30/10/2013

Interview par Maxime Keyen

Maxime Keyen, en dernière année de régendat littéraire, a choisi de faire son travail de fin d'études sur l'heroic fantasy et l'utilisation pédagogique des aventures de Bjorn le Morphir. Il m'a interrogé à cette occasion et me permet de reproduire ici notre échange :

M.K. : Si je me souviens bien de l’exposé que vous aviez réalisé à Waremme, vous n’étiez pas un amateur particulier d’ « héroic-fantasy ». Dès lors, que vous a procuré l’écriture de ces romans et l’invention de cet univers ?

T.L. : C’est vrai que je ne suis pas particulièrement fan de fantasy ; j’ai lu Le Seigneur des Anneaux à 16 ans, et j’ai adoré, mais c’était ma seule et unique référence quand j’ai entamé ma série. Si j’ai inventé des histoires où figurent dragons, trolls et autres elfes, c’est pour faire plaisir à mon fils Jean, 14 ans. Il se trouve que l’invention d’un univers fantastique, truffé de créatures et d’événements surnaturels, convient à mon imagination. J’y ai trouvé – et j’y trouve encore – un bonheur que je n’aurais pas soupçonné sans le coup de pouce de mon fiston. Cela dit, je pense que mes livres ne respectent pas vraiment les canons de la fantasy. C’est peut-être pour ça que certains allergiques au genre apprécient Bjorn le Morphir.

M.K. : Voici quelques années déjà que l’« héroic-fantasy » occupe une grande place dans la littérature pour adolescent. Que pensez-vous des nombreuses adaptations cinématographiques qui sont sorties ? Pensez-vous qu’elles peuvent-être une des raisons du succès de cette littérature auprès des jeunes ?

T.L. : Les adaptations prolongent et amplifient des succès qu’elles n’ont pas créés. Le Seigneur des Anneaux, Eragon, Narnia, etc., étaient des best-sellers avant d’être des films à succès (succès d’ailleurs relatifs pour certains des exemples cités). Harry Potter est le meilleur exemple d’une double réussite incontestable, sur le plan commercial, mais ce n’est pas à proprement parler du fantasy.
Pour ce qui est maintenant de la qualité de ces adaptations, elle est fort variable selon moi. Le Seigneur des Anneaux est un cas à part – la plus belle réussite à mon avis. Elle est due, cette réussite, aux circonstances uniques qui ont vu la naissance du projet néo-zélandais. Contrairement à ce qui se passe en général, ce n’est pas un travail de commande, mais une trilogie née de la passion d’un homme, Peter Jackson. Authentique fan de l’œuvre de Tolkien, il a mis toute son énergie et aussi beaucoup de lui-même dans la réalisation de l’énorme entreprise. On peut ne pas aimer le résultat, mais personne n’osera dire que c’est du boulot bâclé ou bassement commercial.

M.K. : Quelles sont, pour vous, les raisons du succès de l’« héroic-fantasy » dans la littérature pour adolescent ?

T.L. : Voilà bien une question difficile. Je pense que l’extrême décalage (qui rebute d’ailleurs certains lecteurs) entre les univers fantasy et la réalité quotidienne, le vrai monde, est une des clés. Pour le reste, je dois avouer ma perplexité. Franchement, je n’ai pas de réponse. Il faut dire que je ne me suis jamais penché sérieusement sur la question…

M.K. : Lors de l’écriture de Bjorn l’« héroic-fantasy » était-il déjà bien ancré auprès des jeunes lecteurs ? Choisir d’entrer dans ce genre était une volonté (commerciale) ou un autre concours de circonstances ?

T.L. : Certainement pas une volonté commerciale. J’y suis venu, comme je l’ai dit, pour répondre aux attentes de mon fils, à qui je racontais énormément d’histoires de mon cru. Entre 8 et 12 ans, il demandait et redemandait du fantastique ; je lui en ai donné. Et le jour où j’ai décidé d’écrire mon premier roman, je suis naturellement allé puiser dans la réserve de récits que je m’étais constituée oralement. Si j’ai choisi l’histoire de Bjorn, c’est parce que c’était ma préférée, et la sienne aussi.

M.K. : De quand, selon vous, date l’émergence de ce genre littéraire ?

T.L. : Le genre est né avec Tolkien, qui en est le père fondateur, non ? Et il y a eu, depuis le sortie du Seigneur des Anneaux, ce que les détracteurs du fantasy pourraient appeler plusieurs pics de pollution ; nous parlerons de moments où, comme aujourd’hui, le succès a été particulièrement fort.

M.K. : Pourquoi avoir choisi des héros (Bjorn et Sigrid) qui, au départ, sont des personnages banals aux caractères peureux et introverti ?

T.L. : J’ai toujours été intéressé, attiré par les personnages de fiction qui évoluent psychologiquement. Et j’aime les surprises, dans ce domaine. L’exemple que je donne toujours est celui de D’Artagnan, que Dumas, dans son dernier cycle, le Vicomte de Bragelonne, nous montre sous un jour inattendu : il est aigri parce qu’il n’a pas connu l’avancement qu’il estimait mériter. Cette évolution – audacieuse de la part de l’auteur – rend le personnage plus authentique. Avec Bjorn et Sigrid, j’ai créé des héros dont l’évolution brusque, spectaculaire, tient plutôt de la métamorphose. Le fantastique me le permettait. Quant à vous dire quel but je poursuivais, la réponse est : aucun. Neuf fois sur dix, je fonctionne instinctivement pour la création de mes personnages. C’est dans le domaine obscur du subconscient qu’un auteur va chercher les éléments constitutifs de ses héros.

