30/01/2010

Le jarlal terminé!

J'ai terminé "Le jalal", premier tome du cycle intitulé Bjorn aux armées. Là, je suis en train de relire et de corriger ; ensuite le texte partira chez l'éditeur. Si tout va bien, il paraîtra à l'automne 2010. Voici pour vous, en exclusivité, les deux premiers chapitres :

Bjorn aux armées

I. Le jarlal

 

1 

La main de Godinn

 Ce fut d’abord une période heureuse pour le royaume, pour ma famille, pour moi-même. Le roi Harald avait connu de grave problèmes de santé pendant que nous étions aux enfers ; sa mort avait été plusieurs fois annoncée, puis démentie. Il était resté des mois au lit, fiévreux, perclus de rhumatismes et de douleurs variées. Et puis, à l’approche de l’été 1067, il avait retrouvé des forces. Il se remit bientôt à gueuletonner, à chasser, à courir les femmes. Le peuple cria au miracle, des messes furent données dans la grande église d’Updala, en remerciement de la providentielle guérison.

Lorsque mes compagnons et moi remontâmes des enfers, en décembre de la même année, c’était le plein hiver. Il n’était pas question d’entreprendre tout de suite le voyage jusqu’à la capitale, car le prince Sven, habitué aux chaleurs infernales, fragile comme un oisillon, ne l’aurait pas supporté. Dès lors, Harald dû attendre avril pour revoir le fils qu’il avait sacrifié jadis aux intérêts du royaume.

Sous la terre, Sven avait connu une vie de reclus, ne voyant personne que sa mère adoptive, Mamafidjar, qui le maintenait dans l’enfance. Après trente et une années passées dans la tour Fidjar, prisonnier de l’amour monstrueux de la reine des enfers (elle le battait), le prince Sven était un être craintif, inculte, mentalement mutilé.

Nous avions mis l’hiver à profit pour l’éduquer quelque peu. Étoffer son vocabulaire, lui apprendre les bonnes manières, la propreté… tout cela avait été fait avec une infinie patience, par ma mère, le demi-troll Dizir, ma fiancée Sigrid, ma sœur Ingë… Je lui avais montré comment tenir une épée et se tenir sur une selle, mon père lui avait enseigné les rudiments de l’écriture… En somme, nous avions commencé à faire du prince un homme civilisé.

Les progrès étaient spectaculaires, j’ose le dire, même si un long chemin restait à parcourir. Il demeurait maladroit, bredouillant, et les conversations un peu compliquées lui passaient au-dessus de la tête. De surcroît, il lui arrivait souvent de bouder ou de pleurer pour des broutilles, comme un enfant.

Dans ces conditions, j’appréhendais fort les retrouvailles entre le père et le fils. Harald attendait un héritier, un successeur digne de ce nom – quelle serait sa réaction devant un personnage tel que Sven ?

La rencontre eut lieu dans la chambre du roi, en présence de plusieurs seigneurs, dont notre ami Ghizur-Loup-Blanc. Elle se passa bien. Je pense que Harald ne s’était bercé d’aucune illusion. Il parut même étonné de voir Sven se tenir convenablement et répondre à ses questions dans un fizzlandais correct, quoique élémentaire.

-       Vous avez fait du beau travail, Bjorn, me félicita-t-il, comme s’il était au courant de nos efforts pour éduquer le prince.

Sept jours plus tard, dans la Salle des cérémonies de la maison royale, Harald présenta son fils au royaume. Tout ce que le Fizzland compte de grands seigneurs et de nobles dames se trouvait réuni pour l’occasion. Mes parents étaient là, vêtus de leurs plus beaux habits, ainsi que le demi-troll Dizir et Lala, la sœur de ma fiancée.

Sigrid, en robe de velours, et Svartog, dans un sarrau de soie noire, brodée, se tenaient avec moi au premier rang.

Le roi conta devant tous la naissance de son fils aîné, comment il l’offrit à Mamafidjar, reine des enfers, en échange d’une rente annuelle en or et en pierreries.

-       Sans ces richesses, qui me servirent à lever des troupes, notre royaume serait aujourd’hui aux mains des envahisseurs, déclara Harald. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour notre bien à tous, en surmontant l’horreur que j’éprouvais naturellement. Jeter mon enfantelet dans la Grande Bouche fut bien l’acte le plus terrible qu’il m’ait été donné d’accomplir.

