétroglyphe représentant une pieuvre. Pour les besoins de la photo, le motif a été réhaussé à la chaux par Lavachery

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Le camp de l'expédition franco-belge près de l'Ahu Tepeu, août 1934

 

16:13 Écrit par Thomas Lavachery dans Rapa Nui : l'Île de Pâques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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