M.K. : Je pense savoir que votre passé de documentaliste vous a aidé à créer l’univers propre à Bjorn. Croyez-vous qu’il est nécessaire d’avoir des connaissances historiques pour créer un monde qui à priori est imaginaire ?

T.L. : En écrivant les aventures de Bjorn, je ne respecte pas beaucoup l’Histoire – en fait, je me donne absolument toutes les libertés. Les lecteurs qui s’attendraient à trouver dans mes ouvrages une peinture relativement exacte des anciens Vikings et de leurs coutumes en seraient pour leurs frais. Si j’ai utilisé des noms de pays qui n’existent pas, c’est d’ailleurs pour lever toute ambiguïté. Je me permets des anachronismes, j’emprunte des éléments à d’autres cultures – bref, je fais ce qui me plaît. Je ne voyais pas l’utilité de respecter – ou de tenter de respecter – l’Histoire à la lettre dans un contexte fantastique. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que ma formation d’historien de l’art, mes nombreuses lectures de récits anthropologiques, mes voyages en tant que documentariste (Chine, Île de Pâques)… tout cela m’a donné une culture qui est une constante source d’inspiration. Si mon univers possède quelque richesse, quelque épaisseur, c’est en grande partie grâce cette culture-là.

M.K. : J’ai eu l’impression lors de la lecture de vos romans que vous préfériez mettre l’accent sur les actions plutôt que sur les descriptions. Est-ce une démarche personnelle ou une caractéristique du genre ?

T.L. : Les auteurs actuels, surtout ceux qui écrivent des romans d’aventure, décrivent beaucoup moins que leurs aînés. C’est dans l’air du temps. On n’a plus besoin, plus envie des longues descriptions d’autrefois. La plupart des fictions que nous consommons aujourd’hui sont des films ou des téléfilms. Rythme de narration élevé, montage saccadé, beaucoup d’ellipse – ces produits nous ont changé fondamentalement. Les jeunes, en particulier, aiment retrouver ces caractéristiques dans leurs lectures. Je ne pense pas être parmi les auteurs qui décrivent le moins – je m’attarde volontiers sur les descriptions psychologiques, par exemple. Pour ce qui est des portraits physiques et des décors, j’essaye de faire court, mais sans me faire violence, car ce sont précisément les éléments qui peuvent me rebuter en tant que lecteur. Un décor de Jules Vernes (que j’admire) est soporifique, alors que Stendahl (que je vénère) fait exister un paysage d’Italie en dix lignes. J’essaye, à mon modeste niveau, de suivre l’exemple stendahlien. Et je ne pense pas que j’écrirai autrement le jour où je délaisserai le fantastique jeunesse pour explorer d’autres voies.

M.K. : Enfin, si je vous dis : « La fantasy ? Il s’agit d’une histoire d’action et d’aventure qui se déroule dans un monde plus ou moins imaginaire, où la magie a cours et où la science et la technologie modernes n’ont pas encore été découvertes. Le décor peut être la Terre, telle qu’on peut imaginer qu’elle a été il y a des millénaires, ou qu’elle sera dans un lointain futur, ou bien encore une autre dimension. » d’après Sprague de Camp. Pensez-vous que vos romans adhèrent à cette définition ?

T.L. : Oui, oui, cette définition large me semble plutôt bonne. Et, même si je n’aime pas le terme « fantasy », les aventures de Bjorn appartiennent indéniablement au genre littéraire défini par de Camp.

M.K. : Que pensez vous de cette citation de Julien Gracq : « Je n'ai jamais cru à ces catégories qui cloisonnent la littérature, et en particulier à ces catégories du fantastique, de l'étrange, du merveilleux, du lugubre, du singulier... Il y a des quantités de dénominations qui ne correspondent pas à des démarcations réelles. Je crois qu'on tente d'établir des démarcations imaginaires dans un ensemble qui est homogène et où il y a des éclairages différents, des reflets différents. Mais on ne peut pas classer dans des tiroirs distincts une œuvre sous le nom de fantastique, de merveilleux, de féérique... » ?

T.L. : Je dois avouer que je n’ai jamais beaucoup réfléchi à ces catégories du fantastique, pas plus qu’au phénomène de la catégorisation en littérature. Ca ne m’intéresse pas outre mesure. Je dis toujours que j’écris des romans d’aventures. C’est l’appellation qui, de loin, me plaît le plus. Le mot « aventure » est si beau ! Et puis je peux me croire le très modeste héritier des génies du genre, les Melville, Stevenson, Dumas Père, Verne, J.M. Falkner, London…

M.K. : Si on vous demandait de créer une définition de l’ «héroic-fantasy », quelle serait-elle ?

T.L. : Je m’abstiendrais d’en donner une. Je dirais : « Adressez-vous aux spécialistes. »

tolkien14.jpg

Tolkien, le père de la fantasy moderne

11:41 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.