15/02/2013

Le souffle de la salamandre

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Il m'arrive souvent, avant de me lancer dans un roman, d'écrire une nouvelle en guise de mise en train. Pour me chauffer, en somme. Voici l'un de ces textes, une bizarrerie rédigée en un jour et dans la fièvre : Le Souffle de la salamandre...

 

Thomas lavachery


LE SOUFFLE DE LA SALAMANDRE

Un conte du Nouvel An
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1. L’événement

La neige tombe depuis des jours. C’est la pagaille en ville, inénarrable. J’ai traversé la chaussée et suis entré dans le bois désert. J’ai vu l’éternelle bande de corneilles et je les ai saluées mentalement.
Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour m’enfoncer dans la neige vierge. Je suis obligé de lever haut les jambes. Mes chaussures et mes chaussettes sont trempées illico. Griserie de l’aventure…
Je marche, je marche, et mon vieux cœur cogne joyeusement. Le bruit des voitures s’estompe. Je connais ce coin : en été je me suis appuyé à ce tronc mort sur lequel écureuils et souris dansaient la sarabande. J’enjambe crânement une racine, puis, un peu plus loin, je m’écroule.
Me voilà affalé sur le ventre, incapable de bouger même un doigt. J’ai la figure enfoncée dans la neige ; mes yeux ne voient que du gris. Je n’ai pas froid. Je meurs là, tout seul, et ça me va.
Je pense à Sean, bien sûr ; son visage passe devant mes yeux. Celui de sa mère est trop loin, perdu dans le passé.
J’ai eu le pressentiment de ceci dès le matin. L’ange du destin planait sur moi quand je me brossais les dents, quand je m’habillais… Toute la journée, cette envie lancinante de regarder les albums de photos.
Le fichu hypocondriaque que j’ai été toute ma vie devrait se réveiller. Où est la terreur mille fois prévue de cet instant ? Je meurs tout seul et ça va.
Je ne suis pas mort du tout. Je me relève après un temps plutôt long (le soir tombe). J’avise un rouge-gorge, mon oiseau préféré. Etourdi, couvert de neige, mes entrailles sont brûlantes – comme si j’avais bu un grog ou même trois.
Je me transporte sans trop de peine jusqu’au sentier le plus proche où je tombe nez à nez avec cette grande fille que je connais de vue ; une promeneuse de chiens. Il y a toujours sept ou huit cabots à gambader autour d’elle. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt et peser cent kilos. Me voyant tout blanc et l’air hagard, elle s’inquiète. Je bredouille quelque chose. Elle me prends alors par le coude – fameuse poigne – et me conduit hors du bois.
Sa meute, emmenée par un berger allemand, nous suit de près. Aucun de ces chiens n’est tenu en laisse, même pour traverser la rue. Ils forment un groupe compact et obéissant dès l’instant où la géante émet son sifflement professionnel.
Elle sait ou j’habite, me dépose devant ma porte. Elle scrute mon visage et ce qu’elle voit doit la rassurer car elle me plante-là sans un mot.
« Merci ! » dis-je.
Mon appartement me paraît changé, plus petit. Pris d’une faim de jeune homme, j’avale tartine sur tartine. J’éprouve le besoin d’ouvrir un album pour revoir le visage de June. La voici, mon épouse, avec Sean bébé. Elle a le visage creusé et radieux des jeunes accouchées ; ses yeux brillent comme des braises.
Je range l’album sans savoir que bientôt j’oublierai jusqu’à son existence.