-       Es-tu certain, ô Harald, que cet homme est ton fils, celui-là même que tu jetas autrefois dans les enfers ? s’enquit Ghizur-Loup-Blanc en désignant Sven.

Sur un signe du roi, Sven ôta sa tunique, découvrant son maigre torse aux yeux de l’assistance. Le roi indiqua une tache de naissance, dont la forme évoquait vaguement celle d’une main, placée sous le mamelon gauche. Les membres du Conseil des sages, Ghizur en tête, et d’autres hauts personnages vinrent observer la tache. Ensuite le roi souleva sa propre tunique, et les mêmes personnages purent voir une tache semblable sur le torse royal. Elle était un peu plus grande et positionnée carrément sur le mamelon, mais la ressemblance ne faisait pas de doute.

Ce symbole divin, appelé « main de Godinn », est la marque des rois Fizzlandais. Depuis Igmund Ier, fondateur de notre Dynastie, tous l’avaient porté sur l’une ou l’autre partie du corps.

L’examen comparatif des taches s’était fait sous la surveillance des hommes de la horde royale, qui maintenant invitaient les dignitaires à regagner leur place. Harald se rajusta avec le sourire ; il était d’excellente humeur.

Il attendit le silence pour ordonner à tous de s’agenouiller devant Sven, le prince revenu des enfers. Nous nous exécutâmes dans un grand bruissement d’étoffes. Le prince reçu cet hommage d’un air quelque peu inquiet. Il me chercha dans la foule et je lui souris, ce qui l’aida à reprendre contenance. Depuis que je l’avais sauvé des griffes de Mamafidjar, il existait entre nous une relation particulière. Sven me vouait une admiration et une confiance sans borne et, de mon côté, j’éprouvais à son égard des sentiments quasi paternels.

L’ombre du prince Dar planait sur cette cérémonie. Lorsque nous nous fûmes relevés, un homme demanda la parole. Il se nommait Bardi le Borgne et possédait une réputation de bravoure. Harald le tenait en grande estime.

-       J’ai une question à poser, ô notre roi, dit Bardi.

-       Pose, mon ami, fit Harald avec bonhomie.

-       Quand le prince Dar sera là. Je veux dire, quand il reviendra de son… de son voyage mystérieux. Que se passera-t-il ?

Dar avait disparu depuis des mois et personne, hormis mes proches et moi-même, ne savait ce qu’il était advenu de lui.

-       Tu veux parler de ma succession, n’est-ce pas ? dit Harald.

Bardi hocha la tête.

-       Sven est l’aîné, il est l’héritier légitime. Je m’étonne que tu puisses avoir le moindre doute à ce sujet, Bardi fils de Gaut.

-       Il montera sur le trône, alors…

-       Bien sûr ! s’agaça le roi.

Des murmures se firent entendre, preuve que Bardi avait mis le doigt sur une question sensible.

Tous les regards se portèrent sur Sven. Il n’est pas bien fier, notre futur souverain ! devaient penser la majorité des personnes présentes.

-       Ne pourront-ils gouverner ensemble ? hasarda Bardi.

-       Qui ça ? gronda Harald, feignant de ne pas comprendre.

-       Sven et le prince Dar. Cela s’est vu par le passé, chez nos voisins…

Bardi faisait allusion à Hirr et Birr, deux frères qui régnèrent sur le Ghizmark dans les années 980. Hirr, l’aîné, était simple d’esprit, et c’est le cadet, Birr, qui tint seul les rênes du pouvoir.

Implicitement, Sven venait d’être comparé au roi Hirr, un demeuré. Harald pâlit ; je crus qu’il allait laisser éclater sa colère, mais il n’en fit rien.

-       Deux rois sur un trône, c’est le meilleur moyen de provoquer la perte d’un royaume, déclara-t-il en prenant place sur son haut-siège.

Il promena un moment son regard d’acier sur l’assistance, puis :

-       Il est temps, à présent, de récompenser ceux qui ont accompli l’impossible. Et d’abord, le jeune guerrier de quinze ans qui a conduit l’expédition glorieuse… Viens à moi, chéri du destin, élu de Dieu ! Viens à moi, Bjorn fils d’Érik, le morphir !

