30/01/2010

Interview par Anne-Elisabeth Lesne

Anne-Elisabeth Lesne, étudiante en 5ème humanité (Belgique), m'a récemment interrogé dans le cadre d'un travail de fin d'études intitulé "D'où vient et comment se vit cette passion d'écrire ?" Elle m'a aimablement permis de reproduire ici l'interview :

1 – Pouvez-vous expliquer en quelques lignes quel a été votre chemin d'écriture, quels ont été vos premiers pas dans ce domaine ?

J’ai commencé par être un fan de bandes dessinées, joyeuse discipline que j’ai pratiquée sérieusement jusqu’à l’âge de vingt ans, faisant même paraître des planches dans le journal Tintin et ailleurs. L’écriture n’était qu’un passe-temps secondaire. Je me souviens ‘d’un jour où un prof de français, une dame très chouette et ouverte, nous avait demandé une énième rédaction. Je lui ai proposé d’écrire une nouvelle à la place, ce qu’elle a accepté, me prévenant qu’elle me coterait avec toute la rigueur voulue. J’ai pondu un texte d’une trentaine de pages, une histoire farfelue qui tenait du conte. Le prof a apprécié, et moi j’ai découvert que l’écriture était une activité amusante pour laquelle je me sentais des dispositions. Je n’aurais pourtant jamais cru, alors, que j’abandonnerais la BD pour le roman.

2 – Y a-t-il eu un déclic particulier, un événement, un choc qui a entraîné ce début d'écriture ? Écriviez-vous « en secret » ?

Je distinguerais deux moments : celui où j’ai réalisé que je voulais écrire sérieusement, en faire mon métier si possible, et le moment où je me suis mis pour la première fois au travail.
Avant dix-sept ans, je lisais surtout des BD – et puis soudain j’ai commencé à dévorer du roman. Mes parents possédaient une bibliothèque fournie ; je n’ai eu qu’à puiser. Et c’est l’admiration éprouvée pour certains auteurs qui m’a donné envie d’écrire. Très vite, cependant, j’ai eu l’intuition que si j’arrivais un jour à mes fins, ce serait plutôt dans le roman d’aventures (je ne songeais pas encore au fantastique) que je m’épanouirais. Mon modèle, dès cette époque, et encore aujourd’hui, aura surtout été Alexandre Dumas.
Cela étant, je ne me sentais pas prêt à me lancer. Mes rares tentatives m’apprenaient qu’il me manquait beaucoup de choses, en particulier la technique. L’imagination, je l’avais, mais j’étais incapable de la canaliser, de maîtriser mon travail. J’accouchais de nouvelles caduques, touffues : de petits monstres. Alors je me suis dirigé vers d’autres domaines : l’Histoire de l’art (licence à L’ULB), le cinéma (j’ai réalisé des documentaires), etc. – cela avec l’idée de devenir un jour romancier. Du coup, je me sentais un imposteur partout, car ce que j’entreprenais, c’était toujours en attendant, écrire restant mon désir insurpassable.
Le temps m’a donné (un peu) de maturité, mes études ont élargi mon horizon intellectuel et ma culture. Plus important : mon passage dans le cinéma, à travers la lecture et l’écriture de scénarii, le montage, m’a apporté les outils techniques qui me manquaient. Enfin, j’ai beaucoup appris en racontant des histoires à mon fils Jean, auditeur exigeant. C’est d’ailleurs l’une des histoires inventées pour lui qui a servi de base à Bjorn le Morphir, mon premier roman.

3 – Pourquoi continuez-vous à écrire ? Par besoin, pour mieux vivre, mieux vous connaître, pour y voir plus clair, par passion... ?

