28.09.2011
Bjorn aux armées II
J'ai terminé voici quelques jours la rédaction de Bjorn aux armées II : les mille bannières. Beaucoup d'entre vous m'écrivent pour savoir quand il sortira ; le fait est que je ne le sais pas encore. Sans doute au printemps prochain, mais rien n'est sûr, car le programme de l'Ecole des loisirs sera très chargé à cette période. Je vous tiens au courant !

Ce second volet des Armées relate un long voyage que Bjorn et Gunnar, son frère, font vers le Levant, dans le but de trouver le chef nomade Tchortchi et de lui demander son aide. Le Fizzland a été envahi par les hordes skudlandaises et vorages, vous vous en souvenez, et le jarlal Bjorn a besoin d'un allié pour reconquérir le pays. Les deux frères traversent une grande forêt, rencontrent différents peuples, dont les Tyburides, les Belles-Personnes, des Gvars, des Zarques... Ils se font capturer et vendre comme esclaves sur l'immense marché de Oleh, se sauvent sur le dos du dragon Zigournir, atteignent le pays des Gols, habitants séculaires des steppes infinies... Un voyage de plusieurs mois qui est l'occasion, pour les fils d'Erik, de se retrouver et d'apprendre à se connaître. Si Gunnar était un peu le personnage oublié de la saga, ce n'est plus le cas à présent.
J'ai écrit ce livre dans la fièvre, avec un immense plaisir... comme à chaque fois que je reprends mon héros fétiche Il s'agit, selon mes plans, de l'avant-dernier volume de la saga. J'approche donc du terme, cela avec une espèce de nostalgie anticipée.
Voici, pour vous, les deux premiers chapitres du livre. Pour le reste, il faudra patienter...
1
GUNNAR
Mon frère Gunnar m’en voulait à mort d’être parti sans lui aux enfers. Il se trompait sur ma motivation, pensant que je l’avais laissé en arrière afin de retirer pour moi seul la gloire qui découlerait de la mission. Mon souci avait été bien différent : j’avais pour souci de le préserver. Descendre au fond de la terre afin d’arracher le prince Sven à Mamafidjar, reine des enfers, c’était là une pure folie. Franchement, qui aurait pu croire que je m’en tirerais vivant ?
Mon départ avait plongé Gunnar dans une rage sombre. Il avait frappé les murs, brisé des objets qui lui étaient chers. Et puis il s’était calmé. Les mois passaient et, même s’il demeurait maussade, il remplissait son rôle à la ferme de Havërr, s’occupant des bêtes, coupant du bois… Il se levait tôt et se couchait tard, pris d’une frénésie d’activité.
À l’époque, personne, hormis le roi, ne savait où je me trouvais. Gunnar, qui ne prononçait jamais mon nom, imaginait toutes sortes de destinations, cherchant à deviner quelle mission Harald avait bien pu me confier. Il m’a avoué plus tard que, dans le secret de son cœur, il espérait que j’échoue. Sa jalousie était telle qu’il eût préféré ma mort à un succès retentissant.
Vers la fin de l’année 1067, quelques semaines seulement avant mon retour, il fit un rêve dans lequel il me vit couvert de gloire. Reçu à Updala en grande pompe, j’étais fêté par le royaume entier. Le roi m’offrait une épée sans prix et me nommait chef de la horde à quinze ans. Gunnar se réveilla en sueur ; il quitta son lit, vola une grosse somme d’argent dans la cachette familiale, sella Finn, mon cheval, et partit à la faveur de la nuit.
Mon frère prit la route de l’ouest. Commença alors une vie de débauche où la joie n’avait aucune part. Il resta quinze jours à Lidarendi, dans un bouge, à boire de l’hydromel avec des laissés pour compte. Il dormait assis, devant une corne à boire, ne se levant que pour prendre part aux bagarres de poivrots. Il ne se lavait plus. Bientôt, l’idée lui vint de se rendre au Ghizmark. Partout où il passait, les gens remettaient les bâtiments en état pour affronter l’hiver. Il les regardait d’un œil morne. Lui n’avait plus de maison, plus de famille : il était devenu un vagabond.
Il n’alla pas bien loin dans le pays de Hakon II, s’arrêtant à Snaffol, petite ville frontalière connue pour son eau-de-vie parfumée. Il s’installa à demeure dans une auberge borgne fréquentée par des brigands et des filles de joie. Il se mit à fumer, à jouer aux dés. Gunnar éclusait un litre d’eau-de-vie par jour et son cerveau s’en trouvait brouillé du soir au matin, du matin au soir. C’est miracle qu’il ne se fit pas dépouiller. Je gage que son air farouche et ses manières brusques, agressives, faisaient peur.
- Et comme il m’arrivait de sortir dans la nuit pour injurier le ciel, certains me prenaient pour un loup-garou, me raconta-t-il plus tard.
Un homme hirsute, un vendeur de peaux, entra un jour dans l’auberge. Il arrivait du Fizzland et apprit à mon frère que Bjorn le Morphir était remonté des enfers avec le prince Sven, héritier du trône. Gunnar sut que j’avais reçu le pandangorgh, collier prestigieux, des mains de Harald, ainsi qu’une ferme à Sigluvik et une maison dans la capitale. Le royaume chantait mes louanges ; un avenir glorieux m’attendait au service du roi. On parlait de mon entrée dans la horde. Gunnar eut l’impression qu’on lui enfonçait un couteau en plein cœur.
Il se leva soudain, renversant chaise et table, et courut à l’écurie. Il enfourcha Finn sans prendre la peine de le seller. Il chevaucha sans but, des heures durant, avant que l’idée de retourner dans la Ranga, sur les lieux de son enfance, n’émerge dans son esprit. N’était-ce pas là qu’il avait été le plus heureux ?
Il gagna notre vallée d’une seule traite. Deux jours et une nuit de voyage sans pratiquement démonter, sinon pour boire en vitesse l’eau d’un ruisseau. Arrivé à l’emplacement de notre ancienne maison, il s’écroula.
Le lendemain, Finn avait disparu. Gunnar ne s’en soucia guère : il n’avait plus besoin de cheval. Il construisit sa petite cabane de bric et de broc avec l’idée de s’installer là pour toujours.
Il se nourrissait de crabes et de poissons de vase, et quand il n’en trouvait pas, il broutait l’herbe comme un mouton. Prostré devant un feu moribond, Gunnar fils d’Éric ressassait son amertume.
Sa haine à mon égard, entretenue avec soin par son cerveau hanté, n’avait fait que croître durant ces semaines de solitude. Lorsqu’il se retrouva face à moi, en ce vingt-neuvième jour du mois de mai 1068, il mit quelques instants à me reconnaître. Il eut un haut-le-corps, avant de se jeter sur moi en poussant un grognement. Il me frappa au visage. Projeté en arrière, je me retrouvai par terre, étalé de tout mon long. Gunnar s’installa à califourchon sur mon ventre et commença à me rouer de coups.
Je me protégeais mal, épuisé que j’étais. Mon frère finit par se rendre compte de ma passivité, car il suspendit ses mouvements. Son bras, telle une masse d’armes, tremblait à quelques pouces de mon nez.
- Qu’est-ce que tu as, morphir ? dit-il d’une voix rauque, pleine de mépris. Tu ne te défends pas ?
- Je suis fatigué.
Il se leva, et je pus respirer librement.
Je me redressai, le visage en sang. Gunnar m’observait avec suspicion, pensant que ma faiblesse était peut-être jouée.
- Tu m’as trahi ! rugit-t-il.
Wulf, mon chat des enfers, m’accompagnait ; il poussa une petite plainte.
- Tu avais promis ! Ta parole ne vaut rien. Je te méprise et je te hais pour toujours, Bjorn. Tu n’es plus mon frère !
Il est bien vrai que je lui avais juré de l’emmener avec moi dans ma mission. Mais ce serment, il me l’avait extorqué – je n’avais jamais eu l’intention de tenir parole.
- Il y a eu la guerre, dis-je. Es-tu au courant ?
Interloqué, il resta muet.
- Le roi Karl du Skudland a envahi nos terres, poursuivis-je. Il s’est allié aux Vorages et…
- Est-ce possible ?
- Les combats ont été terribles. Nous avons perdu des milliers d’hommes. Père… notre père…
Les mots me manquèrent. Gunnar attendit, figé, la terreur se peignant sur sa figure.
- Il est mort au champ d’honneur, annonçai-je alors. C’était il y a trois jours, sur la frontière skudlandaise. Une flèche vorage l’a… Il n’a pas souffert.
Gunnar recula.
- Non… Non !
Mon frère tomba à genoux ; il éclata en sanglots. De grosses larmes coulèrent sur ses joues crasseuses, y creusant deux sillons clairs.
Il pleurait, pleurait sans pouvoir s’arrêter, tel un enfant. Soudain, il me lança un regard désespéré, un appel ; je me précipitai pour l’entourer de mes bras.
2
LA CABOSSÉE
Gunnar m’invita à l’intérieur de sa cabane, où il m’offrit un bol d’eau. Il faisait sombre malgré les nombreux rais de lumière qui passaient entre les planches disjointes.
Mon frère était désespéré. Comme je n’avais malheureusement pas de temps à consacrer à son chagrin, je lui relatai succinctement les événements des dernières semaines, depuis l’assassinat de Harald jusqu’à notre déconfiture finale face aux hordes skudlandaises et vorages.
- Le roi aussi est mort, prononça-t-il. Je ne peux pas le croire…
Je poursuivis mon récit, parlant si vite que les mots se bousculaient dans ma bouche.
- Il faut les retrouver et les libérer, dit Gunnar quand il sut que les nôtres avaient disparu de Morphirskali, mon nouveau domaine.
- Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Le pays est submergé. Je gage que nos ennemis sont partout, dans chaque village, dans chaque maison ! Et puis mon devoir de jarlal est de songer au royaume tout entier. J’ai la charge du peuple Fizzlandais, tu comprends ?
- Mais… notre mère, Ingë, Sigrid… Tu ne vas pas les laisser aux mains de…
- Je n’ai pas le choix, Gunnar. Et puis je pense qu’elles sauront se débrouiller. Figure-toi que Lala s’est liée d’amitié avec le prince Arnorr du Skudland. Je suis sûr qu’on les traitera avec respect.
La confiance que j’affichais était jouée, faut-il le dire ? Car en réalité le sort de ma famille m’emplissait d’angoisse.
- Que comptes-tu faire ? s’enquit Gunnar.
Je lui parlai de Tchortchi, ce chef nomade dont j’allais essayer d’obtenir l’aide :
- C’est un Toundour des steppes. Son pays est aux confins des territoires herbeux. Un long voyage m’attend, périlleux…
Je me levai. Le plafond de la cahute était si bas qu’il n’y avait guère moyen de se tenir debout. M’approchant de mon frère, je posai la main sur son épaule.
- Veux-tu m’accompagner ? Nous ne serons pas trop de deux.
Son visage s’éclaira.
- Avant d’accepter, tu dois savoir une chose, dis-je. Hafkell le revenant est à mes trousses.
- L’assassin de Harald… mais pourquoi ?
- Le domaine que j’ai reçu du roi était le sien, avant. Il lui a été confisqué.
- Tu n’y es pour rien.
- Certes, mais Hafkell ne tolère pas que je m’y sois installé avec la famille. C’est un démon, une âme furieuse. Il ne raisonne pas avec logique.
J’avais fui Morphirskali par la voie des airs, sur le dos de Daphnir, laissant Hafkell loin derrière moi. J’espérais l’avoir semé, mais sans trop y croire, sachant combien les pouvoirs d’un revenant sont puissants.
- Le régicide a eu lieu dans la Salle des cérémonies, aux yeux de tous. Les quarante hommes de la horde étaient là, et ils n’ont rien pu faire. Voilà le genre de créature qui…
- Je t’accompagne ! me coupa Gunnar.
À ces mots, il fit le tour du logis pour rassembler ses affaires, réduites à très peu de choses.
L’air frais du dehors me fit du bien ; j’en aspirai plusieurs gorgées. Le silence de la vallée me parut plus oppressant que jamais. Je regardai alentour avec appréhension : il n’y avait personne.
Wulf se frotta contre ma jambe en ronronnant.
- Je suis prêt, déclara Gunnar, chargé d’un petit baluchon. Tu n’as pas d’armes ? Où est donc ta Mordeuse ?
- J’ai changé d’épée voici deux ans, dis-je sans autre précision. J’ai perdu ma nouvelle arme dans le bois d’Hallorm. Mais je ne suis pas tout nu, regarde !
Et je sortis un poignard à manche en os d’une poche de mon pantalon.
- C’est celui que je t’avais offert ! s’exclama Gunnar.
- Il y a bien longtemps, oui… Allons-y, à présent. Fizzland, ô Fizzland !
- Fizzland, ô Fizzland ! répéta Gunnar de sa voix enrouée, celle de quelqu’un qui a perdu l’habitude de parler.
C’était le soir, un soir clair du mois de mai 1068. Nous longions le fleuve boueux, bordé de jeunes arbustes rabougris. Une herbe jaunâtre, maladive, étouffait le bruit de nos pas. Il n’y avait pas d’oiseaux, pas d’insectes. Ce pays tant aimé demeurait plus mort que vif.
Wulf gambadait en avant, plein d’une joyeuse insouciance. Je ne cessais de me retourner pour scruter l’horizon.
- Ce chat…
- Je l’ai ramené des enfers, dis-je. Il se nomme Wulf. Je voulais le laisser auprès de Daphnir mais il m’a suivi. C’est un sacripant. N’est-ce pas, messire chat, que tu es un sacripant ?
Au nord, à une lieue environ, s’élevait la chaîne du Tuntur. L’Aggafjord, province natale de ma fiancée Sigrid, s’étendait au-delà des montagnes.
Nous traversâmes le fleuve à gué, l’eau brune montant à peine jusqu’à nos genoux. Ayant pris pied sur la grève, Gunnar sortit une pipe de sa besace et l’alluma. J’en fus étonné, tant il est rare de voir fumer un homme si jeune.
Je me dirigeai vers un défilé étroit. Traverser les montagnes nous prendrait la soirée et une partie de la nuit. Wulf pleurait ; il avait faim et je n’avais rien à lui offrir.
Il n’y avait plus aucune animosité dans le regard de Gunnar, et je m’en réjouissais. Cependant, une sorte de timidité s’était installée de part et d’autre. Deux êtres proches réunis après une longue séparation ne mettent pas longtemps, généralement, à retrouver l’ancienne complicité. C’est ce qui m’était arrivé avec Ingë, ma petite sœur, au retour des enfers. Seulement voilà, Gunnar et moi n’avions jamais été vraiment des amis.
Des pins boréals ornaient les contreforts du Tuntur ; sous nos pieds, l’herbe se faisait plus dense et soyeuse. Nous pénétrâmes dans le défilé ; la lumière et la température baissèrent d’un coup.
J’étais torse nu car j’avais abandonné ma tunique d’or, vêtement du jarlal, par crainte d’être reconnu. Me voyant frissonner, Gunnar ôta sa blouse et me la tendit. Je fis mine de refuser mais il ne l’entendait pas de cette oreille.
- Je n’ai jamais froid, assura-t-il pendant que je passais le vêtement.
- C’est vrai. Je me rappelle que tu coupais le bois torse nu en plein hiver.
Il sourit à ce souvenir.
Nous marchions d’un bon pas en échangeant peu de paroles. Les parois rocheuses étaient hautes et aussi abruptes que des murs. Si des ennemis nous surprenaient dans ce couloir, nous ferions un gibier facile.
La nuit était déjà bien avancée quand le défilé s’élargit. Les murs couverts de mousse révélèrent des centaines de cavités d’où s’échappaient des chauves-souris naines, de cette sorte qu’on appelle « nez-en-feuille ».
Un peu plus loin, nous découvrîmes une grotte. Wulf y entra sans hésiter ; nous le suivîmes. Je l’entendis laper et ronronner en même temps ; il devait y avoir une source.
Nos yeux s’habituant à l’obscurité, nous découvrîmes une salle assez grande, au sol détrempé. L’eau coulait le long d’un mur bosselé où je posai la main.
Nous nous désaltérâmes avidement. Wulf se frottait les moustaches avec grâce, ses ronronnements allant crescendo. Il avait oublié sa faim.
- Il y a quelqu’un, souffla Gunnar en dégainant son épée.
L’homme était couché en boule au fond de la grotte.
- Holà ! lança mon frère.
Aucun mouvement. L’inconnu demeurait immobile et muet. Nous nous approchâmes avec prudence ; je fis mine de toucher la main inerte du gisant, mais Gunnar m’écarta, préférant le faire lui-même.
- Il est glacé, déclara-t-il.
- Mort ?
- Tout ce qu’il y a de plus mort.
Nous traînâmes le corps dans la lumière. Il s’agissait d’un homme jeune, un garçon de notre âge. Il avait les cheveux sombres et légèrement bouclés, comme Gunnar, et un visage proche du mien par sa forme allongée. Il aurait pu être notre frère, un frère bien bâti et plus beau que nous deux.
- On dirait un ange, observa Gunnar.
Un bout de flèche sortait de l’abdomen du garçon, qui avait également une entaille profonde au niveau du coude. À ses habits – blouse teinte en bleu, bandes molletières de même couleur –, nous reconnûmes un habitant de l’Aggafjord.
- Pourquoi est-il venu mourir ici, je me le demande.
- Il faut l’enterrer, dit Gunnar.
- Recouvrons-le de pierre, plutôt.
Ce travail ne prit pas longtemps. Quand ce fut terminé, je prononçai une prière rapide, avant de prendre le chemin de la sortie.
- On a oublié son épée, dit Gunnar.
Elle était couchée dans la boue, à quelques pas de l’endroit où nous avions trouvé le corps. Mon frère la ramassa et l’enfonça entre les pierres de la sépulture, telle une croix. Saisis d’une impulsion, je la déplantai aussitôt.
Gunnar m’observait avec curiosité tandis que je soupesais l’épée. La lame, dépourvue d’inscription, n’avait qu’un seul tranchant ; elle portait de nombreuses traces de coups. Sur le pommeau en bois j’aperçus des trous de vers. Une arme de pauvre, à n’en pas douter, et qui remontait à deux générations au moins. Je décidai de la garder.
Gunnar ne fit aucune remarque lorsqu’il me vit partir avec l’épée du mort. Mais je savais qu’il n’en pensait pas moins.
- Je ne pourrais l’expliquer, mais je ressens quelque chose pour cette arme, dis-je, alors que nous reprenions la route. Je l’ai bien en main.
- Elle a vécu.
- Elle me plaît ! Et je suis certain que le garçon serait heureux de savoir qu’elle va poursuivre sa carrière…
- Dans la main de Bjorn le Morphir ! Il est vrai que c’est un beau destin pour un tel racloir. Comment vas-tu l’appeler ?
- La Cabossée, décidai-je.
10:01
Écrit par Thomas Lavachery
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27.09.2011
Un nouveau Jojo !