 

2 

Le pendangorgh et la ferme de Sigluvik

Harald Ier a toujours su se vêtir avec goût. Ses capes de soie levantine, aux couleurs subtiles, ses chemises de velours et ses manteaux de laine rare lui conféraient une noblesse tout en sobriété. Il ne portait qu’un seul bijou : une croix d’argent. À côté de lui, les autres souverains et la plupart des grands seigneurs, avec leurs ceintures d’or, leurs fibules superfétatoires, leurs bagues et colliers sans nombre, paraissaient vulgaires.

-       La boîte, Glamr, dit le roi avec un geste élégant.

Un vieux serviteur apporta un objet qui ressemblait par la forme à un coffre en miniature. Dedans se trouvait un collier constitué de pièces étrangères, saxonnes, franques et autres, coulées dans l’or le plus pur. C’était ce qu’on appelle un « pendangorgh », mot de langue ancienne qui signifie « insigne d’honneur ». Cette haute récompense ne se distribue pas à tour de bras, et les porteurs du pendangorgh se comptent sur les doigts d’une seule main. Mon père ne l’a jamais eu, par exemple, cela malgré les immenses services qu’il a rendus au royaume.

Je m’agenouillai pour recevoir le prestigieux collier des mains du roi.

Lorsque je me relevai, ému, Harald me tendit un parchemin roulé, orné d’un ruban.

-       Cet acte signé par moi t’institue propriétaire d’une terre au nord de Sigluvik. Connais-tu cette contrée ?

Qui ne la connaît ? Située au bord de la mer, sur la côte est, à une journée de cheval de la capitale, c’est une région souriante, faite de collines et de bois d’ormes, où les sources chaudes abondent. La plupart des hommes en vue y ont un domaine où cherchent à en posséder un.

Harald poursuivit :

-       Il y a une grande maison d’habitation sur ta nouvelle terre, Bjorn, ainsi que les bâtiments pour les bêtes et l’entreposage, un moulin à eau… Je t’offre également trente chevaux et autant de chèvres, cinq bœufs de trait et une basse-cour nombreuse. Vous n’aviez plus de demeure, ta famille et toi, depuis l’attaque de la neige. Eh bien, la chose est réparée !

C’était un cadeau d’une extrême valeur, qui nous propulsait au rang des familles les plus riches du royaume. Je remerciai avec émotion. Avant d’en terminer avec moi, le roi m’offrit encore une maison à Updala, près de la place du marché.

-       Je veux que tu puisses résider à la capitale. Il y aura sûrement des périodes où je voudrai t’avoir sous la main, précisa le Harald.

Ce fut ensuite le tour de Sigrid fille d'Ull. Ma fiancée reçut de l’or, des bijoux finement ouvragés et un coffre rempli de vêtements d’apparat, dont une robe en soie elfique. Sachant que Sigrid avait grandi sur un pauvre lopin de terre dans l’Aggafjord, le roi donna à ma fiancée un beau domaine près de Tortuffel.

-       Ce n’est pas loin de la maison de tes parents, dit Harald. Ils ne seront pas dépaysés. La nouvelle demeure est entourée de riches pâturages. Les moutons qui s’y trouvent, une centaine de têtes, vous appartiennent ainsi que deux chiens de troupeau, douze chèvres, un bouc du Skudland et une basse-cour.

Ce don ému Sigrid jusqu’aux larmes. Ses malheureux parents allaient enfin vivre dans l’aisance !

Vint le tour de Svartog-Long-Bras, à qui le roi n’offrit aucune terre, mais qu’il remercia par deux cadeaux somptueux : un faucon dressé, oiseau de haute lignée, et un grand sac de cuir plein de monnaies précieuses et de pierreries. Svartog avait toujours été pauvre ; ce trésor fit de lui l’hirogwar le plus riche du pays après Benok l’armurier.

-       Le faucon répond au nom de Sól, dit le roi. C’est le rapace le plus intelligent qui soit. Il t’accompagnera dans les airs, Svartog, mon ami.