2. Sommeil d’hiver

Je dors pratiquement depuis quinze jours. Du vrai coma, précédé et suivis de sommeils plus sensuels. Lorsque je m’éveille, je mange et prends des bains tièdes. Puis j’allume un feu.
J’ai retrouvé une vieille bouteille de porto, du tout bon, et je m’enfile des rasades et lisant les romans d’aventures de ma jeunesse. Je pique du nez après deux ou trois heures et retourne au lit.
Madame Güler, la voisine du dessous, s’inquiète de ne plus me voir. Elle est venue frapper à ma porte. J’ai dit que j’avais la grippe. Mensonge, car ne crois pas être malade. J’ignore ce que j’ai mais je ne suis pas inquiet. Je me sens bien des pieds à la tête. C’est un peu comme si j’hibernais, en somme.
Madame Güler s’est proposée pour faire mes courses. J’arrivais au bout de mes réserves de pâtes, j’ai donc accepté avec empressement.
Il y a un nouveau locataire dans l’appartement : une souris. Elle se montre très peu farouche. Je pense que mon état léthargique explique son insouciance : je suis l’anti-prédateur. Elle se tient près de moi quand je mange. Je lui donne des miettes. Je lui parle. J’ai failli la baptiser June mais, à la réflexion, j’ai trouvé ça puéril. Qu’elle demeure donc sans nom, ma petite copine…
Madame Güler dépose chaque jour un sac de provisions sur le pallier. Elle ne s’est jamais informée de mes désirs. C’est elle qui choisit les aliments et les marques. Ça me va. J’ai découvert les biscottes suédoises, figurez-vous.
Sean m’a appelé cette semaine, et bien sûr il m’a réveillé. Ma voix hésitante l’a inquiété. « J’ai la grippe », ai-je déclaré. La souris se tenait à mes pieds pendant la conversation : moustaches frétillantes et frimousse avide. « Petite mendiante, va ! » « À qui parles-tu, papa ? » « Il y a une souris dans l’appartement. »
J’ai été le premier à raccrocher et je pense bien que c’est la première fois depuis que mon fiston s’est expatrié.
Je ne chauffe pratiquement plus. Moi si frileux, je me plais maintenant dans un air cru. Le feu ouvert, c’est pour le plaisir des yeux.
Mes ongles sont durs comme de la corne depuis que j’ai l’âge de vingt ans, un héritage paternel. Depuis l’événement ils se sont ramollis tout en retrouvant leur transparence originelle. Ils poussent vite et je dois les couper sinon je me griffe en dormant.
J’avais un début de carie : première molaire à gauche, mâchoire inférieure. Je repère toujours les caries. Eh bien, elle n’est plus là ! Se peut-il que l’émail, dans certains cas, se régénère ? Je pose la question à la souris, qui n’a pas de réponse.
Les semaines passent. Noël sera bientôt là.

3. Première sortie

Je n’ai plus mis le nez dehors depuis un mois. Madame Güler m’a dépêché un médecin que j’ai renvoyé poliment. Ensuite j’ai enfilé mon manteau et je suis sorti. L’air m’a fait tourner la tête, j’ai un peu vacillé sur mes jambes, avant de partir vers le bois qui m’attire.
Les sentiers sont boueux. Les corneilles me font une sorte de fête, parole ! Elles croassent à qui mieux mieux, sautillent vers moi au lieu de prendre la tangente. De loin, j’aperçois la géante et sa meute.
Je poursuis mon chemin pour arriver à l’endroit où je suis tombé. Je m’adosse à l’arbre mort et reste là un moment, dans une lumière de cathédrale. Et toujours cette chaleur, ce feu à l’intérieur de moi…
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je vais acheter deux, trois choses, dont un bouquet de fleurs. Avant de rentrer je passe chez Madame Güler pour lui annoncer solennellement que je reprends ma vie en main. Je lui offre les fleurs et voilà.
En ouvrant ma porte je manque heurter la souris, qui m’attend comme une petite épouse. Je brandis un sachet de farine et j’annonce : « Ce soir, on fait des crêpes ! »

4. Thérèse

Je suis sorti sans gants ni écharpe. Je parcours les allées du bois à la recherche de la géante. Je pense à elle depuis hier soir et j’ai très envie de la voir. Je la trouve du côté de l’étang. Je me plante devant elle, sourire aux lèvres, animé d’une fierté dont j’ignore la cause. Les chiens me reniflent les mollets, me lèchent les mains…
« Comment allez-vous ? » lance-t-elle.
Nous avons marché côte à côte pendant plus d’une heure en échangeant peu de mots. Je ne connais pas son âge mais je la crois assez jeune, moins de trente ans. Or le silence ne l’embarrasse en rien, ce qui est d’ordinaire une conquête de la maturité.
Elle se prénomme Thérèse. Son visage, taillé à la serpe, n’est pas sans beauté, et quand elle sourit elle a réellement du charme. Elle porte des habits bon marché. Son sifflement professionnel n’a rien de strident ; il m’atteint pourtant jusqu’à la moelle des os.
Sans cesse je sentais son regard sur moi. Elle me jaugeait, j’ai l’impression. Elle m’a posé deux, trois questions sur ma santé, mon sommeil… incidemment.
En la quittant je n’avais qu’une envie : la revoir.
J’ai acheté un steak, des pommes de terres et de la salade de blé. Plus une bonne bouteille et des biscottes pour la souris. Nous avons dîné devant le feu. Elle aime se poster sur la pointe de mon genoux, dos aux flammes.
J’ai essayé de lire. Impossible de me concentrer. Je suis dans un état d’exaltation que j’aurais bien du mal à expliquer.
La souris dort à côté dans mon lit, à présent. Elle s’est aménagé un nid dans l’oreiller de June.