Un nouvel album de Jojo de la jungle sortira bientôt à l'Ecole des loisirs. Une histoire très différente de la première : plus émouvante que drôle. Elle a pour titre Padouk s'en va. C'est Denis Roussel, une fois encore, qui s'est chargé des couleurs. Dans les librairies le 13 octobre/12 euros. Je consacrerai un dossier spécial à cet album dans les semaines qui viennent, car se genèse est assez particulière...
17:37
Écrit par Thomas Lavachery
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11.09.2011
J'irai voir les Sioux
J'irai voir les Sioux, album, est paru le 6 mai à l'Ecole des loisirs, dans la collection Archimède. Il s'agit d'une nouvelle que j'ai illustrée moi-même. L'histoire se passe au XIXe siècle aux Etats-Unis ; elle met en scène un jeune garçon, Billy Vos, qui va avoir affaire aux Sioux. Pour un résumé du livre, des détails sur son écriture et pour voir un choix d'illustrations, consultez la rubrique "Mes albums". J'irai voir les Sioux, l'Ecole des loisirs, coll. Archimède, mai 2011, 13,50 euros.
18:13
Écrit par Thomas Lavachery
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20.02.2011
Bjorn le Morphir, édition illustrée !
Ca y est, le morphir illustré est dans les librairies. Nouvelle couverture due à Denis Roussel, une quarantaine d'illustrations que j'ai réalisées avec passion, révision du texte - il s'agit d'une réédition au sens plein du mot. Pour plus de précisions sur cet ouvrage ainsi que sur mes idées concernant l'illustration de roman, reportez-vous à la rubrique "Le morphir illustré". Bonne lecture !
11:28
Écrit par Thomas Lavachery
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19.02.2011
Bjorn le Morphir 2 : la BD est sortie !
L'adaptation BD se poursuit ! Le tome 2 de la saga est sorti sous le titre Bjorn le Morphir 2. L'histoire va du début de Bjorn aux enfers I jusqu'à l'épisde des aplatisseurs dans Bjorn aux enfers II. Comme je l'ai écrit précédemment, nous devons adapter tout le Cycle des enfers en trois albums BD, ce qui nous oblige à resserrer beaucoup, mais je pense que l'histoire tient bien la route et que Thomas Gilbert a vraiment fait les bons choix. Bonne lecture ! Bjorn le Morphir 2, Castermen/l'Ecole des loisirs, janvier 2011, 13 euros.
11:52
Écrit par Thomas Lavachery
dans ACTU, Le morphir en BD |
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18.02.2011
saga

Une saga viking
J’ai créé le personnage de Bjorn le Morphir en 2002. Le premier épisode reprend les grandes lignes d’une histoire que j’avais racontée à mon fils aîné, Jean, quelques mois auparavant.
La série, écrite à la première personne, compte aujourd’hui six volumes publiés à l’école des loisirs :
Bjorn le Morphir (2004)
Présentation de l'éditeur : La neige est méchante en cet hiver 1065, elle a décidé de s'en prendre aux hommes. Elle envoie ses légions de flocons de la taille d'un roc sur le Fizzland, avec pour mission d'engloutir les villages vikings et tous leurs habitants. Afin d'échapper à la Démone blanche, Bjorn et sa famille se claquemurent dans la salle commune de la maison de son père, Erik, le colosse sans peur. Tous se préparent à supporter un siège qui risque de durer de longs mois. Lors de cette épreuve exceptionnelle, chacun va dévoiler son coeur et son courage. À l'exception de Bjorn. Lui ne se révèle pas, il se métamorphose. Ce jeune garçon timide et craintif, dont le nez coule comme une source, maigre comme un oisillon et pas très doué pour les armes va brusquement se transformer en un combattant redoutable. Par quel miracle ? Bjorn serait-il un morphir ? Lui-même en doute.
Bjorn aux enfers I : le prince oublié (2005)
Présentation de l'éditeur : "Je t'attends Morphir". Personne n'a oublié le message du roi Harald adressé à Bjorn à la fin de "Bjorn le Morphir". Un message aussi énigmatique qu'inquiétant. Quel genre de mission allait donc être confiée au jeune Viking ? Elle a de quoi faire frémir. Le souverain lui ordonne de descendre au fond de la terre afin d'arracher son fils, le prince Sven, à la cruelle Mamafidjar, reine des enfers. Cela n'a rien d'une promenade de santé, mme pour un morphir aux pouvoirs exceptionnels. Heureusement, Harald encourage Bjorn à s'entourer de compagnons de son choix. Un guerrier au coeur tendre, une fiancée pleine de fougue, un demi-hirogwar, une chèvre et un bébé dragon souffreteux feront donc partie du voyage. Lors de cette descente aux enfers, le jeune Viking va mettre à l'épreuve ses qualités de chef et se découvrir de nouveaux pouvoirs insoupçonnés.
Bjorn aux enfers II : la mort du loup (2005)
Présentation de l'éditeur : "Ce que vous avez traversé avant, toi et tes amis, ce n'était rien: une promenade de santé. Et je ne plaisante pas... "Malgré les avertissements du fantôme de grand-père Sigur, souvenez-vous avec quelle détermination le Morphir et ses compagnons s'étaient engouffrés dans le trou puant de la Porte des Enfers, à la fin du premier tome de "Bjorn aux Enfers". De l'autre côté, les galeries étouffantes ont cédé la place aux étendues glacées peuplées de créatures infernales... Les serpents de morve, les terribles aplatisseurs aux pattes en forme de pilon et les fouines suceuses de sang harcèlent les membres de la troupe. Bjorn et ses compagnons serrent les rangs, toujours prêts à risquer leur vie pour sauver l'un des leurs. Malgré leur bravoure, la traversée de ce premier étage des Enfers s'annonce impossible sans l'aide de ses habitants, les mystérieux Petchégols. Eux seuls connaissent les secrets des flammes grises, des âmes libérées et des aplatisseurs. Entre leur chef incontesté, la vieille Ama qui mène son monde avec une ferme douceur, et le jeune Bjorn le Morphir va naître une amitié au-delà des mots...
Bjorn aux enfers III : au cœur du Tanarbrok (2006)
Présentation de l'éditeur : "Le prince Dar possède une avance que tu ne pourras pas rattraper, ou alors il faudrait que tu te mettes à voler comme un oiseau..." Le fantôme de grand-père Sigur ne croyait pas si bien dire, quand il sermonnait ainsi le jeune Morphir, à la fin du second tome de Bjorn aux enfers. Après avoir pris congé des infernautes, Bjorn et ses compagnons se préparent à découvrir un nouvel étage des enfers. L'étage aux oiseaux. Il leur faudra croiser le fer avec les hérons, subir les assauts des terribles griffons ou encore éviter de donner prise aux voraces chenildars pour se rapprocher un peu plus de l'étage des supplices. L'enfer des enfers. Le Tanarbrok. Partout les précèdent les traces du passage de l'infâme Dar et de ses hommes. Et comme si cela ne suffisait pas, une autre épreuve attend Bjorn. Sigrid... Sa fiancée... Sa chère Sigrid a disparu...
Bjorn aux enfers IV : la reine bleue (2008)
Présentation de l'éditeur : Bjorn, la cuisse transpercée, Ketill le Rouge, la face tuméfiée, Svartog le demi-hirogwar, blessé au ventre, et Sigrid épuisée... A la fin du tome III de Bjorn aux enfers, le morphir et sa bande sortaient victorieux mais terriblement affaiblis de leur combat contre le prince Dar. Pas de repos pour les braves, car le plus dur reste à venir. Il leur faut maintenant aller au bout de leur mission : traverser le sixième et dernier étage des enfers, affronter Mamafidjar sur ses terres et lui arracher le prince Sven. Gare ! La reine des enfers dispose d'alliés d'une trempe peu commune, les Yus, fils d'espadons et marins émérites, ainsi que les Elfes doués d'une résistance à toute épreuve. Bjorn aura-t-il assez de ses talents de morphir pour les affronter ? Pas si sûr... A moins de trouver en lui des ressources insoupçonnées, incontrôlables et terrifiantes... Le dénouement est proche, et voilà que résonne la prédiction d'Ama : "Deux des quatre périront." La mort plane sur Bjorn et ses compagnons comme jamais... La mort ? ou seraient-ce les morts ?
Bjorn aux armées I : le Jarlal (2010)
Présentation de l'éditeur : L’agresseur portait un masque de la Saint-Magnus, une figure de diable, et un chapeau à cornes. Tandis qu’il poignardait Harald Ier, il riait à gorge déployée.
Un démon, pour sûr ! Après ce terrible attentat, le vieux roi viking est au plus mal et fait appeler le morphir à son chevet. À peine Bjorn a-t-il eu le temps de profiter de l’affection des siens, de sa gloire toute neuve et des cadeaux offerts par Harald Ier après son expédition victorieuse aux enfers, que le voilà reparti. Sans attendre, il galope à bride abattue vers la capitale avec, à ses côtés, son ami le demitroll Dizir.
Sur la route, les nouvelles sont préoccupantes.
Des troupes ennemies se massent aux frontières et les royaumes voisins s’apprêtent à envahir le Fizzland.
La guerre est imminente. Harald Ier doit se hâter de désigner un jarlal, un guerrier plein d’expérience qui le remplacera à la tête des armées. Ghizur-Loup-Blanc et Bardi le Borgne paraissent les meilleurs candidats au poste suprême. Pour Bjorn, cela ne fait aucun doute…
Et si le morphir se trompait ?
09:56
Écrit par Thomas Lavachery
dans Bjorn le Morphir, une saga |
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17.02.2011
A propos du morphir

Qu'est-ce qu'un morphir ?
Le terme morphir désigne une certaine classe de héros nordiques, la plus rare. Le morphir se distingue par l’évolution soudaine de son caractère et de ses aptitudes physiques : d’abord peureux et malingre, il se "lève" un beau jour pour devenir un guerrier d’exception.
Bjorn a appris l’art du combat la nuit – dans ses rêves – en affrontant un guerrier sans visage. Il se sert ensuite de ses nouveaux talents pour vaincre l’envoyé de la neige, le guerrier de glace, une action qui stupéfie son entourage. Bjorn était regardé comme un être faible et sans avenir, et voilà qu’il se bat comme un démon… Serait-il un morphir ? La question est posée par Hari le Pêcheur, serviteur de la famille. Le doute subsiste un moment. Au début, Bjorn lui-même n’ose pas croire qu’il est un morphir.
Arrive le jour où, ayant échappé à la neige, il affronte le prince Dar, meilleure lame du pays, en duel. L’épisode est compté à la fin du premier livre. Le jeune Bjorn vient à bout du prince (lequel est en réalité un loup-garou) sous les yeux du roi Harald, et son statut de morphir est reconnu par tous.
Le plus célèbre morphir fizzlandais est Snorri fils de Kar (952-1006). Auteur de nombreux exploits, il descendit aux enfers pour en ressortir, une année après, les bras chargés d’or. Son voyage infernal préfigure évidemment celui que Bjorn et de ses compagnons – Sigrid, Ketill le Rouge, Svartog l’hirogwar et le dragon Daphnir – effectueront plus tard, et qui est relaté dans le Cycle des enfers.
15:58
Écrit par Thomas Lavachery
dans Bjorn le Morphir, une saga |
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15.02.2011
2 questions collectives
Très cher Mr Lavachery,
Nous voulons vous poser deux questions. Merci de nous répondre quand vous le pourrez. 1. Parmis tous vos personnages, dans lequel vous vous identifiez le plus ? 2. D'où vous êtes venue l'idée du mot "morphir" ? Louise, Oriane, Dana, Laura, Raphaël, Nathan, Noam, Ariel, Sascha, Noy, Leo, Emilie, Nitzan, Noa, Maeva, Max et Nathan. A jeudi dans notre école !
Hello vous tous,
C'est à Bjorn que je m'identifie le plus, logiquement. Sa façon de voir le monde, ses rapports avec les autres, ses doutes - tout cela me ressemble assez. Pour les aspects héroïques du personnage, il s'agirait plutôt de ce que j'aimerais être ou pouvoir accomplir. Je n'ai rien d'un héros ! Cela étant, je m'identifie un peu à tous mes personnages. Un romancier est un peu comme un acteur qui interpréterait tous les rôles d'une pièce et qui, pour y parvenir, donne une part de lui-même à chacun d'eux. Pendant le temps de l'écriture, je m'identifie aussi à mes méchants...
Morphir est un terme inventé, bien sûr ; je l'ai forgé sur la base du mot "métamorphose".
Salut à tous et à jeudi !
Thomas
09:56
Écrit par Thomas Lavachery
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14.02.2011
Dossier J'irai voir les Sioux

Il y a quelques années, je cherchais des sujets de documentaires après mon film sur l’expédition de mon grand-père à l’île de Pâques, l’Homme de Pâques. Je suis allé trouvé mon amie Francina Forment, alors conservatrice de la section Océanie des Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. J’espérais qu’elle me donne le nom d’un personnage historique ayant joué un grand rôle en Océanie, un belge ou alors une figure autochtone, sur lequel on aurait suffisamment de renseignements. Il fallait aussi une certaine richesse iconographique. Elle a séché sur ce coup, mais après un moment elle a dit : « Il y a le Père De Smet ».
Ce dernier n’avait rien à voir avec l’Océanie ; c’était un jésuite belge ayant fait carrière aux Etats-Unis – une légende de l’Ouest, me dit Francina en substance. Je me renseignai sur l’homme, et très vite je me rendis compte de son importance. Il avait connu une vie d’aventures, romanesque en diable. Venu en Amérique pour évangéliser les Indiens, il s’était lié à de nombreuses tribus ; son courage, son humour, son honnêteté, son physique (c’était un colosse aux cheveux clairs, aux yeux d’azur, doté d’une voix de baryton impressionnante), tout avait fini par lui conférer un statut à part. Il intervint pour faire signer de nombreux traités de paix, devint l’ami de Sitting Bull, dont il reçut un calumet qui vient – je l’ai appris par hasard – de renter en Belgique pour prendre place dans la vitrine d’une descendante du Père De Smet.
Il y a au moins une ville qui porte son nom aux States, une rivière aussi. Son action mémorable n’était pas sans ambiguïté, puisqu’il poussait les Indiens à déposer les armes, ce dont les colons profitaient immédiatement pour envahir leurs territoires au mépris des traités. Quel sujet ! Quel personnage ! Avec l’appui de mon producteur, Novak Prod (nous travaillons en ce moment à un projet d’adaptation de Bjorn le Morphir), nous avons fait des pieds et des mains pour monter le film, obtenant une aide importante de la Communauté française… mais finalement le projet est tombé à l’eau. Pas. Il faut dire que nous étions ambitieux, envisageant deux tournages aux Etats-Unis (un en été, l’autre en hiver), des reconstitutions…
Depuis lors, je n’ai jamais cessé de penser au Père De Smet, me plongeant de temps à autre dans l’un de ses ouvrages – il écrivait bien, et ses récits de voyages, allègres, pleins de vie et de renseignements ethnographiques, valent le détour. Il serait bon que quelqu’un songe à les rééditer.
Lorsqu’on me proposa d’écrire une nouvelle pour la collection Archimède, à vocation pédagogique – la collection, pas mon texte –, j’ai aussitôt eu l’idée d’utiliser un épisode de la vie du Père De Smet. L’histoire que j’ai écrite s’inspire d’un voyage qu’il a fait en 1839 chez les Sioux Yanktonais, dans le but audacieux de leur demander de cesser leurs raids meurtriers contre les Potowatomies, Indiens auprès desquels il avait été dépêché par ses supérieurs. J’ai repris pas mal de détails, des descriptions, mais bien sûr j’ai changé l’essentiel. Le héros, d’abord, n’est pas un jésuite mais un orphelin de treize ans. Celui-ci, accompagnant un Père jésuite nommé Verboom, va faire quelque chose, accomplir un acte d’héroïsme, qui est pure invention de ma part…
Voici le texte de la 4ème de couverture :
En 1839, les Indiens Potowatomis ont été chassés de leurs terres du Michigan par les Blancs. Ils se retrouvent dans l’Iowa, aux confins du territoire des Sioux. Ces derniers, qui sont parmi les dernières nations libres, leur font la vie dure. Ils surgissent comme l’éclair au milieu des campements potowatomis, tuent et scalpent quelques hommes, avant de repartir en hurlant. Un jour, une délégation de Potowatomis demandent au Père Verboom, un jésuite, de se rendre chez les Sioux pour obtenir la paix. Le religieux accepte et part sans attendre, accompagné d’un garçon dont il est le tuteur : Billy Vos. Après une croisière mouvementée sur le Missouri, les voyageurs s’enfoncent dans les terres vierges. Ils parviennent au camp des Sioux Yanktonais. C’est là, devant les « sauvages » rassemblés, que le jeune Billy va accomplir un geste fou…
En 1839, les Indiens Potowatomis vivent aux confins du territoire des Sioux. Ces derniers leur font la vie dure ; ils surgissent comme l’éclair, tuent et scalpent quelques hommes, avant de repartir en hurlant.
Un jour, une délégation de Potowatomis demande au Père Verboom, un jésuite, de se rendre chez les Sioux pour obtenir la paix. Le religieux accepte et part sans attendre, accompagné d’un garçon dont il est le tuteur : Billy Vos.
Après une croisière mouvementée sur le Missouri, les voyageurs s’enfoncent dans les terres vierges. Ils parviennent au camp des Sioux Yanktonais. C’est là, devant les « sauvages » rassemblés, que le jeune Billy va accomplir un geste fou…
Extrait du livre :
Les cris venaient de partout à la fois. « Les Sioux ! Les Sioux ! », voilà ce qu’on entendait. C’était la même histoire à chaque printemps : les terribles guerriers arrivaient du nord pour tuer.
Je me cachai avec mon ami Deux-Serpents dans un fourré. Une femme et un vieil homme s’y trouvaient déjà. Nous attendîmes tous les quatre, pétrifiés par la peur.
Encore des cris. Des bruits de course, de galopades ; puis, le silence. Les minutes passent sans que personne n’ose bouger. Finalement, je jette un regard à Deux-Serpents, qui hoche la tête de manière entendue. Nous nous apprêtons à sortir, quand un cavalier passe en trombe en poussant des hurlements.
- Il avait un scalp, chuchote Deux-Serpents un peu plus tard.
Je n’avais rien vu ; j’avais le vertige et une envie furieuse de soulager ma vessie.
Des maisons saccagées, des femmes et des enfants errants en silence, l’air hagard… Les hommes, quant à eux, discutaient par petits groupes. L’un brandissait un casse-tête, l’autre, un fusil rouillé ; la plupart restaient les bras ballants, honteux d’avoir eu si peur.
Nous apprîmes de la bouche d’une fillette que deux jeunes hommes avaient été tués et scalpés. Soudain, un groupe s’ébranla, prenant la direction de l’église. Tout le village leur emboîtait le pas, et, bien sûr, Deux-Serpents et moi, nous suivîmes le mouvement.
Je me nomme Billy Vos et, à l’époque de ces événements, au printemps de 1839, j’avais treize ans. Je n’avais jamais connu ma mère ; quant à mon père, trappeur de son état, il m’avait laissé à un jésuite, le Père Verboom, qui se chargeait de mon éducation. Je vivais à Council Bluffs, Iowa, auprès des Indiens Potawatomis.
