23/06/2009

Moso et petchégols

En mars 1999, je me suis rendu en Chine avec mon très cher ami Eric Blavier pour tourner des images chez les Moso, peuple qui possède la particularité anthropologique d'ignorer le mariage. Les images ramenées ont servi à faire un documentaire de 56 minutes, Un monde sans père ni mari. Le film est passé sur des télés du monde entier - il faut dire que le sujet, une société sans mariage, pseudo-matriarcale, où la liberté sexuelle est réputée très grande, avait de quoi intéresser les diffuseurs.

Eric est le réalisateur du film, dont je suis le scénariste et coauteur, et c'est mon complice Denis Roussel, auteur des couvertures de Bjorn le Morphir (exceptée la première), qui s'est chargé du montage.

Mon passage chez les Moso, au bord du lac Lugu où j'ai séjourné un moment, m'a servi pour Bjorn aux enfers II. En effet, les petchégols sont en quelque sorte les lointains cousins des Moso, et le personnage d'Ama, pour ceux qui s'en souviennent, est inspiré d'une autre Ama, "matriarche" de la famille chez qui Eric et moi avons logé. "Ama" veut dire grand-mère en moso. La dame s'appelle en réalité Yang Achima ; elle dormait seule au milieu de la pièce principale, dans un lit rouge traditionnel des plus impressionnants. Je me suis très bien entendu avec elle, comme Bjorn avec Ama Matmak. Je me souviens lui avoir offert une boîte de cigares et avoir partagé avec elle de nombreux bols d'alcool de riz...

Il y a de cela quelque temps, j'ai répondu aux questions d'une journaliste italienne concernant les Moso et notre film. Il s'agissait d'un magasine féminin (j'ai oublié lequel). Voici cette interview pour ceux que cela intéresse ; les questions sont en anglais :

1) How did you get in touch with the Moso cilture? How did you first hear about the subject?

C’est mon ami Eric Blavier, coauteur du film, qui a entendu parler des Moso par un jeune sinologue belge. Cela se passait lors d’un mariage, si je me souviens bien. Eric n’en a pas dormi de la nuit et il a décidé de faire un documentaire. Je l’ai rejoins par la suite, en cours de projet.

2) You made a documentary about the Moso people. In your opinion, what is the main aspect in their social life wich most called your attention?

En ce qui me concerne, c’est l’absence de mariage qui m’a tout de suite intrigué. Je suis historien de l’art et, dans mon cursus, il y avait pas mal de cours d’anthropologie. Or mes professeurs avaient toujours présenté le mariage comme le ciment incontournable de la société humaine. Sans mariage – sans échanges de femmes -, pas de société ! Le cas des Moso représente donc une exception à cette sacro-sainte règle. J’avais envie de voir ça de près !

Je crois pouvoir dire qu'Eric Blavier était plus intéressé par le "matriarcat" et la liberté sexuelle observée chez les Moso. Je lui poserais bien la question, mais il est difficile à joindre, étant au milieu d'un voyage de deux ans entrepris en famille, avec son épouse et leurs quatre garçons. Les Blavier, partis de Patagonie, vont remonter le continent américain jusqu'en Alaska. Ils se déplacent dans un car aménagé, une véritable maison roulante !

3) Do you believe that Moso women can be seen as role models for women all over the world ? Why ?

Difficile de répondre à cela. J’ai côtoyé des femmes fières, entreprenantes et très libres dans leurs amours. Sans mariage, le choix des partenaires est guidé par les sentiments, non par des considérations économiques (ce qui est aussi vrai pour les hommes, notons-le). Mais les femmes Moso travaillent énormément pendant que les hommes semblent se la couler douce. Je précise qu’ils n’ont pas l’air heureux pour ça, au contraire, alors que les femmes sont joyeuses et communicatives. Leur attitude est nettement plus ouverte que celle des autres Chinoises que nous avons rencontrées.

3) Do you think that Moso people are happier than average population because of their social structure ? Explain.

Je ne connais pas assez la Chine pour pouvoir tirer des conclusions générales, qui risqueraient d'être bien trop hâtives. Disons en tous cas que la société Moso accorde une place importante aux femmes. Elles y sont considérées. Dans la famille où nous étions, c'est Ama, la grand-mère, qui prenait les décisions. A sa mort, sa fille aînée la remplacera - et non son fils aîné. Alors, oui, la condition féminine m'a paru enviable au bord du lac Lugu.

4) Do you believe their social structure can still survive for many years ?

J'ai peu d'espoir. D'abord, beaucoup de choses ont déjà changé. Des couples commencent à revendiquer le droit de vivre ensemble et de fonder un foyer. Des enfants émettent le souhait de vivre avec leurs deux parents, ce qui n'est jamais le cas traditionnellement. Le mariage n'est donc pas loin. Au moment de la Révolution culturelle et même avant, les gouvernements chinois successifs ont essayé de faire changer les Moso, de les forcer à adopter les poeurs du reste de la Chine. Sans succès. Aujourd'hui, ce que la force et la menace n'ont pas réussi à accomplir, l'influence pernicieuse des films (les Moso regardent des DVD), des journaux, des touristes (chinois en majeure partie) est en train de le faire. Ce qui reste de l'ancienne culture va disparaître, assez vire, à mon avis. Ce qui subsistera, ce sont les maisons et les costumes traditionnels, car ces éléments sont nécessaires au développement du tourisme. Et les Moso - comment les blâmer ? - ne sont pas opposés au tourisme.

6) How do you think it was possible for the Moso population maintain their social structure for that long in China, a country so different from all the Moso people ?

Les Moso vivent - vivaient - dans un certain isolement. Cela a dû jouer un grand rôle. D'autre part, les tentatives de réforme menées par les autorités - brutales, certes - furent épisodiques. les Chinois forcèrent des amants à se marier, à vivre sous le même toit; ils réprimèrent la liberté sexuelle. Et, dès que les envoyés du gouvernement avaient le dos tourné, les Moso reprenaient leurs anciennes habitudes. Les conjoints forcés retournaient vivre dans la maison maternelle et tout redevenait comme avant.

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Petchegol

Un guerrier petchégol, dont le costume est vaguement inspiré de l'habit traditionnel moso.

Chez-les-Moso

Chez les Mosos. Eric Blavier et T. Lavachery parmi les membres de la famille Yang. De gauche à droite, debout : Atshu, fils cadet d'Ama, Latshu, fille cadette, Djama, fille aînée ; assis : Eric, Ama, Thomas, Daba et Tse, enfants des filles.

19:52 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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