5. Thérèse encore

Je retrouve Thérèse chaque jour. Nous nous promenons dans une intimité silencieuse qui est devenue ma raison de vivre. Les chiens me reconnaissent comme un des leurs.
Une géante populaire, une petit homme en duffle-coat et une meute disciplinée… nous constituons une attraction pour les autres marcheurs.
Sean m’a appelé l’autre soir pour me dire que les Maurissen m’ont croisé au bois et que je les ai ignorés. Bien sûr c’est faux. Je ne les pas vus et basta. « Est-ce que tu as quelqu’un ? » a poursuivit Sean d’une voix gênée. « C’est une amie, ai-je répondu. Une compagne de promenade. »
Nous déjeunons sur un banc, avec Thérèse. J’apporte les sandwichs et elle les boissons. J’ai découvert avec surprise que ma vue est meilleure qu’avant l’événement. Je m’amuse à lire les panneaux éloignés : « Allée des gendarmes », « Chemin des canotiers »… Et pendant ce temps je suis couvé du regard par une jeune femme mutique, ma nouvelle amie.

6. Henri

J’ai passé Noël en compagnie d’une bouteille de porto et de dame souris, heureux, et comme en attente de quelque chose. Je me suis rendu au bois dès l’aube.
Je sillonne les allées en tous sens en me demandant si Thérèse se montrera. Nous n’avons convenu de rien mais j’espère sa présence. Je suis certain qu’elle viendra, en fait. Vers 9 heures, elle est là sur notre banc, accompagnée d’un vieil homme, son grand-père. Pas de chiens. Je connais l’existence du bonhomme grâce à l’une ou l’autre allusion de Thérèse.
Il se lève et me tend la main : « Bonjour ! Moi, c’est Henri, ha ! ha ! »
Il a le visage étroit, le nez mince et très rouge, des sourcils broussailleux. Nous nous serrons la main – la sienne est brûlante – sous l’œil approbateur de Thérèse. Il rit, me dévisage en clignant des paupières.
Henri danse d’un pied sur l’autre et ce n’est pas à cause du froid. Son agitation à une autre cause, oui. Je devine que cette rencontre est importante – prévue de longue date ?
Nous nous asseyons. Thérèse à apporté de la tarte aux amandes, qu’elle déballe avant de nous offrir à chacun un morceau. Henri avale le sien goulûment, presque sans mâcher. Voilà Thérèse qui se dresse tout soudain ; son foulard rouge accroche la lumière du matin. Elle nous laisse entre hommes comme si c’était la plus naturelle des choses.
Henri glisse sur le banc pour se rapprocher de moi. Il m’agrippe le coude. « On va jouer, vous êtes d’accord ? Vous êtes partant, ha ! ha ! » Il se lève et m’entraîne.
Il ne tarde pas à me devancer, pressé qu’il est visiblement.
Henri est court sur pattes ; ses long bras lui donne un petit air arachnéen. Je ne pose pas de question, me contentant de suivre en silence. Subjugué, je suis. La docilité faite homme.
J’ai chaud, tellement chaud que la vapeur qui sort de ma bouche m’aveugle ; je dois l’écarter avec la main. Ça fait rire Henri, qui en produit tout autant. « Quel jour radieux ! s’exclame-t-il. Vous êtes d’accord ? » J’acquiesce en souriant, sans trop savoir s’il parle de la beauté du jour ou encore du jeu que nous sommes sensés jouer.
Nous voici sur les lieux de l’événement – ici et nulle part ailleurs. Je m’y attendais. C’est ainsi ; ne m’en demandez pas plus.
Henri, d’un coup de reins, se juche sur le tronc mort. Assis dans la clarté verte, il domine le paysage et, d’un geste circulaire, m’invite à faire quelque chose… mais quoi ?
« Elle est là tout près, dit-il après un silence. Ici même ! Trouvez-là et je saurai que vous êtes la bonne personne. »
J’arpente le sol caoutchouteux où quelques plaques de neige subsistent. La sensation puissante de ne plus s’appartenir. Je m’agenouille devant une branche noire que je soulève avec peine. En-dessous, la terre est noire aussi, et comme moulue. J’y plonge les mains. Je creuse avec prudence sous la surveillance bienveillante d’Henri : « Ha ! ha !… Ha ! ha ! ha ! »
Mes doigts rencontrent un obstacle. Ça bouge. Je me recule, un mouvement instinctif qu’une partie de mon être conteste.
« Gagné ! » s’exclame Henri.