Le Père Verboom, personnage colossal, doté d’un ventre énorme, dur comme la pierre, s’employait à faire des Potawatomis de bons catholiques. Il n’y parvenait pas vraiment, mais les Indiens l’appréciaient beaucoup. Ils admiraient sa force, son courage, appréciaient son humeur égale et sa franchise. Personnellement, j’aimais le Père Verboom de tout mon cœur.
Nous étions plus de cent à gravir la colline où se dressait l’église, un ancien fort. Le Père Verboom, que les Indiens appelaient Robe-Noire, comme tous les jésuites, accueillit la procession à bras ouverts. Apprenant la mort des deux jeunes hommes, il versa des larmes. Une telle émotivité avait de quoi surprendre chez une personne de sa trempe ; elle faisait partie de son caractère et ne choquait pas les Indiens, qui eux-mêmes n’ont pas honte de pleurer en public.
Le soleil déclinait, je me souviens. C’était l’heure où les grillons se taisent. On disposa des tonneaux vides en cercle, et le Père Verboom s’assit avec plusieurs chefs. L’un deux, appelé Celui-qui-ne-Dort-Pas, s’adressa à lui au nom de tous :
- Depuis que les Blancs nous ont chassés de nos terres de l’Est pour nous forcer à vivre ici, les Sioux nous veulent du mal. Nous sommes sur leur territoire et c’est pour ça qu’ils tuent nos fils. Robe-noire, va leur parler. Dis-leur que nous implorons la paix !
À l’origine, les Potawatomis vivaient dans les régions du Haut-Mississipi et dans le Michigan – loin, bien loin de Council Bluffs.
Le Père Verboom réfléchit un moment. Se rendre chez les Sioux, nation libre et indomptée, il fallait oser. À vrai dire, c’était pure folie.
- J’irai voir les Sioux, annonça le Père Verboom néanmoins.
Il y eu des cris de joie dans l’assistance.
- Je ne pensais pas qu’il accepterait, dit Deux-Serpents à côté de moi.
J’ai réalisé une trentaine d’illustrations pour le livre ; la mise en couleur a été faite à l’aquarelle, avec des touches de gouache. Pour une fois, donc, mon complice Denis Roussel n’est pas intervenu – sauf sur la couverture afin de la rendre plus mystérieuse. Ah, j’oubliais : c’est également lui qui a habillé la carte et l’a mise en couleur. Ce document est, précisons-le, un faux inspiré d’une carte d’époque. Petite anecdote à ce sujet : alors que nous placions les noms de tribus, si poétiques – Cœurs d’Alène, Pends d’Oreilles, Arcs Plats, Chaudières –, Denis se tourne vers moi. « Et si on mettait les Têtes de Nœud, me propose-t-il. Personne ne le verrait. » J’étais tenté, je vous l’assure !…
Pour ceux que le Père De Smet intéresserait, il existe deux biographies à ma connaissance, dégotables uniquement chez les bouquinistes ou sur Amazone, e-Bay, etc.
- R.P. Laveille, Le P. De Smet (1801-1873), H. Dessain Editeur, Liège, 1913.
- John Upton Terrell, Robe-noire, vie de Pierre De Smet, missionnaire, explorateur et pionnier, Wesmael-Charlier, coll. Ici et Ailleurs, Namur/Paris, 1969.
Le texte le plus facilement accessible, excellente introduction à De Smet et lecture jouissive, est un chapitre du livre de Jean Lacouture : Les jésuites, une multibiographie. C’est dans le tome II, je ne peux vous dire à quelles pages, ayant prêté mon exemplaire.

Le Père De Smet (1801-1873)
Comme c’est la traditions dans la collection Archimède, J’irai voir les Sioux est suivi d’un dossier pédagogique abondamment illustré. Dû à Michel Marbeau, le texte se focalise sur les Sioux, leur histoire, leur mode de vie, leurs chefs les plus célèbres…

Sitting Bull, le grand chef sioux
Lisez l'article de Laurence Bertels dans la Libre Belgique (paru le 30 mai 2011) :
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/664041/allon...
11:12
Écrit par Thomas Lavachery
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12.02.2011
J'irai voir les Sioux : quelques illustrations du livre
Ci-dessous, une petite série d'illustrations tirée de J'irai voir les Sioux ; le livre en présente très exactement 32, en comptant la couverture, la 4ème de couverture, une carte... La première que je vous livre ici, image d'un ours, a été malheureusement sacrifiée, faute de place. Vous ne la trouverez donc pas dans le bouquin.





17:14
Écrit par Thomas Lavachery
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20.12.2010
2 docus
Je suis l’auteur de deux films documentaires, Un monde sans père ni mari (2000, 52’) et l’Homme de Pâques (2002, 56’). Le premier a pour sujet les Moso (autrement appelés Na), peuple de Chine qui possède la particularité anthropologique d’ignorer le mariage. Le deuxième relate l’expédition franco-belge de 1934 à l’Île de Pâques, dont faisait partie mon grand-père Henri Lavachery. Ces films ont connu de nombreuses diffusions et existent également en version anglaise.
Un monde sans père ni mari :
Réalisation : Eric Blavier et Thomas Lavachery
Commentaire : Thomas lavachery
Image : Eric Blavier
Son : Denis Roussel
Voix (VF) : Stéphane Excoffier
Montage : Denis Roussel
Producteur : Y.C. Aligator Film, RTBF, WIP, Fonds Henri Storck avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des télédistributeurs wallons.
L’homme de Pâques :
Réalisation : Thomas Lavachery et Denis Roussel
Commentaire : Thomas Lavachery
Image : Louis-Philippe Cappelle et Eric Blavier
Son : Paul Heymans
Montage : Denis Roussel
Musique : Thierry Delvigne
Voix (VF) : J.D. Nicodème, F. Dacquin et Gérald Marti
Production : Y.C. Aligator Film, RTBF, Triangle 7, WIP, Fonds Henri Storck avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des télédistributeurs wallons.
Pour en savoir plus sur les droits de diffusion, obtenir des copies en vue de projections publiques, etc., s’adresser à mon producteur :
YC Aligator Film
447 chaussée de Waterloo
1050 Bruxelles
Belgique
Tél. : +32 2 344 49 30
Fax : +32 2 344 55 52
E-mail : ycaligator@optinet.be
Producteur : Eric Van Beuren
16:22
Écrit par Thomas Lavachery
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19.12.2010
Le souffle de la salamandre

Il m'arrive souvent, avant de me lancer dans un roman, d'écrire une nouvelle en guise de mise en train. Pour me chauffer, en somme. Voici l'un de ces textes, une bizarrerie rédigée en un jour et dans la fièvre : Le Souffle de la salamandre...
Thomas lavachery
LE SOUFFLE DE LA SALAMANDRE
Un conte du Nouvel An
_______
1. L’événement
La neige tombe depuis des jours. C’est la pagaille en ville, inénarrable. J’ai traversé la chaussée et suis entré dans le bois désert. J’ai vu l’éternelle bande de corneilles et je les ai saluées mentalement.
Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour m’enfoncer dans la neige vierge. Je suis obligé de lever haut les jambes. Mes chaussures et mes chaussettes sont trempées illico. Griserie de l’aventure…
Je marche, je marche, et mon vieux cœur cogne joyeusement. Le bruit des voitures s’estompe. Je connais ce coin : en été je me suis appuyé à ce tronc mort sur lequel écureuils et souris dansaient la sarabande. J’enjambe crânement une racine, puis, un peu plus loin, je m’écroule.
Me voilà affalé sur le ventre, incapable de bouger même un doigt. J’ai la figure enfoncée dans la neige ; mes yeux ne voient que du gris. Je n’ai pas froid. Je meurs là, tout seul, et ça me va.
Je pense à Sean, bien sûr ; son visage passe devant mes yeux. Celui de sa mère est trop loin, perdu dans le passé.
J’ai eu le pressentiment de ceci dès le matin. L’ange du destin planait sur moi quand je me brossais les dents, quand je m’habillais… Toute la journée, cette envie lancinante de regarder les albums de photos.
Le fichu hypocondriaque que j’ai été toute ma vie devrait se réveiller. Où est la terreur mille fois prévue de cet instant ? Je meurs tout seul et ça va.
Je ne suis pas mort du tout. Je me relève après un temps plutôt long (le soir tombe). J’avise un rouge-gorge, mon oiseau préféré. Etourdi, couvert de neige, mes entrailles sont brûlantes – comme si j’avais bu un grog ou même trois.
Je me transporte sans trop de peine jusqu’au sentier le plus proche où je tombe nez à nez avec cette grande fille que je connais de vue ; une promeneuse de chiens. Il y a toujours sept ou huit cabots à gambader autour d’elle. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt et peser cent kilos. Me voyant tout blanc et l’air hagard, elle s’inquiète. Je bredouille quelque chose. Elle me prends alors par le coude – fameuse poigne – et me conduit hors du bois.
Sa meute, emmenée par un berger allemand, nous suit de près. Aucun de ces chiens n’est tenu en laisse, même pour traverser la rue. Ils forment un groupe compact et obéissant dès l’instant où la géante émet son sifflement professionnel.
Elle sait ou j’habite, me dépose devant ma porte. Elle scrute mon visage et ce qu’elle voit doit la rassurer car elle me plante-là sans un mot.
« Merci ! » dis-je.
Mon appartement me paraît changé, plus petit. Pris d’une faim de jeune homme, j’avale tartine sur tartine. J’éprouve le besoin d’ouvrir un album pour revoir le visage de June. La voici, mon épouse, avec Sean bébé. Elle a le visage creusé et radieux des jeunes accouchées ; ses yeux brillent comme des braises.
Je range l’album sans savoir que bientôt j’oublierai jusqu’à son existence.
2. Sommeil d’hiver
Je dors pratiquement depuis quinze jours. Du vrai coma, précédé et suivis de sommeils plus sensuels. Lorsque je m’éveille, je mange et prends des bains tièdes. Puis j’allume un feu.
J’ai retrouvé une vieille bouteille de porto, du tout bon, et je m’enfile des rasades et lisant les romans d’aventures de ma jeunesse. Je pique du nez après deux ou trois heures et retourne au lit.
Madame Güler, la voisine du dessous, s’inquiète de ne plus me voir. Elle est venue frapper à ma porte. J’ai dit que j’avais la grippe. Mensonge, car ne crois pas être malade. J’ignore ce que j’ai mais je ne suis pas inquiet. Je me sens bien des pieds à la tête. C’est un peu comme si j’hibernais, en somme.
Madame Güler s’est proposée pour faire mes courses. J’arrivais au bout de mes réserves de pâtes, j’ai donc accepté avec empressement.
Il y a un nouveau locataire dans l’appartement : une souris. Elle se montre très peu farouche. Je pense que mon état léthargique explique son insouciance : je suis l’anti-prédateur. Elle se tient près de moi quand je mange. Je lui donne des miettes. Je lui parle. J’ai failli la baptiser June mais, à la réflexion, j’ai trouvé ça puéril. Qu’elle demeure donc sans nom, ma petite copine…
Madame Güler dépose chaque jour un sac de provisions sur le pallier. Elle ne s’est jamais informée de mes désirs. C’est elle qui choisit les aliments et les marques. Ça me va. J’ai découvert les biscottes suédoises, figurez-vous.
Sean m’a appelé cette semaine, et bien sûr il m’a réveillé. Ma voix hésitante l’a inquiété. « J’ai la grippe », ai-je déclaré. La souris se tenait à mes pieds pendant la conversation : moustaches frétillantes et frimousse avide. « Petite mendiante, va ! » « À qui parles-tu, papa ? » « Il y a une souris dans l’appartement. »
J’ai été le premier à raccrocher et je pense bien que c’est la première fois depuis que mon fiston s’est expatrié.
Je ne chauffe pratiquement plus. Moi si frileux, je me plais maintenant dans un air cru. Le feu ouvert, c’est pour le plaisir des yeux.
Mes ongles sont durs comme de la corne depuis que j’ai l’âge de vingt ans, un héritage paternel. Depuis l’événement ils se sont ramollis tout en retrouvant leur transparence originelle. Ils poussent vite et je dois les couper sinon je me griffe en dormant.
J’avais un début de carie : première molaire à gauche, mâchoire inférieure. Je repère toujours les caries. Eh bien, elle n’est plus là ! Se peut-il que l’émail, dans certains cas, se régénère ? Je pose la question à la souris, qui n’a pas de réponse.
Les semaines passent. Noël sera bientôt là.
3. Première sortie
Je n’ai plus mis le nez dehors depuis un mois. Madame Güler m’a dépêché un médecin que j’ai renvoyé poliment. Ensuite j’ai enfilé mon manteau et je suis sorti. L’air m’a fait tourner la tête, j’ai un peu vacillé sur mes jambes, avant de partir vers le bois qui m’attire.
Les sentiers sont boueux. Les corneilles me font une sorte de fête, parole ! Elles croassent à qui mieux mieux, sautillent vers moi au lieu de prendre la tangente. De loin, j’aperçois la géante et sa meute.
Je poursuis mon chemin pour arriver à l’endroit où je suis tombé. Je m’adosse à l’arbre mort et reste là un moment, dans une lumière de cathédrale. Et toujours cette chaleur, ce feu à l’intérieur de moi…
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je vais acheter deux, trois choses, dont un bouquet de fleurs. Avant de rentrer je passe chez Madame Güler pour lui annoncer solennellement que je reprends ma vie en main. Je lui offre les fleurs et voilà.
En ouvrant ma porte je manque heurter la souris, qui m’attend comme une petite épouse. Je brandis un sachet de farine et j’annonce : « Ce soir, on fait des crêpes ! »
4. Thérèse
Je suis sorti sans gants ni écharpe. Je parcours les allées du bois à la recherche de la géante. Je pense à elle depuis hier soir et j’ai très envie de la voir. Je la trouve du côté de l’étang. Je me plante devant elle, sourire aux lèvres, animé d’une fierté dont j’ignore la cause. Les chiens me reniflent les mollets, me lèchent les mains…
« Comment allez-vous ? » lance-t-elle.
Nous avons marché côte à côte pendant plus d’une heure en échangeant peu de mots. Je ne connais pas son âge mais je la crois assez jeune, moins de trente ans. Or le silence ne l’embarrasse en rien, ce qui est d’ordinaire une conquête de la maturité.
Elle se prénomme Thérèse. Son visage, taillé à la serpe, n’est pas sans beauté, et quand elle sourit elle a réellement du charme. Elle porte des habits bon marché. Son sifflement professionnel n’a rien de strident ; il m’atteint pourtant jusqu’à la moelle des os.
Sans cesse je sentais son regard sur moi. Elle me jaugeait, j’ai l’impression. Elle m’a posé deux, trois questions sur ma santé, mon sommeil… incidemment.
En la quittant je n’avais qu’une envie : la revoir.
J’ai acheté un steak, des pommes de terres et de la salade de blé. Plus une bonne bouteille et des biscottes pour la souris. Nous avons dîné devant le feu. Elle aime se poster sur la pointe de mon genoux, dos aux flammes.
J’ai essayé de lire. Impossible de me concentrer. Je suis dans un état d’exaltation que j’aurais bien du mal à expliquer.
La souris dort à côté dans mon lit, à présent. Elle s’est aménagé un nid dans l’oreiller de June.
5. Thérèse encore
Je retrouve Thérèse chaque jour. Nous nous promenons dans une intimité silencieuse qui est devenue ma raison de vivre. Les chiens me reconnaissent comme un des leurs.
Une géante populaire, une petit homme en duffle-coat et une meute disciplinée… nous constituons une attraction pour les autres marcheurs.
Sean m’a appelé l’autre soir pour me dire que les Maurissen m’ont croisé au bois et que je les ai ignorés. Bien sûr c’est faux. Je ne les pas vus et basta. « Est-ce que tu as quelqu’un ? » a poursuivit Sean d’une voix gênée. « C’est une amie, ai-je répondu. Une compagne de promenade. »
Nous déjeunons sur un banc, avec Thérèse. J’apporte les sandwichs et elle les boissons. J’ai découvert avec surprise que vue est meilleure qu’avant l’événement. Je m’amuse à lire les panneaux éloignés : « Allée des gendarmes », « Chemin des canotiers »… Et pendant ce temps je suis couvé du regard par une jeune femme mutique, ma nouvelle amie.
6. Henri
J’ai passé Noël en compagnie d’une bouteille de porto et de dame souris, heureux, et comme en attente de quelque chose. Je me suis rendu au bois dès l’aube.
Je sillonne les allées en tous sens en me demandant si Thérèse se montrera. Nous n’avons convenu de rien mais j’espère sa présence. Je suis certain qu’elle viendra, en fait. Vers 9 heures, elle est là sur notre banc, accompagnée d’un vieil homme, son grand-père. Pas de chiens. Je connais l’existence du bonhomme grâce à l’une ou l’autre allusion de Thérèse.
Il se lève et me tend la main : « Bonjour ! Moi, c’est Henri, ha ! ha ! »
Il a le visage étroit, le nez mince et très rouge, des sourcils broussailleux. Nous nous serrons la main – la sienne est brûlante – sous l’œil approbateur de Thérèse. Il rit, me dévisage en clignant des paupières.
Henri danse d’un pied sur l’autre et ce n’est pas à cause du froid. Son agitation à une autre cause, oui. Je devine que cette rencontre est importante – prévue de longue date ?
Nous nous asseyons. Thérèse à apporté de la tarte aux amandes, qu’elle déballe avant de nous offrir à chacun un morceau. Henri avale le sien goulûment, presque sans mâcher. Voilà Thérèse qui se dresse tout soudain ; son foulard rouge accroche la lumière du matin. Elle nous laisse entre hommes comme si c’était la plus naturelle des choses.
Henri glisse sur le banc pour se rapprocher de moi. Il m’agrippe le coude. « On va jouer, vous êtes d’accord ? Vous êtes partant, ha ! ha ! » Il se lève et m’entraîne.
Il ne tarde pas à me devancer, pressé qu’il est visiblement.
Henri est court sur pattes ; ses long bras lui donne un petit air arachnéen. Je ne pose pas de question, me contentant de suivre en silence. Subjugué, je suis. La docilité faite homme.
J’ai chaud, tellement chaud que la vapeur qui sort de ma bouche m’aveugle ; je dois l’écarter avec la main. Ça fait rire Henri, qui en produit tout autant. « Quel jour radieux ! s’exclame-t-il. Vous êtes d’accord ? » J’acquiesce en souriant, sans trop savoir s’il parle de la beauté du jour ou encore du jeu que nous sommes sensés jouer.
Nous voici sur les lieux de l’événement – ici et nulle part ailleurs. Je m’y attendais. C’est ainsi ; ne m’en demandez pas plus.
Henri, d’un coup de reins, se juche sur le tronc mort. Assis dans la clarté verte, il domine le paysage et, d’un geste circulaire, m’invite à faire quelque chose… mais quoi ?