Le lecteur n’ignore pas que le demi-hirogwar possédait une cape cerf-volant héritée de son arrière-grand-père, objet merveilleux grâce auquel il pouvait voler.

De manière fort injuste, le nom de Ketill le Rouge ne fut pas mentionné ce jour-là. Harald ne pardonnait pas à notre ami d’être resté aux enfers, préférant la compagnie de son fils mort au service du roi. Chaque fois que, dans la suite, j’évoquai Ketill en sa présence, son visage se rembrunit.

Afin de conclure dignement la cérémonie, le roi invita un garçon de sa lignée à réciter le Poème du morphir, œuvre du grand Égill-Pêcheur-d’Orques choisie en mon honneur.

La voix cristalline du jeune récitant prononça les mots célèbres dans un silence recueilli :

Ô morphir

Ton enfance a su faire

L’affaire des rieurs

Et bien pleurer ta mère

De honte et puis de peur…

Tout en écoutant, je me rappelai le jour lointain où, au premier étage infernal, Ketill le Rouge nous avait déclamé ce même poème d’une voix profonde, aux modulations subtiles, inégalables.

 Car ton cœur plein de failles

Scellait ton avenir. 

Ta jeunesse craintive t’a maintenu sur la rive

Du grand fleuve Aventure

Tu vécus sans armure

Loin du bruit des batailles

Qu’allais-tu devenir ?

Mais quand tu t’es levé

Bien des hommes ont tremblé…

Le garçon approchait de la conclusion, quand une forme noire fit irruption dans la Salle des cérémonies.

-       Salut la compagnie ! lança Hughinn, le corbeau parleur.

-       Te voilà enfin, vagabond ! gronda le roi. Où étais-tu passé depuis trois jours ?

-       J’avais à faire.

-       Dis plutôt que tu contais fleurette aux jouvencelles corbeau, débauché que tu es !

-       Eh bien oui, pourquoi ne lier ? C’est le printemps, que diable ! J’ai beau avoir quelques plumes blanches – comme toi, ô mon roi -, j’ai encore du goût pour les choses de l’amour. Comme toi, ô mon roi !

Hughinn tournoyait au-dessus des têtes ; son vol hystérique avait de quoi vous donner le tournis.

-       Alors c’est lui, le nouveau prince ! croassa-t-il en tirant vers Sven. Alors c’est lui, l’aîné, l’héritier… Quand Dar reviendra, il ne sera pas content, non, non ! Lui qui s’imagine sur le trône depuis l’enfance… Quelle déception !

Hughinn se posa sur l’épaule de Harald, avant de s’envoler presque aussitôt ; ses vieilles ailes battaient l’air avec bruit : « flap ! flap ! flap !… » 

-       Bonjour Bjorn ! lança-t-il en m’apercevant. Bravo pour ton exploit, fils ! Tu n’es pas un morphir pour rien. Gloire au vainqueur des enfers !

Surexcité, il retournera auprès de Sven, dont il effleura le crâne d’un coup d’aile.

-       Voilà donc l’héritier. Il n’a pas fière allure, ma parole ! Torse creux, épaules étroites… Et cette blancheur de cierge… Brrrr, il me fait peur ! Serait-il malade, des fois ?

Sven n’avait pas l’habitude des oiseaux et en avait peur ; il se mit à pousser de petits gémissements.

-       Il suffit ! tonna Harald en fondant sur Hughinn.

Ce dernier prit le large, et le silence tomba sur l’assemblée. Reprenant aussitôt sa contenance, le roi se tourna vers Bardi le Borgne.

-       Toi qui possèdes la plus belle voix du royaume, voudrais-tu nous chanter quelque chose ?

Bardi s’inclina et, fier comme le dieu Raghorr, entonna un vieil hymne à la gloire du pays. Sa voix allègre, dénuée d’artifice, était bien faite pour détendre l’atmosphère.

Des sourires apparurent sur les lèvres ; bientôt, hommes et femmes, jeunes et vieux se mirent à chanter avec Bardi.

-       La plupart d’entre eux espèrent ardemment le retour de Dar, pensai-je. Et nul doute qu’en secret, ils désirent le voir régner un jour, plutôt que le pauvre Sven.

Seulement le prince Dar ne reviendrait pas, non, car je l’avais tué.

 

15:45 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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