7. La salamandre

Nous avons sorti de la terre une salamandre grande comme le bras. Accroupi, Henri l’a installée sur ses maigres genoux. Il la caresse, la malaxe.
« Ses pattes arrières sont paralysées, voyez-vous. Je les masse pour faire venir le sang. »
Les questions devraient me brûler les lèvres ; ce n’est pas le cas. J’attends qu’on m’informe ; je sais qu’il le fera.
La salamandre a la peau grise et une rigidité granitique. Elle finit par s’agiter un peu, ouvre les yeux un court instant.
Henri, solennel : « Cette Petite Mère que voilà concentre en elle le passé et l’avenir. Elle est la garantie de tous les présents, de tous les futurs qui rampent, marchent, nagent ou volent dans les airs. Elle est le cœur qui anime tous les cœurs terrestres. Jour après jour, et depuis le Début, son souffle repousse le néant. Est-ce que vous saisissez ? »
L’air satisfait, il fait une pose. Sa tête chenue dodeline tandis qu’il contemple la salamandre.
« Prenez-la dans vos bras, avec respect et amour. Bercez la donc, la Petite Mère ! Oui, comme cela… Amour et respect. Si elle meurt, tout meurt. Même les plantes profitent de son souffle sacré. Vous saisissez ? »

Nous avons remis la salamandre dans la terre et replacé la branche noire. Henri me précède de son pas élastique.
« Thérèse vous observe depuis longtemps, me confie-t-il par-dessus l’épaule. Elle vous a élu et il n’y a rien a ajouter. Son instinct est infaillible. »
Thérèse. La voilà justement qui nous attend, roide comme un tour, au bout du chemin.
Henri se précipite vers elle. « Il l’a trouvée, facile comme bonjour ! annonce-t-il. Ha ! ha ! »

8. Relié

C’est la religion du sang dans les veines, de l’air respiré ; c’est la religion de la moelle universelle et de la vitalité transmise. C’est la religion des origines, sans dieu ni déesse – la seule qui vaille. (Paroles d’Henri.)

Henri a fait son temps. Je dois le remplacer auprès de la salamandre, dont je serai le protecteur. Thérèse m’a dit que je devrai aussi la nourrir car elle ne chasse plus.
Ils connaissent les prières inarticulées des premiers âges. C’est leur magie et elle seule qui m’avait précipité par terre, à deux pas de la cachette. Le temps que j’ai passé allongé dans la neige a été mis à profit. Ce qui fut accompli sur ma personne, je l’ignore et aucune intelligence humaine ne pourrait même le concevoir.
Peu m’importe, d’ailleurs. Je sais que grâce à l’intercession de Henri et de Thérèse, la Nature m’a reconnu, adoubé. Je sais également que j’ai reçu une seconde jeunesse afin de pouvoir remplir longtemps mon office.
Je viens après des générations d’hommes ignorés et consciencieux, discrets comme des ombres, à la responsabilité écrasante. Je pourrais me rebiffer mais il n’y a pas en moi le plus petit commencement de rébellion. La vérité est que je vis pour l’instant sur un nuage. J’en oublierais presque mon nom et mon histoire.
Si Thérèse m’a choisi, c’est également pour quelques raisons triviales. Je suis pensionné, veuf, et mon fils unique vit de l’autre côté de l’océan, à Philadelphie : mon temps m’appartient. J’habite à deux pas du lieu où le cœur palpitant du monde – la Petite Mère – a élu domicile au commencement des siècles.
En rentrant du bois je me suis effondré sur mon lit. La souris m’a rejoint et se nettoie maintenant sur mon ventre. Une partie de moi est restée là-bas. L’écureuil qui passe, le moindre oiseau, chaque promeneur dans un large périmètre autour de la cachette… je vois tout et j’entends tout à distance. Je suis relié.