« Elle est là tout près, dit-il après un silence. Ici même ! Trouvez-là et je saurai que vous êtes la bonne personne. »
J’arpente le sol caoutchouteux où quelques plaques de neige subsistent. La sensation puissante de ne plus s’appartenir. Je m’agenouille devant une branche noire que je soulève avec peine. En-dessous, la terre est noire aussi, et comme moulue. J’y plonge les mains. Je creuse avec prudence sous la surveillance bienveillante d’Henri : « Ha ! ha !… Ha ! ha ! ha ! »
Mes doigts rencontrent un obstacle. Ça bouge. Je me recule, un mouvement instinctif qu’une partie de mon être conteste.
« Gagné ! » s’exclame Henri.
7. La salamandre
Nous avons sorti de la terre une salamandre grande comme le bras. Accroupi, Henri l’a installée sur ses maigres genoux. Il la caresse, la malaxe.
« Ses pattes arrières sont paralysées, voyez-vous. Je les masse pour faire venir le sang. »
Les questions devraient me brûler les lèvres ; ce n’est pas le cas. J’attends qu’on m’informe ; je sais qu’il le fera.
La salamandre a la peau grise et une rigidité granitique. Elle finit par s’agiter un peu, ouvre les yeux un court instant.
Henri, solennel : « Cette Petite Mère que voilà concentre en elle le passé et l’avenir. Elle est la garantie de tous les présents, de tous les futurs qui rampent, marchent, nagent ou volent dans les airs. Elle est le cœur qui anime tous les cœurs terrestres. Jour après jour, et depuis le Début, son souffle repousse le néant. Est-ce que vous saisissez ? »
L’air satisfait, il fait une pose. Sa tête chenue dodeline tandis qu’il contemple la salamandre.
« Prenez-la dans vos bras, avec respect et amour. Bercez la donc, la Petite Mère ! Oui, comme cela… Amour et respect. Si elle meurt, tout meurt. Même les plantes profitent de son souffle sacré. Vous saisissez ? »
Nous avons remis la salamandre dans la terre et replacé la branche noire. Henri me précède de son pas élastique.
« Thérèse vous observe depuis longtemps, me confie-t-il par-dessus l’épaule. Elle vous a élu et il n’y a rien a ajouter. Son instinct est infaillible. »
Thérèse. La voilà justement qui nous attend, roide comme un tour, au bout du chemin.
Henri se précipite vers elle. « Il l’a trouvée, facile comme bonjour ! annonce-t-il. Ha ! ha ! »
8. Relié
C’est la religion du sang dans les veines, de l’air respiré ; c’est la religion de la moelle universelle et de la vitalité transmise. C’est la religion des origines, sans dieu ni déesse – la seule qui vaille. (Paroles d’Henri.)
Henri a fait son temps. Je dois le remplacer auprès de la salamandre, dont je serai le protecteur. Thérèse m’a dit que je devrai aussi la nourrir car elle ne chasse plus.
Ils connaissent les prières inarticulées des premiers âges. C’est leur magie et elle seule qui m’avait précipité par terre, à deux pas de la cachette. Le temps que j’ai passé allongé dans la neige a été mis à profit. Ce qui fut accompli sur ma personne, je l’ignore et aucune intelligence humaine ne pourrait même le concevoir.
Peu m’importe, d’ailleurs. Je sais que grâce à l’intercession de Henri et de Thérèse, la Nature m’a reconnu, adoubé. Je sais également que j’ai reçu une seconde jeunesse afin de pouvoir remplir longtemps mon office.
Je viens après des générations d’hommes ignorés et consciencieux, discrets comme des ombres, à la responsabilité écrasante. Je pourrais me rebiffer mais il n’y a pas en moi le plus petit commencement de rébellion. La vérité est que je vis pour l’instant sur un nuage. J’en oublierais presque mon nom et mon histoire.
Si Thérèse m’a choisi, c’est également pour quelques raisons triviales. Je suis pensionné, veuf, et mon fils unique vit de l’autre côté de l’océan, à Philadelphie : mon temps m’appartient. J’habite à deux pas du lieu où le cœur palpitant du monde – la Petite Mère – a élu domicile au commencement des siècles.
En rentrant du bois je me suis effondré sur mon lit. La souris m’a rejoint et se nettoie maintenant sur mon ventre. Une partie de moi est restée là-bas. L’écureuil qui passe, le moindre oiseau, chaque promeneur dans un large périmètre autour de la cachette… je vois tout et j’entends tout à distance. Je suis relié.
9. La fête
J’ai invité Thérèse et Henri pour le Nouvel An. J’ai dressé une belle table et préparé un repas festif. Ils sont arrivés à 8 heures tapantes, elle dans une robe de géante et lui engoncé dans un costume élimé. Le vieil homme s’est montré volubile, d’une bonne humeur forcée.
Fréquemment il se fige, dresse l’oreille… mais plus rien ne lui arrive du bois. Une machine infernale irait hacher la terre à l’endroit où repose la Petite Mère qu’il n’en serait pas averti. Il n’est plus relié.
Je le remplace une fois pour toute.
J’imagine le sentiment de vide qui est le sien, après cinquante années de bons et loyaux services. Je lui sers du champagne. Thérèse allume la radio ; elle trouve une station musicale et commence à se dandiner mollement. Henri tombe la veste et la rejoint. Ses longs bras agrippent les hanches de Thérèse ; les voilà lancés. Le plancher tremble sous le poids de la jeune femme.
On frappe à la porte. Je fais entrer Madame Güler et l’invite à s’asseoir. Je lui offre une coupe. Le spectacle de mes invités rend muette la bonne dame. « Salut ! » lui lance Henri, les joues en feu.
La souris court sur la table. Saisissement de Madame Güler, qui renverse son verre. J’emmène ma « petite épouse » dans la chambre et la fourre dans son oreiller.
Sean appelle un peu avant l’heure pour me souhaiter la bonne année. Il entend la musique : « Tu as des invités ? » « Madame Güler est là. Et Thérèse, ma compagne de promenade, avec son père. » « C’est sérieux, alors », fait mon fils sur un ton amusé. Je pense que s’il n’avait pas téléphoné j’aurais oublié de le faire de mon côté.
Sean était d’une humeur charmante. Je l’aime et je fais pour lui des vœux de bonheur. D’après Henri, il y a toutes les chances pour que je lui survive.
Madame Güler est partie. Dans le bois, non loin de la cachette, des corneilles se disputent. Henri vient de se rasseoir.
Il s’est endormi sur sa chaise. Thérèse le soulève sans effort et va le déposer dans le divan. Je sors une vieille couverture de voyage, écarlate, et nous couvrons le petit homme. Tandis qu’on entend au loin les feux d’artifice, je conduis Thérèse dans la chambre de Sean.
« Le lit fait deux mètres », dis-je. Elle sourit en me donnant une bourrade.
10. En ménage
Février. Il n’y avait que Thérèse et moi à l’enterrement d’Henri. Nous sommes partis tout de suite après la cérémonie car nous n’aimons ni l’un ni l’autre rester longtemps loin du bois. Pour moi, l’éloignement est synonyme de malaise physique.
Dans le taxi, Thérèse m’a offert une photo d’Henri. Il doit avoir une trentaine d’années sur le cliché. Casquette et petite moustache en râteau. Il portait des lunettes, à l’époque, alors que le vieillard que j’ai connu voyait comme un jeunot. Je place la photo dans ma poche intérieure, sur mon cœur.
Thérèse s’est installée chez moi. Madame Güler a vu son arrivée d’un mauvais œil ; elle a boudé un moment mais c’est déjà fini. La géante ne fait rien pour séduire les gens, et pourtant… Il émane d’elle une douce autorité qui a conquis notre boucher acariâtre et le plus mal luné des flics de quartiers.
C’est elle qui fait les courses, moi la cuisine. Le soir, à 9 heures, j’allume un feu. Un rituel auquel la souris et moi tenons beaucoup. Je lis mes romans à voix haute pour Thérèse. Franchement, j’ignore si elle écoute. Nous ne discutons jamais des histoires ni des personnages comme nous le faisions, Sean et moi, lorsqu’il était enfant. Je prends une lampée de vieux porto entre chaque chapitre. Ah ! je me suis remis au cigare. Henri m’avait assuré qu’aucune maladie ne pourrait m’atteindre pendant mon mandat.
Mon existence d’avant était celle d’un retraité résigné. Aujourd’hui tout a changé. Mon rôle est ma fierté et je remercie chaque jour Thérèse de m’avoir choisi, moi. Et pourtant je vis dans l’angoisse. Je dors peu et suis en permanence sur le qui-vive.
La salamandre est bien l’être le plus vulnérable qui existe. Métabolisme d’une lenteur effarante, aucune arme naturelle : ni dents ni griffes…
Hier, en pleine nuit, un renard a pénétré sur le périmètre. Je suis sorti en trombe ; une minute plus tard je me trouvais près de la cachette. J’ai chassé l’intrus, je l’ai coursé dans le clair de lune pendant cinq bonnes minutes afin de l’éloigner.
Thérèse m’attendait dans la cuisine avec du café chaud. J’ai dit : « Un renard » « Ils ne sont pas dangereux, a-t-elle assuré. Ils ont l’instinct de conservation des bêtes sauvages. Ils ne toucheraient jamais à la Petite Mère. Le danger c’est les hommes et aussi les chiens. »
Nous nous sommes recouchés. Que dirait mon Sean s’il savait qu’une géante dort dans son lit ?
La présence de Thérèse m’est un réconfort inestimable. Etre relié entraîne une tension nerveuse que sa présence seule a le don d’atténuer.
Ma jeune amie a de l’humour. Elle me taquine sur des petites choses. Notre vie commune me ravit positivement.
11. La Petite Mère chez moi
Les cheveux repoussent sur le haut de mon front ; je perds mes rides. L’autre matin, j’ai rencontré une amie de June qui m’a dévisagé tout le temps de notre petite conversation. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire que je suis un régime draconien. Elle a hoché la tête, heureuse de tenir une explication plausible de mon aspect surprenant. Qu’adviendra-t-il lorsque Sean me rendra visite en été ?
Thérèse continue de promener ses chiens de riches. Le salaire qu’elle tire de cette activité en étonnerait plus d’un. Elle m’a appris son sifflement spécial. L’effet sur la gent canine est garanti : les plus indisciplinés cabots rappliquent, dociles et soumis.
En avril les employés communaux ont entrepris de débiter l’arbre mort près de la cachette. Il n’était pas question de laisser la Petite Mère en un lieu investi par des travailleurs. Plutôt que de la déplacer dans le bois, j’ai décidé, avec l’accord de Thérèse, de la rentrer quelque temps. Henri le faisait, paraît-il, bien que rarement.
Nous avons installé la Petite Mère dans une caisse remplie de mousse humide. La savoir là, hors de tout danger, me plonge dans un état de calme euphorie. Je dors à nouveau comme un loir. Thérèse m’a prévenu qu’il faudra rendre la Petite Mère à sa cachette dès que possible, car la vie à l’intérieur ne lui convient pas longtemps : « Dans une semaine, tu verras, elle va commencer à perdre l’appétit. »
En attendant je savoure ces moments d’intimité avec la Petite Mère. Je masse ses pattes en suivant les indications de Thérèse, des heures durant. Mes mains brûlantes font du bien à son corps antique.
Sa proximité stimule mon cerveau, qui fabrique sans cesse des images colorées et dansantes. Henri appelait ça son kaléidoscope.
Thérèse se tient à distance de la Petite Mère ; la toucher lui est interdit parce que sa fertilité de femme pourrait en souffrir.
L’énorme tronc a presque disparu et les employés rangent leur matériel en ce moment-même. Il était temps : la Petite Mère s’impatiente. Ce soir elle a poussé une drôle de plainte. C’est la première fois que j’entends sa voix et j’en suis encore tout troublé.
Je dépose une bûche dans le feu mourant. Je rejoins Thérèse dans le divan. Elle me donne avec le coude une de ses bourrades affectueuses. Pas besoin de parler, j’ai compris : nous irons cette nuit reporter la Petite Mère.
***
16:19
Écrit par Thomas Lavachery
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13.12.2010
Mille-Feuilles
Potcast de l'émission télé Mille-Feuilles (RTBF) du 30 novembre 2010, animée par Thierry Bellefroid :
17:17
Écrit par Thomas Lavachery
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Interview Culture Club
Potcast d'une interview sur La Première, Culture Club, réalisée par Laurent Dehossay le 10 novembre 2010 :
16:10
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Interview radio Judaïca
Voici le podcast d'une interview par Tamara Kawam sur Radio Judaïca (23 novembre 2010), à l'occasion de la sortie de Bjorn aux armées :
16:01
Écrit par Thomas Lavachery
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12.12.2010
Interviews fimés sur Bjorn en BD
Les vidéos de l'école des losirs :
Didier Borg, éditeur (Casterman), Thomas Gilbart, dessinateur, scénariste, et moi-même sommes interrogés sur l'adaptation de Bjorn le Morphir en bande dessinée :
http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.ecoledesloi...
08:27
Écrit par Thomas Lavachery
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Interview dans Metro
Une interview réalisée par Christelle Dyon dans le journal Metro, décembre 2010 :
08:16
Écrit par Thomas Lavachery
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06.12.2010
Bjorn dans la Libre
A l'occasion de la sortie de Bjorn aux Armées I, un article de Laurence Bertels dans la Libre Belgique :
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/635018/bjorn...
16:09
Écrit par Thomas Lavachery
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24.09.2010
Questions de Jocelyn sur l'adaptation BD, tome 2
Bonjour Thomas Lavachery, c'est Jocelyn. C'était pour vous dire que j'ai lus Bjorn le morphir 2 (BD), et j'suis content de cette adaptation parce que faire rentrer le premier tome et une partie du second n'a pas dut être chose facile. Même si je trouve dommage que le passage où Bjorn demande à Svartog d’être son ami pour la vie par la lettre de sentence, au lieu de le condamner. Pour moi cet extrait ma semblé très important en ce qui concerne leur amitié. Il faut dire que j'adore ce moment. Sinon, super! Et j'ai une petite question, il a était absent à la porte des Enfers mais où est passé grand-père Sigur?
Bye. Jocelyn Leho 14 ans, Le Mans.
Hello Jocelyn,
Je suis ravi que tu apprécies la deuxième tome des aventures de Bjorn en BD. Le passage avec Svartog sur la Terrasse des combattants a été raccourci, c'est vrai, et le grand-père Sigur a été supprimé pour l'instant - il apparaîtra plus tard dans la BD. C'est toujours la même chose, le même problème : il faut raccourcir quand on adapte un roman. Et les choix sont difficiles, crois-moi ! On supprime tel épisode, tel personnage parce qu'il est impossible de tout mettre. Alors, bien sûr, les lecteurs de l'œuvre originale ne sont pas toujours heureux. Il regrettent l'un ou l'autre de leurs moments préférés, comme toi, mais c'est le jeu. Moi aussi, quand je vais voir un film tiré d'un roman que j'ai aimé, j'ai des regrets - quand ce n'est pas pire que cela. Enfin, l'important c'est que tu sois content dans l'ensemble !
Je te serre la main.
Thomas
15:03
Écrit par Thomas Lavachery
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Les poèmes bjorniens
Question de Andy concernant les poèmes et chansons figurant dans la saga :
Bonjour monsieur Lavachery, ça serait pour une question à propos de Bjorn le morphir. J'aime beaucoup les poèmes et les chansons qui figurent dans la plupart des volumes. Est-ce vous qui les inventez, ou est-ce tiré de la réalité? En tout cas, j'aime beaucoup les poèmes de Ketill Le Rouge et des autres.
Bien cordialement.
Bonjour,
Merci pour ton message. Je suis très heureux que tu apprécies les poèmes bjorniens. C’est moi qui les compose et j’y trouve toujours un réel plaisir. Je ne m’inspire en rien de la poésie nordique, ou scaldique, qui est très belle mais très complexe, hermétique. Mes sources d’inspirations sont donc ailleurs : ce sont mes poètes préférés du XXe siècle. Un exemple. Tu te souviens du poème de Ketill en l’honneur de Dar, dans les enfers I :
Quel montagnard en montagne !/Quel cavalier en campagne !/Quel capitaine à la tête/De l’armée des conquêtes…
Eh bien je me suis inspiré pour l’écrire du Chant funèbre à Ignacio Sánchez Mejías, de Federico Garcia Lorca, mon poète préféré. C’est un long texte écrit après la mort de Sánchez Mejías, ami du poète, tué dans une corrida à Manzanaès en 1934.
Toutes mes amitiés !
Thomas
10:19
Écrit par Thomas Lavachery
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23.09.2010
Question de Cyrielle sur les pouvoirs de Hughinn et de Daphnir

Voila hier je me suis posée 1 autre question enfin plutot 2
La première c'est celle-ci: pourquoi Hughinn le corbeau sais parler? Car je pensait qu'il n'y avait que les dragons noir qui en était capable.
Et la deuxième: comment Daphnir fait-il pour "dresser" ainsi les autres dragons? D'accord c'est un noir mais je ne voit pas vraiment comment il fait.
J'espère que vous pourrez me répondre
Amicalement
Cyrielle E.
Hello Cyrielle,
J'avais bien reçu ton message mais je n'ai pas pu te répondre tout de suite. Hughinn est un animal extraordinaire, surnaturel, qui parle - c'est ainsi, il n'y a pas d'explication. Lui et Daphnir sont les deux seuls animaux parlants qui vivent à l'époque de Bjorn, ce qui va d'ailleurs les rapprocher, comme tu as pu le voir dans le Jarlal.
S'agissant du pouvoir de Daphnir sur les autres dragons, c'est de l'ordre de l'instinct. Le dragon noir est les dragon suprême, en quelque sorte, celui qui a le plus de pouvoirs. Les autres sentent sa supériorité et sont troublés par sa présence. Et s'il pousse sa curieuse mélopée - voir l'épisode des enfers IV, face à Rooknir -, ils sont subjugués et se soumettent à lui.
J'espère que ces réponses te satisferont. Quoi qu'il en soit, dans un récit fantastique, tout ne s'explique pas - ce qui ne veut pas dire que l'auteur ne veille pas à conserver sans cesse une forme de logique.
Amitiés !
Thomas
10:33
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Question de Jocelyn sur les parents de Daphnir
Bonjour Thomas Lavachery, plusieurs fois dans les aventures de Bjorn vous soulignez le fait que les parents de Daphnir sont inconnus, est-il prévu un changement de se coté? Jocelyn Leho 14ans, Le Mans.
Bien cordialement,
Hello Jocelyn,
Non, je ne prévois aucune révélation concernant les parents de Daphnir. On ne saura jamais qui ils sont. Seule chose à dire, mais qui est déjà évoquée dans les livres (je ne sais plus où), c'est que l'œuf d'où Daphnir est sorti était vraisemblablement très ancien. Et l'éclosion de Daphnir après des années et des années passées dans sa coquille, au fond de l'eau qui plus est, constitue un miracle...
Je te serre la main.
Thomas
10:16
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21.09.2010
Question de Cyrielle sur Snorri
Cyrielle m'a récemment interrogé sur le destin de Snorri le Morphir : elle voulait savoir comment il est mort. Voici ma réponse :
Hello Cyrielle,
C'est vrai que je n'ai encore jamais dit comment était mort Snorri. Alors pour toi, voici les faits : Snorri le Morphir est mort en 1006, sous le règne de Erik le Noir (père de Harald), lors d'une expédition de pillage sur les côtes saxonnes. Il a reçu une flèche dans le cou...