Ecrire est aujourd’hui mon métier – je le fais donc pour vivre, indéniablement. Mais ce travail est aussi une passion, ce que je considère comme une incroyable chance. Tant de gens – et ça m’est arrivé maintes fois dans ma vie – gagnent leur croûte en faisant des choses qu’ils n’aiment pas, ou qu’ils apprécient moyennement. Moi, je m’invente des vies parallèles et on me paie pour ça.
J’écris également pour être aimé. Quand j’étais enfant et ado, mes parents accueillaient toujours mes productions, dessins, sculptures, textes, avec enthousiasme. Ils me critiquaient parfois, mais les encouragements prévalaient de très loin. Et je pense que j’en suis venu, inconsciemment, à rechercher les compliments pour me rassurer. A chaque fois que je leur montrais quelque chose, c’était une façon pour moi de vérifier leur amour. Aujourd’hui, je cherche à me faire aimer de gens que je ne connais pas – comme (presque) tous les artistes, je pense.

4 – Dans quel état d'esprit, dans quel environnement êtes-vous lorsque vous écrivez ?

J’écris le plus souvent dans mon bureau, un endroit que j’aime, décoré de photos d’écrivains, peuplé de masques et de sculptures du bout du monde. C’est un environnement stimulant et chargé d’âme. Je suis cependant capable d’écrire n’importe où, pour autant qu’il règne un calme suffisant autour de moi – pas question d’écrire au bistrot !
Au début d’une séance, j’essaye de faire le vide dans ma tête, d’oublier les soucis quotidiens pour entrer de plein pied dans l’univers de mon histoire. Souvent, je ferme les rideaux pour me sentir le plus déconnecté possible. Je laisse les visions m’envahir, et c’est parti ! Mais je garde toujours à l’esprit que l’imagination ne peut diriger seule le travail : il faut sans cesse se surveiller, entretenir une forme de suspicion par rapport à ce qu’on fait. Se laisser gouverner par ses personnages, par exemple, leur permettre d’évoluer « tout seuls » (beaucoup d’auteurs décrivent ce phénomène avec une fascination que je ne partage pas), est à mon sens une erreur. Dès que j’ai l’impression que je me fourvoie, que je m’engage dans une mauvaise direction, je m’arrête et je réfléchis. L’alerte se situe au niveau du ventre – je sens une petite boule derrière le nombril.
Enfin, pour en terminer sur l’état d’esprit, je dirais que j’essaye de m’imposer un devoir d’originalité. Sans cesse je me pose des questions du genre : « Est-ce que ceci n’a pas déjà été vu cent fois ? » Si j’introduis des trolls ou des dragons, je tente d’en proposer un portrait neuf, qui souvent prend le contre-pied de l’image qu’on a habituellement de ces créatures (je les appelle à part moi des « personnages-poncifs »).

5 – J'imagine que, même si vous prenez du plaisir à écrire, vous rencontrez des difficultés dans votre travail, lesquelles ?

Il y a toujours des moments, pendant l’écriture d’un roman, où l’on s’engage dans une mauvaise voie. Il faut alors s’arrêter pour repartir ensuite d’un bon pied, après une réflexion qui peut durer plusieurs jours et se révéler fort angoissante. On peut aussi ne plus savoir comment continuer, parce que le chemin qu’on avait envisagé nous paraît tout à coup moins séduisant. Là encore : arrêt, réflexion et ensuite redémarrage. Il peut enfin arriver que l’on termine un livre sans s’être aperçu de certains problèmes fondamentaux qu’il faudra résoudre après, si c’est possible. Il y a un an ou plus, j’ai mis un roman dans un tiroir alors que je l’aimais beaucoup, mais il possédait des défauts très importants : un protagoniste dont on ne comprend pas bien les motivations (difficile de s’identifier à lui, dès lors), un sujet mal défini, une fin dérangeante, etc. En dépit de ses qualités reconnues par plusieurs lecteurs, éditeurs compris, le bouquin n’est pas publiable. Et je ne sais toujours pas comment le sauver, malgré l’envie que j’en ai.

6 – Attendez-vous l'inspiration pour vous mettre au travail ou vous forcez-vous parfois ? Quelle est votre méthode ?

J’attends l’inspiration initiale, les idées et les visions qui vont me décider à entreprendre un livre. Ensuite, une fois lancé, je me mets à ma table tous les jours, sauf le dimanche, et l’inspiration se manifeste toujours, fidèle, même si elle n’a pas chaque fois la même qualité. Jamais à cours d’idées, j’en ai parfois de mauvaises, qui m’entraînent où je ne devrais pas aller. J’écris alors des paragraphes, des pages, voire des chapitres entiers qu’il me faudra recommencer.