9. La fête

J’ai invité Thérèse et Henri pour le Nouvel An. J’ai dressé une belle table et préparé un repas festif. Ils sont arrivés à 8 heures tapantes, elle dans une robe de géante et lui engoncé dans un costume élimé. Le vieil homme s’est montré volubile, d’une bonne humeur forcée.
Fréquemment il se fige, dresse l’oreille… mais plus rien ne lui arrive du bois. Une machine infernale irait hacher la terre à l’endroit où repose la Petite Mère qu’il n’en serait pas averti. Il n’est plus relié.
Je le remplace une fois pour toute.
J’imagine le sentiment de vide qui est le sien, après cinquante années de bons et loyaux services. Je lui sers du champagne. Thérèse allume la radio ; elle trouve une station musicale et commence à se dandiner mollement. Henri tombe la veste et la rejoint. Ses longs bras agrippent les hanches de Thérèse ; les voilà lancés. Le plancher tremble sous le poids de la jeune femme.
On frappe à la porte. Je fais entrer Madame Güler et l’invite à s’asseoir. Je lui offre une coupe. Le spectacle de mes invités rend muette la bonne dame. « Salut ! » lui lance Henri, les joues en feu.
La souris court sur la table. Saisissement de Madame Güler, qui renverse son verre. J’emmène ma « petite épouse » dans la chambre et la fourre dans son oreiller.
Sean appelle un peu avant l’heure pour me souhaiter la bonne année. Il entend la musique : « Tu as des invités ? » « Madame Güler est là. Et Thérèse, ma compagne de promenade, avec son père. » « C’est sérieux, alors », fait mon fils sur un ton amusé. Je pense que s’il n’avait pas téléphoné j’aurais oublié de le faire de mon côté.
Sean était d’une humeur charmante. Je l’aime et je fais pour lui des vœux de bonheur. D’après Henri, il y a toutes les chances pour que je lui survive.
Madame Güler est partie. Dans le bois, non loin de la cachette, des corneilles se disputent. Henri vient de se rasseoir.
Il s’est endormi sur sa chaise. Thérèse le soulève sans effort et va le déposer dans le divan. Je sors une vieille couverture de voyage, écarlate, et nous couvrons le petit homme. Tandis qu’on entend au loin les feux d’artifice, je conduis Thérèse dans la chambre de Sean.
« Le lit fait deux mètres », dis-je. Elle sourit en me donnant une bourrade.