Amitiés.
Thomas
11:40
Écrit par Thomas Lavachery
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Question de Jocelyn sur l'adaptation BD
Bonjour Thomas Lavachery, c'est Jocelyn. Vous vous rappeliez un jour je vous avais posée une question sur l'adaptation du roman en bande-dessiné. Sur le fait que des personnages manquaient. J'ai une autre question maintenant. Puisque Bjorn aux enfers tome 1 en bd va sortir l'année prochaine. Je suppose que Bjorn aux armées suivra les enfers et voilà ma question. Inge été absente dans Bjorn le morphir version Bande dessiné mais dans le roman des armées son personnage est plus présent, (pas autant que les autres personnages mais elle prend plus d'espace dans l'histoire). Alors je me demande si elle sera là dans la version Bande dessiné et comment va t'elle s'incrusté dans l'histoire ? Bye bye.
Bien cordialement,
Jocelyn
Hello Jocelyn,
Ingë est dans la BD ; c'est Lala qui est absente. Et je ne pense pas que ce sera un problème de faire entrer la sœur de Sigrid (qui pouvait être dans l'Aggafjord pendant les événements relatés dans le tome 1 de la BD) dans l'adaptation des Armées. Cela dit, rien n'est sûr en ce qui concerne cette dernière adaptation : l'accord avec Casterman, l'éditeur, ne porte pour l'instant que sur Bjorn le Morphir et les enfers...
Toutes mes amitiés !
Thomas
11:23
Écrit par Thomas Lavachery
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Influences
Pour répondre à la question de Mathilde P. sur mes auteurs fétiches, mes influences, un petit texte écrit voici quelque temps à la demande d'une bibliothécaire :
Des livres qui m’ont donné envie d’écrire, il y en a quelques dizaines, au bas mot. Mes dieux, en littératures, sont Stendhal, Melville, Conrad, Stevenson, J.M. Falkner, Patrick O'Brian, Malcolm Lowry, Lawrence Durrell, Garcia Lorca, Constantin Cavafy… et encore pas mal d’autres, bien sûr. Mais si je dois dire le livre qui m’a le plus inspiré pour écrire BJORN LE MORPHIR, je pense que c’est Les Trois Mousquetaires, du père Dumas. Longue histoire structurée en cycles ; l’amitié comme thème central ; intrigues à rebondissements ; attention portée aux odeurs, au boire et au manger, à la sensualité au sens large… tels sont les aspects de l’oeuvre qui m’ont surtout marqué, je pense. J’en ajouterais un dernier, peut-être le plus important pour moi : l’évolution des personnages. Chez Dumas, un caractère n’est jamais figé ; il se modifie sans cesse, au gré des événements – comme dans la vie. Dans Le Vicomte de Bragelonne, dernier volet de l’œuvre, on a la surprise de découvrir un nouveau D’Artagnan : déçu par l’existence, le héros s’est aigri ; il en veut au monde entier. Ce trait m’avait sidéré à la première lecture (j’avais 15 ans) ; à mes yeux, l’histoire gagnait encore en vérité. « Il y aurait là un exemple à suivre », avais-je pensé dès cette lointaine époque. Ce que j’ai essayé de faire ensuite, au modeste niveau qui est le mien.
Thomas Lavachery

Alexandre Dumas (1824-1895)
09:59
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20.09.2010
Une question de Nathan
Voici une question de Nathan, qui remonte à quelque temps déjà, et ma réponse pour suivre :
Cher Thomas,
En relisant le tome 4 de Bjorn aux enfers, la reine bleue, il m'est venu une idée.
Le balafré, un detenu, rend un culte a Bjorn. Or, à sa mort, une personne est jugée par le dieu qu'elle a le plus vénéré au cours de sa vie. Serait-il possible que Bjorn ait un jour la charge de juger le balafré après sa mort en tant que dieu ?
Hello Nathan,
Je t'avoue que je n'avais pas pensé aussi loin. Ton idée prouve que tu es un lecteur extrêmement fin et attentif. Cela dit, pour moi, Bjorn n'est pas un dieu, même s'il a des pouvoirs qu'on pourrait qualifier de divins. A priori, je ne pense pas l'installer un jour dans le rôle de Juge suprême...
Je t'adresse mes chaleureuses amitiés.
Thomas
17:36
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Une question de Cyrielle
Cyrielle, 14 ans, vient de terminer Bjorn aux armées I. Et elle me demande pourquoi je n'ai encore jamais parlé de la famille de Svartog. Voici la réponse que je lui ai faite :
Bonjour Cyrielle,
Merci pour ton message, qui me fait chaud au cœur !
S'agissant de Svartog, c'est vrai qu'on ne parle jamais de sa famille. Le seul personnage mentionné, en maintes occasions, est Paderbok, son grand-père voyageur, hirogwar célèbre. En fait, les parents de notre Longs-Bras sont morts quand il était petit et il est enfant unique. Il était donc très seul, affectivement parlant, avant de rencontrer Bjorn, Sigrid et Ketill...
Peut-être un jour évoquerai-je l'enfance de Svartog, son enfance d'orphelin. Je te remercie de m'y faire penser car je trouve que ce serait une très bonne idée.
Toutes mes amitiés.
T.L.
17:22
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17.09.2010
Un roman inédit pour la rentrée !
La métamorphose de Wim Kox est un roman inédit, écrit voici quelque temps. Une étrange histoire que je vous propose de découvrir ici, en exclusivité. Bonne lecture !

Illustration pour La Métamorphose de Wim Kox réalisée par Catherine Landergan, de Boston
1
L’HOMME À LA SERINGUE
Wim observait un ouistiti d’un œil expert. Le singe avait la goutte au nez, un teint spectral, et il tremblait légèrement sur sa fausse branche. Il était mal en point. Des mesures rapides s’imposaient, sans quoi il mourrait dans les trois jours.
Wim se tourna vers le comptoir ; il soupira. Le vendeur, un grand type mince, n’écoutait jamais les conseils. Ce n’était même pas la peine de lui parler. Buté et prétentieux, voilà ce qu’il était !
Il n’y avait plus qu’à appeler Hugo Thorup, le propriétaire du magasin. Ce dernier était en vacances, mais Wim avait son numéro de mobile.
Dans une cage trop petite, un cercopithèque moustac, à face bleue, poussa son cri perçant. Wim lui fit un sourire amical, malgré le fait que l’animal l’avait mordu la semaine précédente.
17h55 ; le centre commercial allait fermer. Wim se décida à quitter la ménagerie, s’arrêtant quelques secondes devant chaque cage. Tamarins impériaux, tamarins à pattes blanches, saïmiris… ces singes n’avaient pas de secret pour lui. À quatorze ans, ses connaissances concernant les primates et les lémuriens égalaient celles des meilleurs spécialistes.
Ciska, une jeune fille blonde, mince comme un fil, l’attendait près de l’escalator ; elle paraissait danser au son d’une musique endiablée. Son visage était plein de tics. Les gens l’observaient, intrigués, se demandant peut-être si elle portait des écouteurs invisibles. Mais la jeune fille n’avait pas d’écouteurs. Atteinte d’une maladie nerveuse, elle s’agitait ainsi du matin au soir et du soir au matin. Son corps ne s’apaisait que pendant le sommeil, et encore.
- Coucou. Tu en fais une tête !
- Le ouistiti pygmée est malade, annonça Wim. S’ils ne font rien, il est fichu.
- Mince !
La foule des clients se serrait dans l’escalator. Les deux adolescents s’engouffrèrent derrière un couple âgé.
- Chers clients, nos magasins vont fermer leurs portes, répétait une voix mélodieuse. Veuillez vous diriger vers les sorties…
Wim cherchait un numéro dans le répertoire de son mobile. Il comptait appeler Hugo Thorup sans attendre.
- Chers clients, nos magasins…
Ciska s’était figée, une circonstance qui intrigua Wim.
- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- Un homme, là en bas. Ses pensées sont mauvaises.
- Où ça ? Qui ça ?
- Là… Le type rasé.
- Je ne vois pas.
Ils arrivaient au rez-de-chaussée. Ciska saisit la main de Wim. Les marches s’aplatirent et ils posèrent le pied sur la terre ferme.
C’est alors que Ciska refusa d’avancer.
- Mais qu’est-ce qui te prend ? s’inquiéta Wim.
Ciska, immobile, créait un bouchon au pied de l’escalator.
- Encore cette folle ! dit quelqu’un.
Il y eut un début de panique, aussi Wim fut-il obligé de tirer son amie sur le côté.
- Allons-nous-en avant d’avoir des ennuis. Viens, je t’en prie !
- J’ai peur.
- Ne fais pas le bébé. Tu n’as rien à craindre, voyons !
Ils marchèrent vers la double porte vitrée. Elle lui serrait la main à lui faire mal, sans cesser d’observer les alentours.
Déjà, il ne restait plus grand monde à l’intérieur du magasin.
- Ça va mieux ? s’enquit Wim.
- Oui.
À l’instant où Ciska prononçait ce mot, les lumières commencèrent à s’éteindre. Une ombre surgit entre eux et la porte. C’était l’homme rasé. Wim vit qu’il cachait quelque chose sous la manche de sa veste – un couteau ?
L’homme fonça droit sur les jeunes gens. Wim eut un geste instinctif visant à protéger son amie.
- Aw ! cria-t-il.
Touché au bras, il avait ressenti une vive douleur.
L’homme hésita une fraction de seconde, avant de repousser Wim violemment pour s’attaquer à Ciska. Par bonheur, un agent de sécurité stoppa son geste in extremis. Une mêlée s’ensuivit dans la pénombre. Deux vendeuses de la parfumerie Venice et une alarme se mirent à glapir en même temps.
Quand la police arriva, l’homme rasé avait disparu dans la nuit, et Wim Kox montait dans une ambulance, suivi de Ciska.
- Que s’est-il passé, Karel ? demanda un flic à l’agent de sécurité.
- Attentat à la seringue.
- Tu plaisantes !
- J’ai l’air de plaisanter ?
- Non, reconnut le policier. Quel monde de fous, tout de même !
2
LA DOUCHE FROIDE
L’attentat fit l’objet de plusieurs articles, tant dans la presse locale que nationale. Des journalistes cherchèrent à contacter Wim Kox, mais ce dernier n’accepta aucun interview.
On ne trouva aucune trace de poison, rien d’anormal, dans le sang du garçon. Cependant, les médecins jugèrent prudent de refaire des analyses régulièrement dans les semaines qui suivirent.
Au mois de janvier, Wim fut déclaré hors de danger.
- Si toutefois tu avais des nausées, des maux de tête ou quoi que ce soit d’anormal, tu viendrais immédiatement nous voir, n’est-ce pas ? dit le vieux et massif Dr Salado.
- Je transpire beaucoup.
- La nuit ou le jour ?
- Les deux.
- Je ne m’en ferais pas à ta place. Si ça continue, on avisera.
- Je peux partir, maintenant ?
Wim avait des yeux énormes, qui lui mangeaient la tête, un nez fin, constellé de taches de rousseur, des bras fluets, tout en coudes. Il ressemblait vaguement à une crevette. Il n’était pas vilain garçon, cependant, et son regard brillait d’intelligence. Le docteur avait beaucoup de sympathie pour lui.
- Va, fiston. Dieu te bénisse.
En quittant l’hôpital, ce jour-là, Wim se rendit tout droit à la plage. Il éprouvait une fascination assez nouvelle pour la mer. Assis sur un banc, il contempla les flots, insensible au vent froid.
Lui qui bouillonnait toujours d’idées, de réflexions savantes, ne pensait à rien de précis. Il ne se décida à rentrer qu’à l’approche du soir.
Le collège Saint-Joseph, fondé en 1836, se trouvait à deux kilomètres de la mer, dans le village de Oudemunster. C’était une énorme bâtisse rouge, de style néo-gothique, surmontée de quatre tourelles pointues.
Wim se dirigea vers l’aile droite du bâtiment, emprunta l’escalier monumental, poussa une porte en bois de chêne qui portait cette inscription en flamand : « Pensionaat ».
C’était vendredi et le silence régnait dans les couloirs. Les étudiants passaient le week-end en famille, sauf Ciska, Wim et leur ami Ruben, les trois orphelins du collège.
À Saint-Joseph, l’accueil des orphelins est une tradition. Les murs sont couverts de photographies de ces enfants pour qui le collège offrit « un toit, une famille et le savoir en prime », selon l’expression d’un professeur mort depuis des lustres. Parmi les photos jaunies, il en est une qui montre deux jeunes Sioux à la mine grave, en costume de collégien. Venus d’Amérique en 1850, dans les bagages d’un Père jésuite, ils avaient passé quelques mois à Saint-Joseph, avant de mourir tous les deux de la rougeole. Le plus âgé, baptisé Jesu (son nom sioux était Hibou du Jour), avait stupéfié ses professeurs par son intelligence mathématique.
Des rires de télévision parvinrent aux oreilles de Wim, venant du salon.
« J’ai une faim de loup », pensa-t-il en ouvrant la porte.
- Alors, ces analyses ? demanda Ciska, le nez collé à l’écran.
- Tout est O.K., répondit Wim. Je suis sain.
- Youpi, fit Ruben d’une voix neutre.
Installé à la table du dîner, le garçon avait repoussé son assiette et noircissait des pages. Wim n’avait pas besoin de lui demander ce qu’il faisait. Les punitions gâchaient tous les week-ends de Ruben. Il n’était pas méchant, ni sauvage, ni vraiment turbulent ; simplement, il ne pouvait retenir sa langue. Les défauts des gens, physiques ou moraux, leurs moindres erreurs : il relevait tout. Les professeurs, mitraillés de critiques, d’observations (parfois pertinentes), l’avaient pris en grippe. Ils l’excluaient de leur cours et le punissaient. Ruben s’en voulait à mort ; il se jurait de ne plus ouvrir la bouche. Et, le lendemain, il recommençait.
Une cuisinière apporta le repas. Ciska mangea en se trémoussant sur sa chaise, Ruben, sans cesser d’écrire. Wim vida son assiette en trois minutes et but un litre d’eau. Il alla à la cuisine se resservir.
- Mince ! commenta Ciska. Tu es devenu un énorme mangeur, Wim.
Ce dernier engouffra son deuxième repas avant que les deux autres n’aient terminé leur assiette.
La cuisinière débarrassa ; elle amena des glaces.
- Vous avez une très vilaine tête, Mademoiselle Thill, dit Ruben. Vous attendez famille ou quoi ?
Melle Thill, effectivement enceinte, disparut sans un mot pendant que Wim et Ciska attaquaient leur dessert.
- On joue à quelque chose, après ? demanda la jeune fille.
- Trop de boulot, soupira Ruben.
- Si tu veux, fit Wim.
- Quel enthousiasme ! se vexa Ciska.
Les deux grands (Ruben n’avait que douze ans) jouèrent au zwart Jonas, un jeu de leur invention, compliqué et « gravement tordu », selon l’expression de Ruben.
Ils se quittèrent à 22h. Wim se coucha en caleçon, drap et couverture repoussés à ses pieds. Son corps bouillonnait, comme la veille et l’avant-veille à la même heure.
Tout en sueur, Wim se leva brusquement, enfila son pyjama et saisit un essuie. Il quitta sa chambre pour se rendre sans bruit jusqu’aux douches des garçons, où il entra doucement, se gardant bien d’allumer.
Wim se déshabilla fiévreusement dans le noir et fit couler l’eau. Il avait toujours aimé les douches chaudes, voire brûlantes ; à présent, il les préférait froides.
Le jet dur massait son corps en feu. L’eau entrait dans ses pores ; il en buvait aussi, beaucoup. Une heure passa, puis une autre. Il ne voulait plus sortir de cette douche.
« Je ne suis bien qu’ici », réalisa-t-il.
Lorsque Wim retrouva son lit, les oiseaux chantaient dehors. Il ne dormit pas une seconde et se leva à 8h tapantes, plus frais et dispos que jamais.
3
L’AQUARIUM
Samedi. Pour la troisième fois ce mois-ci, Wim prenait le bus pour se rendre à l’Aquarium Roi Baudouin, à Ostende. Ciska et Ruben pensaient qu’il avait troqué son intérêt pour les singes contre une passion pour la faune marine.
- J’ai plein de livres et de revues d’océanographie, lui avait dit la jeune fille. Ils me viennent de mon père. Si tu les veux, je te les donne.
Wim avait gentiment décliné cette offre. Ce qui l’attirait dans les locaux feutrés de l’Aquarium n’avait rien à voir avec de la curiosité intellectuelle. Il ne lisait pas de livres, en ce moment ; il ne se renseignait pas sur le monde sous-marin.
Il sauta du bus et, d’un pas pressé, se dirigea vers l’entrée. Il paya 2 euros, fila comme une flèche à l’intérieur.
Onze aquariums et pas un de plus, où vivaient des créatures peu spectaculaires, poissons ternes, crustacés, mollusques, polypes et autres anémones ; une collection de coquillages ; quelques poissons rares (et moches) empaillées, voilà tout ce qu’on pouvait voir à l’Aquarium Roi Baudouin. Le tour était vite fait, et aucun visiteur, en sortant, n’aurait songé à revenir de sitôt.
Wim, quant à lui, se plaisait énormément ici. Il s’asseyait sur une banquette, se gavait de barres chocolatées tout en contemplant les aquariums aux décors élémentaires : un vague rocher, du sable, trois algues et demie. Ces visions sous-marines lui semblaient crédibles, leur simplicité touchait en lui une corde sensible.
Wim devait régulièrement se lever pour aller boire et uriner. Aux toilettes, il changeait de T-shirt à cause de son abondante transpiration.
Il restait à l’Aquarium jusqu’à la fermeture, attendant l’ultime appel pour quitter les lieux. Cette fois-là, il rata même le bus de 18h07. Tandis qu’il attendait le suivant, un orage éclata. Le tonnerre grondait, tout proche. De grosses gouttes espacées s’abattirent sur l’asphalte, puis ce fut la véritable averse, le rideau liquide.
Les gens se mirent à courir en tous sens. Wim monta dans son bus, heureux d’échapper au déluge. La vue d’un gamin sirotant un soda réveilla sa soif.
Le véhicule démarra pendant que Wim prenait place à la fenêtre. Il réalisa soudain qu’il était très fatigué. Il se cala dans son siège, ferma les yeux.
Le mouvement le berçait, tant et si bien qu’il sombra dans un demi-sommeil. Il eut des pensées informes, vaguement angoissantes. Une heure plus tard, Wim Kox se retrouvait aux urgences, plongé dans le coma.
4
LE VIRUS
Au restaurant de l’hôpital, Ciska s’agitait et Ruben remplissait des pages ; ils attendaient le Dr Salado avec l’impatience qu’on imagine.
Des images d’ouragan passaient et repassaient sur une télé muette ; un bébé pleura.
- Salut, fit le vieux docteur.