7 – Une fois le texte écrit, le retravaillez-vous beaucoup ? Y a-t-il de nombreux brouillons avant d'atteindre le résultat final ?

Je retravaille le texte à tous les stades du processus, et si j’ouvre un de mes livres publiés, je trouve encore mille choses à changer (à tort ou à raison). Cela dit, chaque texte est différent et peut demander des révisions plus ou moins importantes. Il y a des romans que j’ai dû seulement élaguer, corriger en surface ; d’autres ont eu besoin d’un profond remaniement.


8 – Parvenez-vous à prendre du recul sur vos textes, à avoir encore un œil critique malgré les relectures ?

Je relis et corrige constamment en cours d’écriture, sur écran, et tout de suite après avoir terminé, cette fois sur papier. La lecture que font mes proches d’un manuscrit tout chaud m’aide à pallier le manque de distance ; j’arrive ainsi à fournir à l’éditeur un texte déjà solide. Les épreuves m’arrivent quelques semaines plus tard ; j’ai alors un recul qui me permet de déceler de nouveaux problèmes (je ne dis pas les derniers, car il en restera toujours). Ceci est le déroulement idéal. Mais bien sûr il arrive qu’un texte demande plus de temps de révision, plus de recul, plus d’avis extérieurs. Certains romans sont soumis plusieurs fois à l’éditeur avant acceptation ou refus définitif. Il y a les manuscrits qu’on peaufine seulement et ceux qui nécessitent une véritable refonte. A l’arrivée, les premiers ne font pas nécessairement les meilleurs livres.

9 – Vous avez publié plusieurs de vos écrits, dans quel but ? Avez-vous eu peur d'être ou de ne pas être publié(e) ?

Dès le départ, j’ai eu comme objectif d’être publié et même de vivre de ma plume. J’ai bien sûr douté parfois – souvent ! – de parvenir à mes fins, mais je croyais suffisamment en moi pour persévérer. En tous cas je ne voulais pas arriver à l’âge de 80 ans avec le regret de ne pas avoir vraiment essayé.
 
10 – Cette passion vous demande beaucoup de temps. Cela influence-t-il votre relation aux autres ? Comment vivez-vous la solitude nécessaire de tout écrivain ?

Cette passion se trouvant être mon métier, il est normal qu’elle me prenne beaucoup de temps. Il arrive que je sois tellement habité par une histoire que j’en éprouve du mal à redescendre sur terre. Mais bon, il n’y a pas que les romanciers qui sont obsédés par leur travail – tout le monde connaît ça, peu ou prou.
La solitude, en revanche, ne se rencontre pas dans tous les métiers. En ce qui me concerne, elle me pèse parfois, même si je l’apprécie de manière générale. Au début, je devais veiller à sortir, à rencontrer des amis le midi, par exemple, sans quoi j’étouffais. Aujourd’hui que je suis fort sollicité, pour des rencontres scolaires, des salons, etc., j’ai moins ce problème. Ca qui me manque vraiment, c’est le travail en équipe, que j’ai connu dans divers boulots – entre autres quand je faisais du documentaire. J’ai heureusement un ami et complice de longue date, Denis Roussel (auteur des couvertures de ma saga viking), avec qui j’ai toujours l’un ou l’autre projet en train. Là, il vient de terminer la mise en couleur d’un album pour enfants que je vais publier à l’Ecole des loisirs : Jojo de la jungle. Nous avons passé des heures ensemble à définir mille nuances subtiles, faisant un nombre incalculable d’essais. En somme, nous jouons les esthètes, et j’adore ça !

11 – Lorsque vous venez de terminer un écrit, quels sont vos sentiments, comment vous sentez-vous ?

Je me sens désœuvré, vide, et la déprime pourrait probablement s’installer si je ne fonçais pas illico dans une nouvelle aventure : roman, nouvelle, livre pour enfants, scénario… Je m’accorde peu de vacances, même si ma vie ressemble un peu à des vacances perpétuelles pour ceux qui m’entourent.