10. En ménage

Février. Il n’y avait que Thérèse et moi à l’enterrement d’Henri. Nous sommes partis tout de suite après la cérémonie car nous n’aimons ni l’un ni l’autre rester longtemps loin du bois. Pour moi, l’éloignement est synonyme de malaise physique.
Dans le taxi, Thérèse m’a offert une photo d’Henri. Il doit avoir une trentaine d’années sur le cliché. Casquette et petite moustache en râteau. Il portait des lunettes, à l’époque, alors que le vieillard que j’ai connu voyait comme un jeunot. Je place la photo dans ma poche intérieure, sur mon cœur.
Thérèse s’est installée chez moi. Madame Güler a vu son arrivée d’un mauvais œil ; elle a boudé un moment mais c’est déjà fini. La géante ne fait rien pour séduire les gens, et pourtant… Il émane d’elle une douce autorité qui a conquis notre boucher acariâtre et le plus mal luné des flics de quartiers.
C’est elle qui fait les courses, moi la cuisine. Le soir, à 9 heures, j’allume un feu. Un rituel auquel la souris et moi tenons beaucoup. Je lis mes romans à voix haute pour Thérèse. Franchement, j’ignore si elle écoute. Nous ne discutons jamais des histoires ni des personnages comme nous le faisions, Sean et moi, lorsqu’il était enfant. Je prends une lampée de vieux porto entre chaque chapitre. Ah ! je me suis remis au cigare. Henri m’avait assuré qu’aucune maladie ne pourrait m’atteindre pendant mon mandat.
Mon existence d’avant était celle d’un retraité résigné. Aujourd’hui tout a changé. Mon rôle est ma fierté et je remercie chaque jour Thérèse de m’avoir choisi, moi. Et pourtant je vis dans l’angoisse. Je dors peu et suis en permanence sur le qui-vive.
La salamandre est bien l’être le plus vulnérable qui existe. Métabolisme d’une lenteur effarante, aucune arme naturelle : ni dents ni griffes…
Hier, en pleine nuit, un renard a pénétré sur le périmètre. Je suis sorti en trombe ; une minute plus tard je me trouvais près de la cachette. J’ai chassé l’intrus, je l’ai coursé dans le clair de lune pendant cinq bonnes minutes afin de l’éloigner.
Thérèse m’attendait dans la cuisine avec du café chaud. J’ai dit : « Un renard » « Ils ne sont pas dangereux, a-t-elle assuré. Ils ont l’instinct de conservation des bêtes sauvages. Ils ne toucheraient jamais à la Petite Mère. Le danger c’est les hommes et aussi les chiens. »
Nous nous sommes recouchés. Que dirait mon Sean s’il savait qu’une géante dort dans son lit ?
La présence de Thérèse m’est un réconfort inestimable. Etre relié entraîne une tension nerveuse que sa présence seule a le don d’atténuer.
Ma jeune amie a de l’humour. Elle me taquine sur des petites choses. Notre vie commune me ravit positivement.

11. La Petite Mère chez moi

Les cheveux repoussent sur le haut de mon front ; je perds mes rides. L’autre matin, j’ai rencontré une amie de June qui m’a dévisagé tout le temps de notre petite conversation. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire que je suis un régime draconien. Elle a hoché la tête, heureuse de tenir une explication plausible de mon aspect surprenant. Qu’adviendra-t-il lorsque Sean me rendra visite en été ?
Thérèse continue de promener ses chiens de riches. Le salaire qu’elle tire de cette activité en étonnerait plus d’un. Elle m’a appris son sifflement spécial. L’effet sur la gent canine est garanti : les plus indisciplinés cabots rappliquent, dociles et soumis.
En avril les employés communaux ont entrepris de débiter l’arbre mort près de la cachette. Il n’était pas question de laisser la Petite Mère en un lieu investi par des travailleurs. Plutôt que de la déplacer dans le bois, j’ai décidé, avec l’accord de Thérèse, de la rentrer quelque temps. Henri le faisait, paraît-il, bien que rarement.
Nous avons installé la Petite Mère dans une caisse remplie de mousse humide. La savoir là, hors de tout danger, me plonge dans un état de calme euphorie. Je dors à nouveau comme un loir. Thérèse m’a prévenu qu’il faudra rendre la Petite Mère à sa cachette dès que possible, car la vie à l’intérieur ne lui convient pas longtemps : « Dans une semaine, tu verras, elle va commencer à perdre l’appétit. »
En attendant je savoure ces moments d’intimité avec la Petite Mère. Je masse ses pattes en suivant les indications de Thérèse, des heures durant. Mes mains brûlantes font du bien à son corps antique.
Sa proximité stimule mon cerveau, qui fabrique sans cesse des images colorées et dansantes. Henri appelait ça son kaléidoscope.
Thérèse se tient à distance de la Petite Mère ; la toucher lui est interdit parce que sa fertilité de femme pourrait en souffrir.

L’énorme tronc a presque disparu et les employés rangent leur matériel en ce moment-même. Il était temps : la Petite Mère s’impatiente. Ce soir elle a poussé une drôle de plainte. C’est la première fois que j’entends sa voix et j’en suis encore tout troublé.
Je dépose une bûche dans le feu mourant. Je rejoins Thérèse dans le divan. Elle me donne avec le coude une de ses bourrades affectueuses. Pas besoin de parler, j’ai compris : nous irons cette nuit reporter la Petite Mère.

 

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16:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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