Au lieu de venir à eux, il alla se chercher un café et une pomme.
- Et alors ? cria Ruben à travers la salle. Comment va-t-il ?
- J’arrive, fit le docteur en mettant un doigt sur la bouche.
Il prit son temps, le cruel, avant de s’asseoir face à eux.
- Wim est conscient. Il parle.
- Ouf ! s’exclama Ciska.
- Youpi ! dit Ruben.
Le docteur tempéra leur enthousiasme en expliquant la situation. Wim avait des symptômes alarmants. Les médecins pensaient à quelque chose de rare, un virus apparemment très contagieux. Grippe de Hanoï, virus U.P.21 : plusieurs hypothèses existaient.
- Il n’est pas tiré d’affaire, dit le docteur.
- Il peut mourir ? interrogea Ciska.
- Je… Je suis optimiste, pour ma part.
Il y eut un silence.
- Salopard de terroriste ! gronda Ciska.
- Quel terroriste ? interrogea le docteur.
- L’homme à la seringue, tiens !
- L’état de Wim n’a sans doute rien à voir avec ce fou. Nous avons fait tous les examens imaginables après l’incident.
- D’où ça vient, alors, ce virus ?
- Wim m’a dit qu’il fréquentait une boutique d’animaux exotiques. Voilà peut-être une piste. Ces ménageries sont des nids à microbes venus d’ailleurs.
- Est-ce qu’on peut le voir ?
Le docteur expliqua que Wim se trouvait dans un espace isolé, derrière une vitre. On pouvait lui parler grâce à des micros, un privilège réservé à la famille.
- Il n’a pas de famille ! s’indigna Ruben. Il n’a que nous.
- Je sais. Il faut faire une demande spéciale. Je vous y aiderai.
- Merci… Tiens, ça sent le tabac. C’est vous qui empestez comme ça, doc ?
- Excusez-le, dit Ciska d’une voix lasse. Au revoir.
Les deux jeunes gens touchèrent à peine leur repas du soir. Après dîner, ils s’installèrent dans un coin, à l’écart des autres collégiens. Ruben décréta qu’il ne ferait pas ses punitions.
- Ils peuvent m’en coller dix de plus, je m’en fiche ! J’ai autre chose à faire en ce moment.
- Quoi donc ? voulut savoir Ciska.
- Prier pour Wim.
Un élève de dernière année vint demander des nouvelles du malade ; ils répondirent évasivement, suivant la recommandation du Dr Salado, qui préférait éviter toute publicité.
Ciska déclara qu’elle ferait bien une partie de Zwart Jonas ; Ruben alla chercher le jeu, dont la boîte, énorme, étincelait de peinture dorée.
La partie ne réussit pas à changer les idées de Ciska. Elle ne pensait qu’à Wim, et Ruben n’était guère plus concentré. Ils quittèrent le salon avant tout le monde, une première, car l’un et l’autre étaient des couche-tard.
- Tu vas vraiment laisser tomber tes punitions ?
- Et mes devoirs aussi. Youpi.
- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Ciska.
Ruben la fixait bizarrement.
- Est-ce que…
- Accouche.
- Je peux dormir avec toi ?
Des voix résonnèrent dans le couloir. Un surveillant passa avec une blonde qui marchait la tête rejetée en arrière ; c’était une fille de leur classe et elle saignait du nez.
Ciska attendit qu’ils soient partis.
- D’accord, chuchota-t-elle. Mais c’est la première et la dernière fois.
5
CISKA TÉLÉLPATHE
Le Toucan Écarlate, le magasin de Hugo Thorup, fut investi par des hommes en blancs du Service National d’Épidémiologie. Ils remplirent leurs éprouvettes de sang de singes, de poils de chinchilla, de crottes diverses, tout cela pour arriver à la conclusion que le virus de Wim ne venait pas de chez Thorup. Il n’empêche que ce dernier dut fermer sa ménagerie pour cause d’hygiène déplorable. Les animaux furent confisqués et placés dans différents zoos.
« Pauvre Mr Thorup », pensa Wim quand il apprit la nouvelle.
Il se trouvait à l’hôpital depuis une bonne semaine et les seules visites un peu amicales qu’il recevait étaient celles du Dr Salado. La demande spéciale concernant Ciska et Ruben venait d’être refusée.
- J’ai encore soif, dit Wim, gêné.
L’infirmier portait une combinaison qui lui donnait l’air d’un scaphandrier. Il prit une bouteille d’eau dans un placard et la déposa sur la table de nuit.
- Merci.
- De rien, dit l’infirmier, avant de s’éloigner prestement.
« Encore un qui a peur de moi », pensa Wim.
Pendant que le malade engloutissait son huitième litre de la journée, le Dr Salado se rendait au jardin. Il y retrouva Ruben et Ciska, à qui il annonça l’échec de la demande spéciale.
- C’est dégoûtant ! s’emporta Ruben.
- Je suis désolé.
Ayant dit, le docteur alluma un cigare. Une odeur de cuir se répandit dans l’allée.
- Comment va Wim ? interrogea Ciska.
- État stationnaire, prononça Salado entre deux bouffées de tabac.
Un patient en chaise roulante croisa leur chemin, poussé par une infirmière filiforme.
- Elle est plus mince que toi ! s’exclama Ruben.
Ciska haussa les épaules. Elle demanda au docteur si l’on pouvait voir la chambre de Wim depuis le jardin. Il allait répondre, lorsqu’un regard noir de l’infirmière filiforme détourna son attention.
- Elle ne vous aime pas, on dirait, dit Ruben.
- C’est parce que je fume. Les fumeurs sont des hors-la-loi, aujourd’hui. En tant que médecin, je devrais donner le bon exemple, tu comprends ?
- Vous êtes un super hors-la-loi !
- Et ça ne me déplaît pas, si tu veux le savoir. Les Salado sont des rebelles dans l’âme. Viva la revolución ! glapit-il soudain. Viva Commandante Che Guevara !
L’infirmière et son patient avaient disparu, heureusement.
Le docteur conduisit Ruben et Ciska sous la fenêtre de Wim. Il compta les étages :
- Un, deux, trois, quatre et cinq. Je ne me trompe pas : c’est la fenêtre aux stores baissés.
Ciska avisa un banc vert à quelques pas de là.
- Je pourrai m’asseoir, se réjouit-elle. Dr Salado…
- Oui ?
- Dites à Wim que je serai ici tous les jours à partir de 16h30. Qu’il se concentre de toutes ses forces et… et je lui parlerai en pensée.
- Ciska est télépathe, expliqua Ruben.
- Ah bon, fit le docteur, amusé.
- Vous lui passerez le message ?
- Heu… oui. Parole d’honneur, demoiselle !
Ils se séparèrent. Sur le trajet du retour, Ruben voulut absolument faire des expériences de transmission de pensée. Ciska refusa, comme à son habitude, mais Ruben insista si fort qu’elle finit par céder.
- À quoi je pense, là, maintenant ? demanda le garçon.
- À Wim, dit Ciska.
- Exact. Et maintenant ?
- À tes punitions pour demain.
- Juste. Et maintenant ?
- Au 4x4 noir du père de Catherine Cuvelier.
- Waouw ! fit Ruben, impressionné. Tu es vraiment géniale, comme fille !
6
CISKA ET LE DOCTEUR
Ciska avait toute confiance dans ses talents télépathiques, qu’elle avait hérités de son père. Une année auparavant, un professeur de l’Université de Gand avait testé ses capacités avec celles de nombreux candidats. Il s’agissait de nommer des objets que le professeur, installé dans une pièce fermée, sortait d’un sac et « nommait mentalement ». Certains télépathes notoires arrivaient à donner jusqu’à 60% de bonnes réponses. Ciska, pour sa part, fournit une moyenne de 97,4% de réponses correctes. Le résultat stupéfia la communauté scientifique. De nombreuses voix s’élevèrent pour contester la validité du test. On parla même de tricherie, à l’indignation de Ciska, qui se sentit insultée. Interrogée par un journaliste, elle déclara qu’elle ne participerait plus à aucune expérience, et tant pis pour la science !
Ciska se rendit tous les jours sur le banc vert, ainsi qu’elle l’avait dit. Ruben l’accompagna un certain nombre de fois. Mais comme les tentatives télépathiques ne donnaient rien pour l’instant, il se lassa.
Ciska ne fut pas malheureuse de se retrouver seule, car la présence de Ruben, avec ses questions incessantes, avait tendance à l’énerver. Or la télépathie demande de la concentration. L’esprit se raidit lentement ; il se tend, oui, comme la corde d’un arc. Bientôt, il est prêt à lancer des pensées à travers l’espace.
Lorsqu’elle se sentait prête, Ciska s’adressait à Wim : « Je suis là. Comment vas-tu ? Réponds-moi, fais un effort !... »
Wim ne répondait pas et, par le Dr Salado, Ciska apprit qu’il ne recevait pas le moindre message.
- Est-ce qu’il se concentre vraiment ?
- Je crois que oui, dit le docteur. Il serait tellement heureux de… de communiquer avec toi.
- Vous n’y croyez pas, n’est-ce pas ?
- À la télépathie ? Non. Si. Je n’en sais rien, pour être franc.
Ciska ne se découragea pas. Emmitouflée dans un anorak, chaussée de boots, elle restait des heures sur le banc. Les malades en promenade et les infirmiers s’habituèrent à sa présence ; ils lui faisaient des signes, lui apportaient des boissons chaudes et des biscuits. Elle remerciait distraitement, toute à ses pensées.
Un jour de février, Ciska adressa ce message à Wim Kox :
« Je suis là, Wim. Est-ce que tu souffres ?... Ruben prie pour toi. Il n’est pas avec moi, devine pourquoi. Il fait ses punitions !... Tiens, j’ai de la visite ! Coucou, toi !... C’est un merle. Je l’ai baptisé Lambic. Tout le monde l’appelle comme ça, maintenant. Il vient toujours me dire bonjour. Je ne lui donne rien, pas une miette de biscuit. Il est là quand même. Une amitié désintéressée… Est-ce que tu souffres, dis ? Je me fais du souci. J’ai peur !... Essaye de me répondre, Wim, mon chéri. Fais un effort !... Je t’ai appelé chéri. J’espère que ça ne te gêne pas. Je… J’ai beaucoup réfléchi ces derniers temps. Nous deux, on est très… Oh ! Voilà le Dr Salado qui arrive avec un cigare d’un mètre. Je te reparle tout à l’heure. »
Le docteur s’assit à côté de Ciska. Elle vit à son air que l’état de Wim n’avait pas évolué. Ils restèrent là, silencieux, à contempler le jardin. Après un moment, le vieux docteur se pencha doucement.
« Il m’a pris la main, dit Ciska en pensée. Wim ! Salado m’a pris la main ! Je déteste qu’il fasse ça ! »
Elle se leva brusquement et s’enfuit, laissant le docteur stupéfait.
- Hello, Lambic. Tu as vu comme elle a filé ? Je voulais la réconforter, mon vieux. Comme ces orphelins sont farouches ! J’ai manqué d’intuition. J’ai cru que… Je suis un nigaud !
- Tchek-tchek ! fit le merle en guise de réponse.
Deux jours plus tard, à la même heure, le docteur observait Ciska par la fenêtre du secrétariat. Il aurait aimé lui parler, lui apporter un thé, mais il n’osait pas se montrer. Il se sentait mal à l’aise depuis l’épisode de l’autre soir, et Ciska semblait lui en vouloir.
Il soupira et s’en fut examiner des radiographies. Ensuite, il prit un verre au restaurant, avec un jeune et fringuant collègue. Ce dernier, une vraie pile électrique, causa sans reprendre haleine ; une chance, car Salado n’avait rien à lui dire.
Le jeune médecin partit enfin. Salado avait terminé son service ; il hésitait à rentrer, cependant. Il avait envie de retourner au secrétariat, ce qu’il fit en inventant un prétexte.
Mme Jaspar, la secrétaire, n’était pas dupe.
- Vous auriez pu m’apporter ces papiers demain, docteur. Vous avez oublié de signer celui-là, tenez. Et celui-ci aussi… Elle est toujours là, ajouta Mme Jaspar, parlant de Ciska.
Le docteur alla à la fenêtre. Ciska se tenait debout sur le banc ; elle sautillait sur place à cause du froid. Non, ce n’était pas le froid. Sa veste était grande ouverte et son capuchon, baissé.
Elle regardait vers le haut, vers la fenêtre de Wim Kox, et son visage paraissait transfiguré.
« Elle rit, pensa le docteur. Elle est heureuse. Aurait-elle réussi ? Serait-ce possible ? »
7
« JE DEVIENS UN MONSTRE »
Au collège Saint-Joseph, les pensionnaires dormaient à deux ou trois par chambre, sauf les orphelins qui, par faveur spéciale, disposaient d’une chambre personnelle. Celle de Ruben témoignait de l’esprit maniaque de son locataire. Pas une poussière, pas un objet par terre ou seulement mal rangé, des livres recouverts de papier adhésif, classés en fonction de leur taille…
Dans une pénombre étudiée, Ruben contemplait la photo de Catherine Cuvelier. Il la jeta derrière son lit lorsque Ciska entra en trombe, excitée comme une puce.
- Ça y est ! annonça-t-elle, ayant pris soin de refermer la porte. J’ai capté ses pensées. Nous communiquons, Ruben !
- Par télépathie ?
- Bien sûr. Comment voudrais-tu, autrement ?
- Et… qu’est-ce qu’il t’a dit ?
- « Hello ! »
- C’est tout ?
- À peu près. Ce n’est qu’un début. Demain, nous ferons mieux !
- Tu es sûre que ça venait de lui ?
- Certaine.
- Est-ce que tu dois vraiment aller là-bas ? Est-ce que tu ne peux pas communiquer d’ici ? Essaye donc... S’il te plaît, Ciska, fais une tentative !
- Je te l’ai dit au moins vingt fois : il faut être à proximité l’un de l’autre pour que ça marche, surtout que Wim n’est pas télépathe, au départ. Il doit apprendre. Ses pensées sont encore très faibles.
- Il y a des télépathes qui envoient des messages à New-York, je l’ai lu quelque part.
- Ce sont des vantards.
- Tu n’y crois pas ?
- Non.
Ciska mit la main sur la poignée de la porte.
- Tu viens avec moi, demain ? demanda-t-elle.
- Évidemment. Est-ce que…
- Quoi ?
- Je peux dormir avec toi ?
- Non !
Il fallut plusieurs jours avant que Wim ne soit capable d’envoyer de véritables phrases, cela malgré l’excellence du récepteur télépathique nommé Ciska. L’exercice devait être très fatigant pour lui.
Le 19 février, jour de l’anniversaire de Ciska, la communication s’établit aux alentours de 17h.
« Bon anniversaire ! dit Wim en pensée. Je t’offrirai un cadeau dès que je sortirai. »
« Merci », répondit Ciska, émue.
« Ruben est là ? »
« Oui. »
« Salut, Rub ! Comment ça va ? »
Ciska transmit la question.
- Dis-lui que je vais bien. Je pense beaucoup à lui et je prie tous les jours. Dis-le lui !
Ciska s’exécuta, après quoi elle demanda à Wim des nouvelles de son état. Le message qui arriva se révéla plus long et plus clair que tous les précédents. Ciska le répéta mot pour mot au fur et à mesure qu’elle le captait :
- Je… Je suis fatigué. J’ai une fièvre de cheval.
- Qu’est-ce qu’il dit, à présent ? s’impatienta Ruben.
- Il se repose. Sois patient… Voilà, ça reprend : Les gens qui s’occupent de moi portent des combinés… des combinaisons. Je pèle, ma peau s’en va par morceaux. Je mue comme un serpent…
- Mais qu’est-ce qu’il raconte ? dit Ruben. Il a bu ou quoi ?
- Chut, il continue : Des bosses ont poussé… ont poussé sur ma tête et dans mon cou. Je fais peur aux infirmiers. Je deviens un fichu… un fichu monstre !
8
LA COMPLICITÉ DU DOC
La communication avec Wim se poursuivit les jours suivants, bien qu’avec difficulté. Ciska essayait de réconforter son ami autant que possible.
« J’ai peur », avouait Wim en pensée.
Un dimanche, les messages cessèrent brusquement d’arriver.
Le lendemain, Ciska s’inventa une migraine afin de manquer le cours de gymnastique. Elle enfourcha le vélo d’une camarade et partit seule sous la pluie. Trente minutes plus tard, elle était sur le banc vert.
Le Dr Salado s’étonna de la voir si tôt à son poste. Il saisit un parapluie et la rejoignit en courant.
- Si on rentrait ? proposa-t-il.
Le tonnerre grondait.
- Non, dit Ciska.
Le docteur s’approcha d’elle pour la protéger avec son parapluie ; elle le remercia d’un sourire contraint.
- Je voulais te parler, dit-il.
Elle posa sur lui un regard perçant.
- Il va mal, n’est-ce pas ?
- Son état s’est brusquement aggravé, confirma le docteur. Il n’est plus que rarement conscient. Tout à l’heure, il a ouvert les yeux. J’étais là, je lui ai fait un signe.
Lambic sortit d’un buisson, fit deux tours sur lui-même et retourna s’abriter.
- Il est entre la vie et la mort, murmura le docteur.
La sirène d’une ambulance retentit. Le son diminua de manière irrégulière, puis se tut. Le Dr Salado vit se déplier le bras de Ciska ; la jeune fille lui prit la main.
- Je veux le voir, dit-elle. Il le faut !
Troublé, le docteur avala sa salive.
- M’aiderez-vous ? s’impatienta Ciska.
- Laisse-moi réfléchir.
Il tenait mal son parapluie, ce qui fait que l’eau tombait sur une moitié de son corps. Il allait être trempé. Ciska redressa le manche du parapluie.
- Est-ce que Ruben t’accompagnera ? demanda le docteur.
- Oui. Ça pose un problème ?
- Pas vraiment. Tu vois cette porte, là ? C’est une entrée de service. Soyez devant à 3h un quart, cette nuit. Je vous ouvrirai… Pourrez-vous sortir du collège sans vous faire voir ?
- Oui.
- Mettez un pyjama sous vos vêtements.
- Un pyjama ?
- Pour vous promener dans l’hôpital. Si nous croisons quelqu’un, vous passerez pour des patients. Avec de la chance.
Ils allaient se séparer.
- Wim ne risque-t-il pas de mourir avant que….
- Je te jure que non, dit le Dr Salado.
- À tout à l’heure. Merci de ce que vous faites.
Le soir, après le dîner, Ciska retrouva Ruben dans sa chambre. Elle ne possédait pas de pyjama, ni de chemise de nuit, dormant toujours en T-Shirt. Ruben lui prêta un pyjama à carreaux juste à la bonne taille. Ils avaient décidé de partir bien à l’avance, car il leur faudrait éviter les grands axes, où le risque de croiser une patrouille de police était le plus grand.
L’attente commença. Ruben termina ses devoirs supplémentaires avec fébrilité, pendant que Ciska faisait trembler le plancher à force de s’agiter. Ils ne parlaient pas, chacun gardant pour soi son anxiété. 20h, 21h…
Aux alentours de 22h, on toqua à la porte. Ils sursautèrent.