12 – Habituellement, qui sont vos premiers lecteurs ? A chaque fois, êtes-vous prêt(e) à admettre des propositions, des corrections, voire des réécritures totales de paragraphes par exemple ?

Mon premier lecteur est toujours Jean, mon fils aîné. Il ne mâche pas ses mots quand il n’aime pas quelque chose et il a raison neuf fois sur dix. Mes autres lecteurs sont mon épouse, ma chère maman et un ou deux amis, dont Denis Roussel. Je suis très attentif à leurs remarques ; j’en tiens compte le plus souvent. Chaque lecteur à ses marottes : mon épouse, par exemple, veille beaucoup à la clarté du texte. C’est une instit et je pense que ça joue. J’ai un ami qui tique lorsqu’il y a des expressions trop actuelles, anachroniques, dans les dialogues…
Une fois le texte lu et relu, corrigé, je l’envoie à l’éditeur, ou plutôt à mes éditrices : Geneviève Brisac (Ecole des loisirs) ou Elisabeth Sebaoun (Bayard) suivant le cas. Avec la première, les critiques sont toujours d’ordre général, elles s’en tiennent à l’essentiel ; avec la seconde les remarques et suggestions vont jusqu’au plus infime détail. Comme ces deux dames sont très respectueuses des auteurs, je prends ce que je veux dans ce qu’elles me disent et je laisse le reste. Mais je dois avouer que la plupart du temps elles tapent juste.
Je trouve primordial d’être ouvert à la critique. L’avis des autres vous fait gagner du temps et vous permet toujours d’améliorer, parfois radicalement, un manuscrit. Le tout est de ne pas se laisser dérouter ou influencer sur l’essentiel. Les critiques doivent vous aider à atteindre la cible que vous avez choisie, pas une autre. Gare aux éditeurs et aux producteurs qui sont des artistes frustrés !

13 – Suivez-vous un certain schéma à chaque fois que vous écrivez ?

Non, pas exactement. Je fonctionne avec quelques règles ou principes. Je veille à ce que mon protagoniste ait un objectif clair, posé rapidement ; je m’attache à rentrer de plein pied dans l’action et à distiller l’exposition en cours de récit, alors que l’aventure est lancée. Je mets bien sûr de multiples obstacles, qui vont si possible crescendo, sur le chemin de mon héros. Je termine en général mes chapitres sur une accroche. Je cherche à créer des méchants originaux (que j’estime tels), comme la neige dans Bjorn le Morphir. Enfin je m’attache à faire évoluer mes héros psychologiquement, car je déteste les personnages figés.
Je ne fais jamais de plan. Je connais la fin de mes histoires et certains épisodes-clé, mais pas le chemin entre ceux-ci. J’ai besoin d’avancer en partie dans l’inconnu, à l’aventure, sans quoi je risquerais de m’ennuyer. Il faut dire que les histoires que je raconte permettent ce genre de liberté. Un auteur de roman policier à énigme, qui construit son récit avec la précision d’un d’horloger, ne pourrait pas travailler de cette façon.

14 – Quels conseils donneriez-vous à un jeune écrivain ?

Beaucoup lire ; relire aussi, c’est très important. Ecrire tous les jours, peu importe quoi, un peu comme on fait des gammes. Commencer par des textes courts : on progresse plus vite en terminant quatre nouvelles de vingt-cinq pages qu’en écrivant un texte de cent pages ; c’est du moins mon sentiment. Se cultiver tous azimuts, histoire de nourrir l’imagination. Essayer de ne pas se tromper sur les atouts qu’on a dans son jeu. Chacun à ses qualités, et il faut travailler surtout avec celles-là. Si j’avais voulu suivre les traces de grands romanciers philosophes, Hesse, Camus, Tournier, je me serais casser la figure : je n’ai ni la formation nécessaire, ni l’intelligence requise. C’est l’imagination mon point fort, je m’appuie donc sur elle.

12:56 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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