- Oui ? fit Ruben.
- Est-ce que Ciska Joris est avec vous, Ruben ?
C’était la voix de Mr Verbist, un surveillant.
- Heu… Elle est là.
- On la demande au téléphone.
Ciska se précipita hors de la chambre, manquant renverser Mr Verbist. Ce dernier courut derrière elle.
- C’est un docteur ! lança-t-il. Le Dr Salado.
Ciska ne dit rien, pas même un merci. Son cœur battait à tout rompre.
L’instant d’après, elle entrait dans la salle des téléphones. Des appareils d’un autre âge (datant des années 1980) étaient alignés sur une longue table cirée. Ciska vit un cornet décroché ; elle le saisit :
- Allo ?
- C’est Salado.
- Oui. Que se passe-t-il ?
- Pas de panique, Ciska. Tout va merveilleusement bien. Wim a repris connaissance. Il n’a plus de fièvre. Il a faim, figure-toi ! Il a demandé des œufs au bacon. Il voulait aussi une bière. C’est extraordinaire, ce qui est en train de se passer !
- Est-ce que… est-ce que nous venons comme prévu ?
- Je n’en vois plus la nécessité, à présent. Sois patiente. Je pense que Wim sera bientôt sur pieds. Dans quelques jours, si cela se trouve… Un miracle, c’est un miracle, ha ! ha ! Bonsoir, Ciska. Viva la revolución !
- Bonsoir docteur.
9
LA BAGARRE
Quinze jours s’écoulèrent entre le miracle décrit par Salado et la guérison définitive de Wim. Il quitta l’hôpital un mardi, avec la tête qu’il avait en y entrant : plus de boules dans le cou ni ailleurs.
Les médecins, après maintes discussions, indiquèrent sur leur rapport que le patient Kox avait contracté « une forme particulière de la grippe de Hanoï, autrement appelée grippe dessicative ». Soif extrême, gonflements, desquamation (la peau qui s’en va) : ces symptômes correspondaient grosso modo à ceux de la maladie généralement mortelle. Le grippe de Hanoï s’accompagnait d’habitude de douleurs abdominales et de diarrhées, phénomènes non observés chez le patient ; voilà pourquoi les médecins avaient parlé de « forme particulière » de la grippe.
Aucun autre cas ne fut signalé, pas plus en Belgique que dans le reste de l’Europe, un fait étrange, à priori. Mais le Dr Salado raconta à Ciska que, dans sa jeunesse, en Argentine, il avait vu mourir deux frères jumeaux du choléra alors que personne d’autre dans le pays ne contracta la terrible maladie.
- C’était en août 1963, tint à préciser le docteur.
Wim retrouva le collège. Sa pâleur lui valut un surnom : « Le Sidéen ». C’était d’autant plus déplacé et méchant que ses deux parents étaient morts du sida. La bêtise des gens est parfois stupéfiante.
Wim avait un gros retard scolaire à rattraper et, avec l’aide de Ciska, excellente élève, il travailla dur pour y parvenir.
Peu de temps après son retour, Wim dut se résoudre à changer son numéro de mobile. Hugo Thorup l’appelait plusieurs fois par jour, tantôt pour se plaindre, tantôt pour l’insulter. Hugo était ruiné ; il avait eu à payer des amendes importantes et on lui interdisait de rouvrir un magasin d’animaux. Or il ne connaissait que ça, les bêtes. Il ne se voyait pas vendre d’autres marchandises que des singes et des iguanes.
Hugo Thorup rendait Wim responsable de ses malheurs. Le jeune homme avait beau protester de son innocence, rien n’y faisait : Thorup lui en voulait à mort.
Par une après-midi ensoleillée, les trois orphelins se reposaient sous un saule, dans le parc du collège. Ils dégustaient du chocolat à l’orange en discutant de tout et de rien avant de retourner à leurs travaux.
Wim se leva le premier ; il se secoua, et mille brins d’herbes tombèrent de sa personne (le jardinier venait de tondre les pelouses). Il se dirigea vers le collège, suivi par ses deux amis. Son instinct lui fit alors tourner la tête du côté du parking, situé à l’ouest, derrière une haie.
Une silhouette imposante arrivait dans leur direction. Wim reconnut immédiatement Hugo Thorup.
- Zut, prononça-t-il.
Thorup pesait cent kilos ; c’était un ancien boxeur. Il se mit à éructer, à agiter le poing comme un personnage de cartoon.
- Wim Kox, espèce de petit mouchard ! Ordure ! Tu vas payer pour ce que tu m’as fait !
Les collégiens, attirés par la scène, accouraient de tous les côtés à la fois.
- Il m’a collé les flics, l’hygiène, je suis fini à cause de ce merdeux !
- Je n’y suis pour rien.
- La ferme !
Hugo Thorup balança un direct du gauche, puis une droite formidable. Wim esquiva les deux coups. Fulminant, le colosse revint aussitôt à la charge. Ciska voulut s’interposer ; elle fut durement écartée.
Thorup frappait et frappait encore. Heureusement, ses poings ne rencontraient que le vide. Wim était un véritable feu follet ; il se surprenait lui-même.
- Ooooooh ! firent plusieurs voix quand Hugo Thorup sortit un couteau.
À partir de là, tout se passa très vite. La frêle Ciska fonça sur l’agresseur pour lui asséner un vigoureux coup d’épaule. Thorup, à peine ébranlé, poussa sa lame. Il s’en fallut d’un cheveu que Ciska ne soit transpercée. Le couteau frôla ses côtes, à la vérité. C’est à ce moment que Wim intervint. Sa main ouverte tournoya dans les airs avant de frapper Thorup au visage. Le coup claqua : PAF ! Et le monstre Thorup se retrouva dans l’herbe, assommé.
Les témoins avaient tous eu l’impression d’assister à quelque chose de pas commun.
- Le bras de Wim était souple comme une corde, raconta Ruben plus tard. C’était ultra bizarre.
- On aurait dit un fouet, confirma Catherine Cuvelier.
L’incident se solda, pour Hugo Thorup, par un séjour à l’hôpital, suivit d’un autre, plus long, en prison. Quant à Wim, sa réputation s’en trouva quelque peu modifiée. Il s’attira le respect d’élèves qui le tenaient jusque-là pour une parfaite nullité. L’intello mal fringué, l’ami des ouistitis, le Sidéen, devint tout à coup une personne fréquentable.
10
LE SPRINTER EN IMPERMÉABLE
En sortant de l’hôpital, après un mois passé au lit, Wim aurait dû perdre une bonne partie de sa masse musculaire. Or ce n’avait pas été le cas. Les médecins, trop occupés à scruter les molécules de son sang, n’avaient rien remarqué.
Au cours du mois de mars, Wim se découvrit beaucoup plus souple qu’auparavant.
- J’étais raide comme un balai, et me voilà devenu un vrai contorsionniste, confia-il à Ciska. Je peux quasiment faire le grand écart.
Autre constat étonnant : son cœur battait moins vite qu’avant.
- J’étais à quatre-vingt pulsations minute au repos, quelque chose comme ça. Maintenant, je suis à soixante.
- Tu en es sûr ? dit Ciska.
- Tu peux prendre mon pouls, si tu veux.
- Je te crois sur parole… Il faut en parler aux médecins.
- Ah non ! Ils me remettraient en observation. J’en ai assez des blouses blanches, Ciska.
- Bon. Mais parle-en au moins au Dr Salado. C’est un ami.
- Non, non et non ! Et ne lui dis rien, surtout. Jure-le-moi.
- Je te le jure, soupira Ciska.
- Écoute, je vais bien. Ne t’inquiète pas pour moi. J’ai une énergie dingue, ces temps-ci.
C’était plus que vrai : Wim pétait réellement le feu. Il avait toujours été du genre contemplatif ; courir, sauter, nager, ces activités n’étaient pas pour lui, pensait-il depuis l’enfance. Et voilà que son corps réclamait du mouvement, toujours plus de mouvement. Les gens qui ont frôlé la mort ont un plus grand appétit de vivre, c’est connu.
Le matin, au lever, le soir, au coucher, Wim effectuait des exercices dans sa chambre. Il consacrait le temps de midi à différents sports. Le week-end, qu’il pleuve ou qu’il vente, il allait jogger sur la plage. Un jeune surveillant l’accompagnait en général ; il suivait Wim pendant une heure, puis le laissait poursuivre seul, enviant son endurance.
Un matin, par un temps magnifique, Ciska attendait Wim dans les dunes. Elle avait apporté des sandwichs. La marée était basse ; il y avait de nombreux promeneurs. Ciska vit passer un groupe de marcheurs sportifs. Un bâton dans chaque main, ils progressaient en file indienne, comme des pingouins.
Une heure s’écoula. Ciska, plongée dans un livre, entendit un léger bruit dans son dos. Tournant la tête, elle vit un homme en imper, portant des lunettes de soleil. Il venait vers elle d’un pas rapide.
- Youhouou Ciskaaaa ! appela Wim au même moment.
À l’ouest, la silhouette du garçon grandissait à vue d’œil.
L’homme avança encore, puis s’immobilisa, avant de subitement rebrousser chemin. Il disparut bientôt derrière une dune.
Wim arriva, à peine essoufflé. Il s’accroupit en douceur et piqua un baiser sur la joue de Ciska, qui semblait préoccupée
- Qu’est-ce que tu as ?
- Il y avait un homme… dit la jeune fille.
- Quel homme ?
- Je ne sais pas. Un type bizarre. J’ai cru qu’il voulait me faire quelque chose.
Wim se leva d’un bond.
- Pour où est-il allé ?
- Par-là. Il a un bonnet blanc et des lunettes noires.
Wim courut dans la direction indiquée par Ciska. L’homme n’était pas loin ; il marchait les mains dans les poches, le dos voûté. Le soleil faisait briller son bonnet comme un phare.
L’inconnu se retourna brusquement. Apercevant Wim, il se mit à courir. La poursuite commença. L’homme dévala les dunes, bondissant comme un chamois. Il fonça droit devant pour atteindre le sable dur, près de l’eau, puis se dirigea vers la droite, en direction de la frontière hollandaise. Wim le suivait de près.
La plupart des promeneurs avaient déserté la plage pour aller déjeuner. Ceux qui restaient virent passer deux bombes humaines.
- Par le Seigneur Jésus ! s’exclama une mamie.
Les foulées courtes de Wim faisaient merveille ; il gagnait du terrain. Il savait qu’il pourrait tenir ce rythme pendant un long moment.
- Hé, vous ! cria-t-il.
L’homme accéléra de manière soudaine. Voilà qu’il distançait carrément Wim, qui essaya de forcer encore l’allure. Inutile. L’autre était le plus fort. Il ne serait bientôt plus qu’un point noir à l’horizon.
Wim s’arrêta net.
« Je dois bien être à 80 pulsations », pensa-t-il, la main sur le cœur. Au loin, l’homme à l’imper poursuivait sa course effrénée.
En revenant sur ses pas, Wim trouva le bonnet blanc dans le sable. Une odeur métallique s’en dégageait. Il le lança en direction d’un chien solitaire ; l’animal vint renifler le bonnet, avant de filer, l’air dégoûté.
Un message surgit alors dans le cerveau de Wim :
« Tu l’as rattrapé ? »
C’était Ciska qui venait aux nouvelles.
« Non », répondit Wim par télépathie.
« Je ne le crois pas ! Bon sang, tu courais si vite ! »
« Il était le plus rapide. »
Wim retrouva Ciska où il l’avait laissée. Ils mangèrent leurs sandwichs debout, vaguement amusés par le spectacle des mouettes qui s’entêtaient à voler contre le vent, prenant sans doute plaisir à faire du sur-place.
- Tu l’as vu de près. Est-ce tu crois que c’était l’homme à la seringue, celui qui m’a… ?
- Possible, fit Ciska. Mais c’est difficile à dire à cause des lunettes.
- Je n’aime pas ça. Je n’aime pas ça du tout.
- On devrait aller voir la police.
Wim haussa les épaules.
- Attendons, dit-il. Si le type se montre encore, j’irai au commissariat.
16:57
Écrit par Thomas Lavachery
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16.09.2010
Wim Kox : chapitres 11 à 15
La Métamorphose de Wim Kox, roman fantastique, 2ème livraison !

11
ÂDAMJI RUSTOMJI
Originaire de Madras, en Inde, Âdamji Rustomji entraînait l’équipe de natation du collège Saint-Joseph. C’était un petit bonhomme de soixante ans, ventru, au regard un peu fou. On le considérait à juste titre comme un original, et le Comité de direction du collège rêvait de s’en séparer un jour. Mais les étagères de Mr Rustomji croulaient sous le poids des coupes amassées au fil des ans, alors on le laissait tranquille.
Mr Rustomji possédait sa propre méthode, faite de recommandations très sensées et de bizarreries. Ses poulains devaient nager cinq kilomètres par jour, accomplir un programme de musculation personnalisé ; un soir par semaine, l’équipe se réunissait pour visionner des images de grands champions en action, images que Mr Rustomji disséquait avec brio. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais l’entraîneur avait d’autres exigences, plus contestables. Interdiction de porter des maillots ou des bonnets de couleur rouge, obligation de suivre un régime végétarien ainsi que des cours de yoga : voilà le genre de contraintes auxquelles devaient se plier les nageurs du collège Saint-Joseph. Observer une minute de silence avant chaque séance d’entraînement était également de rigueur. Ajoutons à cela que les petits amis et petites amies des nageurs n’étaient pas admis au bord de la piscine et, de façon générale, très mal tolérés par Mr Rustomji, célibataire endurci.
Dans ces circonstances, les collégiens avaient tendance à délaisser la natation, même s’ils connaissaient tous cette équation :
Endurer Mr Rustomji = assurance de gagner une médaille un jour ou l’autre.
Le collège Saint-Joseph comptait quatre cents élèves. Mr Rustomji ne les connaissait pas tous, loin de là. Lorsqu’il vit entrer ce garçon très pâle, assez bien bâti, il se demanda s’il s’agissait d’un nouveau venu, inscrit en cours d’année.
Les entraînements étaient terminés et il restait peu de monde dans l’eau. Le garçon posa son essuie sur une chaise ; il s’approcha du bord. Mr Rustomji put observer de près sa musculature caractéristique.
« Un nageur », pensa-t-il.
S’il avait su que ce gaillard-là nageait très peu, pour ainsi dire jamais, et qu’il n’était plus entré dans une piscine depuis six bons mois, il aurait refusé de le croire. La suite lui ouvrit les yeux.
Le garçon plongea ; il se mit à nager la brasse. Sa manière n’avait vraiment rien d’impressionnant. Mr Rustomji le regarda un moment, déçu, puis il gagna son bureau où l’attendait une pile de paperasse.
Il travailla trois heures, en mâchouillant des clous de girofle (il adorait leur fraîcheur poivrée). Son réveil sonna. 21h : le moment de fermer la piscine. Il sortit de son bureau et se dirigea vers les interrupteurs. C’est alors qu’il entendit un souffle et des clapotis. Le garçon pâle était toujours là, à faire des longueurs. Mr Rustomji ouvrit la bouche pour l’appeler, mais il se ravisa, intrigué par le spectacle.
La brasse du garçon n’avait certes rien d’orthodoxe. Ses coudes sortaient de l’eau et ses mains, quand il les ramenait en arrière, dépassaient systématiquement la ligne des hanches : deux erreurs classiques de débutant.
« Il ne fait rien comme il faut, songea Mr Rustomji. Et pourtant il va vite, très vite. »
Le corps de Wim, ondulant comme une liane, participait à la propulsion de façon étonnante. La vitesse venait de là.
- On ferme ! beugla Mr Rustomji.
Le garçon nagea jusqu’à lui ; s’appuyant sur le rebord, il tendit une main mouillée.
- Je me présente : Wim Kox.
- Je connais ce nom, dit Mr Rustomji. Tu es l’élève qui a été attaqué par un fou avec une seringue.
- Et vous êtes le fameux Mr Rustomji, l’un des meilleurs entraîneurs du royaume, l’homme aux cents trophées.
Ils se serrèrent la main.
« Il va me demander d’intégrer l’équipe », pensa Mr Rustomji, plutôt excité à cette idée. Mais Wim ne fit rien de tel ; il repartit sur le dos, traversa la piscine pour sortir près de l’endroit où était posé son essuie. Il se sécha en sifflotant, avant de prendre le chemin des vestiaires.
- Kox ! cria Âdamji Rustomji.
- Oui, monsieur ?
- Il y a des lignes rouges sur votre essuie de bain. Le rouge porte malheur dans une piscine, l’ignorez-vous ? Ne revenez plus ici avec ce linge néfaste.
12
BIENVENUE AU CLUB
Wim ressentait une grande attirance pour l’eau. Il s’en ouvrit à Ciska, qui trouva là un nouveau motif d’étonnement :
- Tu cours, tu fais de la gym, du squash… Et maintenant la natation ! Je ne te reconnais plus.
- Moi non plus, je ne me reconnais plus, confia Wim. Je suis devenu un sportif.
- On dirait que ça te gène.
- Non, non. C’est juste bizarre. J’ai changé sans l’avoir vraiment décidé, tu vois. Bah, je suppose que je ne dois pas m’inquiéter. Le sport est bon pour la santé.
- C’est un fait scientifiquement avéré, dit Ciska, amusée.
Wim se mit à fréquenter la piscine assidûment, emmenant avec lui un vaste essuie jaune citron, tout ce qu’il y a de plus voyant. Il venait après 18h, quand les membres de l’équipe du collège, quatre filles, six garçons, étaient retournés aux vestiaires. Il commençait par se délasser, nageant sur le dos, sur le côté, tournant sur lui-même comme la mèche d’une perceuse…
Après un certain temps, il devenait sérieux et se mettait à enchaîner les longueurs. En brasse, toujours en brasse, car il n’aimait pas le crawl. Âdamji Rustomji ne s’occupait pas de lui, mais il ne perdait rien du spectacle. Une fois ou deux, il donna un conseil, sur un ton désinvolte. Wim en tint compte aussitôt, et sa nage s’en trouva améliorée. La vitesse à laquelle il avait intégré les remarques, corrigé ses mouvements, impressionna l’entraîneur.
Comme il fallait s’y attendre, il finit par demander à Wim d’intégrer l’équipe de natation. Il préférait d’ordinaire que l’étudiant fasse le premier le pas, mais, cette fois, l’impatience avait été la plus forte.
- Je ferai de vous un champion, annonça-t-il. Vous êtes doué, Kox, et vous savez que je m’y connais !
Wim n’avait pas trop envie d’entrer dans l’équipe, non. Il n’avait jamais aimé les compétitions, d’aussi loin qu’il s’en souvenait. Cependant, il comprit que Mr Rustomji prendrait mal un refus.
« C’est le genre de type à me faire une vie impossible si je dis non, pensa Wim. Il me chassera de la piscine d’une façon ou d’une autre. »
Et comme il ne voulait surtout pas que cela arrive, il accepta la proposition.
De joie, Mr Rustomji se frappa la cuisse.
- Bien ! s’exclama-t-il. Je suis heureux, très heureux. Serrons-nous la main, Kox. Bienvenue au club, hu, hu !
- Merci.
- Attention ! fit Mr Rustomji, prenant le ton sérieux de l’entraîneur. Fini la viande, les sauces, les pommes frites et tout ce qui s’ensuit. Le régime sera strict et végétarien.
- Je suis prêt aux sacrifices, déclara Wim.
- Bien. Très bien… Kox, je crois que nous allons nous entendre.
Ils se dévisagèrent un instant en silence.
- Puis-je vous demander une faveur, monsieur ?
- Je vous écoute, dit Mr Rustomji.
- J’aimerais rester encore un peu, ce soir.
- C’est que… Je dîne à heure fixe.
- Laissez-moi la clé. Je la déposerai sous votre paillasson.
- Je risquerais de gros ennuis en vous laissant tout seul ici. S’il vous arrivait quelque chose…
- S’il vous plaît !
Wim avait l’air d’un brave garçon désirant réaliser une lubie innocente. Mr Rustomji accepta donc de lui faire plaisir. Il lui donna les clés, lui montra l’emplacement des nombreux interrupteurs, puis rentra chez lui.
13
UN RADAR DANS LA TÊTE
L’horloge marquait 21h30. Wim entra dans l’eau et, sans prendre la peine de gonfler ses poumons, piqua vers le fond. Il adorait raser les carrelages, ce qu’il appelait « faire la sole » ; il aimait aussi évoluer la tête en bas ou encore se contorsionner sans fin. Il pouvait rester cinq à six minutes sans reprendre haleine, prodige dont il n’avait même pas conscience, n’ayant jamais chronométré ses apnées.
Wim voyait flou pendant les premiers instants, ensuite – nouveau prodige – sa vue devenait claire petit à petit. Il finissait par voir aussi bien que hors de l’eau.
La grande profondeur était son domaine, le lieu où il se sentait le mieux. Tandis qu’il nageait, une étrange fraîcheur habitait sa poitrine, un peu comme si son cœur se trouvait entouré de givre. C’était plutôt agréable.
À 22h pile, les lumières s’éteignirent automatiquement. Wim n’avait pas envie de quitter l’eau pour aller presser les interrupteurs. Il resta dans le noir. C’est alors que se produisit un curieux phénomène. Wim eut tout à coup conscience des moindres mouvements qui l’entouraient. Le plus infime déplacement d’un objet infime lui était connu. Oui.
Dix-huit cheveux flottaient à la surface de l’eau, pas un de moins, pas un de plus. Un lambeau de plastique dansait sur le fond, à l’autre bout du bassin. Presque immobile, mais bougeant tout de même, un chewing-gum reposait aux pieds de l’échelle métallique. Ces éléments, Wim ne les voyait pas avec ses yeux. Son cerveau les repérait, tel un radar, et il en fournissait des images mentales à multiples points de vue, infiniment précises.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? songea-t-il en sortant de l’eau avec précipitation. Mais qu’est-ce qui m’arrive, à la fin ? »
Il songea sérieusement aller trouver le Dr Salado pour lui parler de cette expérience troublante et, tant qu’à faire, de son nouveau rythme cardiaque.
« On verra plus tard », décida-t-il.
Pendant ce temps, dans son appartement de fonction, Âdamji Rustomji avalait une dernière bouchée de choux au curry. Il se leva, débarrassa vite fait, puis commença à arpenter le salon, un verre de Bordeaux à la main.
- Hu ! hu gloussait-il, tout à la pensée de sa nouvelle recrue.
Avec l’arrivée de Kox s’annonçaient de beaux jours, une moisson de coupes, bon Dieu ! Et ensuite, le départ à la retraite serait plus facile, ô combien ! La sortie en beauté, qui n’en rêve pas ?
- Hu ! hu !... Hu ! hu ! hu !
Il entendit les pas furtifs de Wim dans le couloir. Le garçon déposa la clé et s’en fut.
14
LA GRANDE NOUVELLE
Ruben avait fait la connaissance d’un couple sans enfant : les Haas. La rencontre avait eu lieu chez un glacier. Le courant était passé, comme on dit, et une relation s’était nouée. Ruben voyait les Haas une fois par semaine ; ils l’emmenaient au restaurant, au parc et surtout chez les libraires et les bouquinistes. Un jour, Mme Haas avait parlé d’adoption. Ruben s’y attendait ; il avait réagi favorablement. La procédure légale, aussitôt engagée, traînait depuis plus de deux ans, une lenteur attribuable à l’âge élevé des Haas – ils avaient tous deux la soixantaine – et aussi, sans doute, à leur passé trouble. Car Mr et Mme Haas avaient fait partie d’un groupe révolutionnaire : le BAG, Belgische anarchist group (Mouvement belge anarchiste).
- Vous étiez des terroristes ? leur demanda un jour Ruben. J’ai le droit de savoir.
- On peut dire ça, avait répondu Mr Haas.
C’était un homme svelte, élégant – aristocratique.
- Ben merde ! Et…vous avez tué des gens ?
- On a juste brûlé des uniformes de l’armée.
- Douze mille uniformes, précisa Mme Haas, petite femme replète, aux joues pivoine. Tout un entrepôt !
- Viva la revolución ! lança Ruben.
Les Haas avaient depuis longtemps payé leur dette à la société ; ils étaient aujourd’hui des personnes rangées, payant leurs impôts et, détail amusant, militant pour un parti conservateur.
Un vendredi soir, le couple débarqua au collège avec l’acte officiel tant attendu.
- Ça y est, Rub. Tu es notre fils ! annonça Mr Haas.
Il serra le garçon dans ses bras, et son épouse fit pareil.
- Tu sens la cocotte, Bella, dit Ruben à Mme Haas, qui éclata de rire.
Ciska assistait à la scène ; elle se sentait toute remuée et se mit à sautiller sur place comme si elle devait faire pipi.
Les Haas voulaient fêter la grande nouvelle au restaurant. Ruben demanda que Ciska et Wim soient de la partie.
- Mais bien sûr ! dit Mr Haas.
Il partit au secrétariat déposer une copie du dossier d’adoption, revint avec des autorisations de sortie pour les trois jeunes gens. Ensuite, tout le monde prit le chemin de la piscine.
La joyeuse bande investit bientôt les gradins pour assister à la fin de l’entraînement. Sur le bord, Mr Rustomji scrutait les mouvements de Wim ; il ne semblait s’occuper que de lui.
- Wim se débrouille mieux que bien, admira Mme Haas. Il va presque aussi vite que ses camarades qui nagent le crawl. Est-ce que je me trompe ?
- Non, non, dit Ruben fièrement. Wim est une flèche.
- Est-ce qu’il pratique aussi le crawl ou le papillon ? demanda Mr Haas
- Il ne veut pas, répondit Ciska. Le petit bonhomme rond a essayé de le faire changer d’avis, mais Wim n’a rien voulu entendre. C’est un têtu.
- On ne le croirait pas, mais la brasse est la nage la plus difficile techniquement, la plus réglementée aussi, tint à préciser Ruben. Le crawl, à côté, c’est du nougat !
La sonnerie retentit. Les nageurs quittèrent le bassin en quatrième vitesse, selon leur habitude. Wim, lui, resta dans l’eau ; il s’approcha du bord pour échanger quelques mots avec Mr Rustomji.
- Houhou ! cria Ruben.
Apercevant ses amis et les Haas, Wim leur fit un grand signe. La discussion reprit avec l’entraîneur qui, bientôt, éleva la voix.
- Quelque chose ne va pas, dit Bella Haas. Le petit bonhomme rond à l’air fâché.
15
WIM KOX CONTRE JO KERMIS
- On a les papiers, ça y est ! lança Ruben.
Wim venait de sortir de l’eau. Il fit un pas vers les gradins, mais Mr Rustomji lui barra le passage en grondant :
- Nous n’avons pas fini.
Très calme, Wim posa la main sur l’épaule de son entraîneur.
- Ruben est orphelin comme moi. Il a été adopté par le couple que vous voyez là. C’est officiel depuis aujourd’hui. Regardez sa joie, elle fait plaisir à voir… Je vais aller trouver mes amis et les serrer contre mon cœur. Nous avons fini pour ce soir, monsieur. Et je vous conseille de me laisser passer.
Mr Rustomji ne bougea pas.
- Je sais que vous n’aimez pas mes amis, dit Wim. Et encore moins ma copine. Vous ne lui dites jamais bonjour ni au revoir. Vous l’ignorez. Il n’y a pas que la natation dans la vie, vous savez.
Wim, élève coopérant, docile même, pouvait de temps à autre se monter inflexible.
« Ce garçon est un adulte », réalisa Mr Rustomji.
Comprenant qu’il devait rattraper les choses s’il ne voulait pas perdre l’estime de Wim, il changea radicalement d’attitude. Il se tourna vers les gradins avec un large sourire.
Mr Rustomji alla serrer la main aux Haas, à Ruben ; il gratifia Ciska d’une tape amicale sur l’épaule, avant de se mêler à la conversation. Alors c’était fait, l’adoption ? Merveilleux ! Fêter ça au restaurant, quelle bonne idée ! Et que dirait-on du Plongeon, un bon petit resto pas trop bruyant ?
- C’est à Ostende, non ? dit Mr Haas. Dans Langestraat, si je ne m’abuse…
- Exact, hu ! hu ! C’est moi qui invite ! lança Mr Rustomji, pris d’un élan subit.
- Nous n’entrons pas à six dans la voiture, fit remarquer Bella.
- Je prendrai un taxi, hu ! hu ! hu !
Mr Rustomji se précipita vers son bureau pour appeler le Plongeon et réserver une table.
- Rendez-vous là-bas, lança-t-il joyeusement.
Trois minutes plus tard, la Jaguar saumon des Haas (modèle XJS de 1978) quittait le parking du collège.
- Je vous préviens, il roule douououcement, dit Ruben.
- Quoi ? fit Mr Haas.
- Je dis que tu roules comme un vieux.
- Mais je suis vieux, Ruben. Tu as de vieux parents, désormais. Il faudra t’y faire.
Ciska posa la tête sur l’épaule de Wim, qui en profita pour lui donner un baiser.
- Tes lèvres sont froides, murmura la jeune fille.
Elle lui toucha le bras.
- Tu es glacé !
- Je n’ai pas froid. Je me sens bien.
En ville, ils perdirent un peu de temps à chercher une place. Ils tournèrent en rond, passèrent trois fois devant le Casino... Mr Haas, nullement énervé, décida alors d’entrer dans un parking.
- Au diable l’avarice ! dit-il.
Bella et Ruben échangèrent un sourire complice, car la pingrerie de Mr Haas était un sujet de plaisanterie entre eux.
Au restaurant, ils trouvèrent Mr Rustomji, déjà installé devant un verre de vin. Il portait un veston bleu marine qui lui donnait fière allure. Wim ne le connaissait qu’en training non repassé ; il fut agréablement surpris.
Mr Rustomji avait eu le temps de donner ses instructions à la cuisinière, une ancienne spécialiste du 200 mètres papillon, concernant leur repas, à Wim et à lui.
- Salut la compagnie ! lança-t-il. Vous en avez mis du temps, dites-moi. Hu ! hu !
Au Plongeon se retrouvait le petit monde de la natation : nageurs, entraîneurs, journalistes sportifs. Les murs étaient tapissés de photos de champions.
Le dîner se révéla charmant. La conversation, animée, porta sur la natation, le water-polo (Bella avait longtemps pratiqué ce sport), le végétarisme et enfin sur les primates. Mr Haas avait lu tout ce qu’un homme peut lire, à peu de choses près. Sachant que Wim s’intéressait aux singes, il raconta une série d’anecdotes glanées dans les vieux auteurs. L’histoire de Nur, la femelle Orang-outang de Sumatra, semblait incroyable :
- Nur avait une trentaine d’années quand Piet Hogg, le grand naturaliste, fit sa connaissance. Elle fumait la pipe, figurez-vous, et Hogg assure qu’elle était capable de jouer du bioloh, une sorte de violon indonésien.
- Je le crois pas ! s’exclama Ruben.
- Nur était malheureuse, poursuivit Mr Haas. Elle ne pouvait pas procréer. Elle voyait les autres femelles se balader avec leurs petits, et elle restait seule, sans personne à chérir. Alors, que fit-elle ?
- Elle vola un petit oiseau dans un nid, supposa Ciska.
- Un bébé humain ! s’écria Ruben. Elle se prit d’affection pour un petit d’homme…
- Elle adopta le violon, l’instrument de musique, proposa Bella. Elle se mit à le bercer, à enfoncer de la nourriture dans ses trous…
- Rien de tout ça, dit Mr Haas en riant. Elle adopta un petit gibbon.
- Un quoi ? demanda Ruben.
- Un singe d’une autre race. Wim peut sans doute nous éclairer sur les gibbons.
- Il y a neuf espèces connues, se rappela Wim. Les gibbons ont une fourrure laineuse. Ils mesurent moins d’un mètre, mais l’envergure de leurs bras fait deux fois leur taille. Ils sont monogames. Ils sont les seuls anthropoïdes à marcher uniquement debout, sur les pattes de derrière, en levant les bras pour garder l’équilibre.
- Bravo ! dit Bella. Que c’est beau, la culture !
Mr Rustomji se fichait éperdument des singes et des animaux en général. Il ne cessait de regarder vers une table exclusivement masculine, à l’autre bout de la salle. Lorsque Mr Haas entama l’histoire véridique d’un gorille pyromane, observé au Congo belge voici cent ans, Mr Rustomji s’excusa et, emportant son verre, rejoignit la table en question. Il fut accueilli par des exclamations.
Bella en profita pour se pencher vers Wim.
- Je te trouve très pâle, mon chou. Tu es tellement blanc que tes taches de rousseur ont pratiquement disparu. Es-tu sûr que ce régime végétal…
- Végétarien, corrigea Wim.
- Es-tu certain qu’il n’est pas en train de t’anémier, ce régime ?
- Je suis en pleine forme.
- Mais tu es blanc comme un linge. Tu manques de fer et de protéines, ça, je te le garantis !
De sa place, Wim était bien placé pour observer Mr Rustomji et ses amis. La discussion demeura affable jusqu’au moment où Mr Rustomji sembla prendre à partie un gaillard roux, aux épaules larges. Ce dernier dit quelque chose qui fit rire les autres. L’entraîneur devint pourpre ; il leva les bras à la manière d’un gibbon. L’agitation augmenta, confuse, éveillant la curiosité de la clientèle.
- Quelque chose ne va pas, il me semble, dit Bella.
À ce moment, Mr Rustomji se leva avec brusquerie. Il saisit la main du gaillard roux, la secoua plusieurs fois, avant de quitter la table.
- Que le meilleur gagne ! lança-t-il.
Il retrouva sa place entre Wim et Ruben.
- Je vous demande pardon, prononça-t-il, très énervé.
- Des ennuis ? s’enquit Mr Haas.
- Je… Tout va bien. Oui, ça va, assura Mr Rustomji, très énervé.
Il avait oublié son verre de l’autre côté ; au lieu d’aller le chercher, il en demanda un autre au serveur.
- J’ai parlé de toi à ces types, Wim, dit-il avec un hochement de tête en direction de la table du fond. J’ai juré à Piet Kermis que tu pourrais bientôt battre son fils sur n’importe quelle distance à la brasse.
- Qui est Piet Kermis ? demanda Wim. Le rouquin ?
- Oui. Un crawleur de seconde classe. Il a glané quelques médailles aux Championnats universitaires, en son temps. Son fils Jo est un très, très bon élément. De la graine de champion. Il s’entraîne depuis la maternelle. Spécialiste du papillon. Excellent crawleur. Et pas mal doué à la brasse également !… Tu n’as jamais entendu parler de Jo Kermis ?
- Non
- Mais dans quel monde vis-tu, mon garçon ?
Mr Rustomji se servit un verre et en siffla la moitié : gloup !
- La course aura lieu dans quinze jours, chez nous, au collège, annonça-t-il. Un 200 mètres brasse qui promet, bon Dieu !
- Quelle course ? firent Ruben et Ciska en même temps.
- Jo Kox contre Wim Kermis.
- Jo Kermis contre Wim Kox, corrigea Bella.
- Hips !... C’est ça, oui.
12:20
Écrit par Thomas Lavachery
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Une question de Jocelyn
J'inaugure cette nouvelle rubrique avec une question de Jocelyn, du Mans, concernant l'adptation en bande dessinée de Bjorn le Morphir :
Bonjour Thomas Lavachery,
J'ai une question qui trottine dans ma tête depuis longtemps. Pourquoi Lala la sœur de Sigrid et Helga fille de ghizur ne sont pas apparent dans la bd de Bjorn le morphir
J’espère que tout va bien du coté de Bruxelles. Car quand je vois au info tout ce qui se passe en belgique, je peux pas m'enpeché de penser a vous.
Jocelyn 14 ans; Le mans.
Hello Jocelyn,
Quand on adapte un livre en BD ou pour le cinéma, on est obligé de sacrifier pas mal de choses, simplement pour des raisons de place. On laisse tomber des scènes, des épisodes - parfois tout un pan du récit, et c'est normal, parce que c'est impossible de tout faire entrer dans 60 planches ou 90 minutes de film. Il arrive aussi qu'on décide d'abandonner un personnage, ou plusieurs, pour les mêmes raisons. Quand Thomas Gilbert m'a demandé si j'étais d'accord qu'il supprime Lala, arguant du fait qu'elle servait assez peu l'action, j'ai tout de suite accepté - idem pour Helga. Ce qui n'est pas acceptable, c'est qu'un scénariste change l'histoire, en détourne le sens, rajoute des choses qui ne sont pas dans l'esprit du livre... Là, on peut parler de trahison.
J'ajoute ceci, car je ne voudrais pas que tu imagines qu'adapter un roman consiste uniquement à résumer, à trancher dans le récit. Il s'agit surtout de réécrire l'histoire afin exploiter au maximum les possibilités offertes par la bande dessinée. Au début du premier album, par exemple, Thomas a décidé de donner à la neige une forme vaguement humaine. C'était intéressant visuellement, et je cautionne son approche. Mais je ne regrette en rien l'option que j'avais prise dans mon texte, et qui consistait à éviter tout anthropomorphisme. Autre exemple : le duel entre Dar et Bjorn. Thomas lui a donné une importance beaucoup plus grande, en terme de place, que je ne lui en accordais dans le roman. C'est son instinct d'homme de l'image qui a parlé, et je pense une fois de plus qu'il a eu raison. Dernier exemple : Sigrid a les cheveux roux dans la BD, et non blonds comme dans le roman. Thomas a fait ce choix afin de la singulariser et de la faire ressortir à l'image. De surcroit le roux symbolise parfaitement son tempérament de feu. Quelques lecteurs ont critiqué ce changement, pensant que c'était une "erreur", mais ce n'est pas ça du tout. Pour moi, c'est même tout le contraire : une bonne idée !
J'espère que ma réponse pourra t'éclairer. Je comprendrais, car c'est ton droit, que tu ne sois pas d'accord avec les choix que nous avons faits...
Toutes mes amitiés.
Thomas
11:06
Écrit par Thomas Lavachery
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