05.05.2012
Bjorn 7 !
Le septième tome des aventures de Bjorn le Morphir, Les mille bannières, sortira le 1er juin. Voici la couverture, réalisée, comme il se doit, par Denis Roussel :

Le texte de la 4ème de couverture :
Bjorn, un puissant jarlal ? À le voir errer à moitié nu, sans escorte et sans épée, sale et épuisé, on pourrait en douter. Après sa défaite au bois d’Hallorn contre les mercenaires du roi Karl, le morphir a tout perdu. Mais il a retrouvé son frère, Gunnar.
Les deux fils d’Erik ne se sont pas revus depuis trois ans, et pendant tout ce temps la jalousie de Gunnar n’a cessé de grandir. Mais la rivalité est-elle encore de mise quand le Fizzland est aux mains de l’ennemi ? Bjorn le jarlal a besoin d’aide. Il lui faut rejoindre les steppes de l’Est, trouver Tchortchi, un grand chef toundour dont il espère obtenir l’appui. Bjorn et Gunnar ne seront pas trop de deux pour traverser les territoires des Tyburides, des Belles-Personnes, des Gvars, des Zarques… des peuples aux coutumes étranges, aux intentions parfois belliqueuses.
Il leur faudra d’abord s’enfoncer dans la forêt des Bannis, réputée pour ses pièges. Vite, le temps presse ! Cette odeur salée, cette odeur d’algues… Hafkell le mort-vivant est à leurs trousses !
Dans ce livre, je renoue avec les fondamentaux du roman d'aventures : le voyage, la quête, les obstacles qui prennent tantôt la forme d'ennemis, tantôt celle des éléments déchaînés, etc. Le seul personnage qui n'avait pas eu de rôle important, que j'avais en quelque sorte gardé en réserve, y est à l'honneur : Gunnar fils d'Erik, le frère de Bjorn. Ci-dessous Bjorn, Gunnar et leur amie Orbei, figure essentielle du roman, chevauchant le dragon Zigournir.

11:31 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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02.05.2012
Bjorn 7, le premier chapitre !
Voici pour vous, en avant-première, le premier chapitre des Mille bannières, tome 7 des aventures du morphir (à paraître le 1er juin) :
1
GUNNAR
Mon frère Gunnar m’en voulait à mort d’être parti sans lui aux enfers. Il se trompait sur ma motivation, pensant que je l’avais laissé en arrière afin de retirer pour moi seul la gloire qui découlerait de la mission. Mon souci avait été bien différent : j’avais voulu le préserver. Descendre au fond de la terre pour arracher le prince Sven à Mamafidjar, reine des enfers, c’était là une pure folie. Franchement, qui aurait pu croire que je m’en tirerais vivant ?
Mon départ avait plongé Gunnar dans une rage sombre. Il avait frappé les murs, brisé des objets qui lui étaient chers. Et puis il s’était calmé. Les mois passaient et, même s’il demeurait maussade, il remplissait son rôle à la ferme de Havërr, s’occupant des bêtes, coupant du bois… Il se levait tôt et se couchait tard, pris d’une frénésie d’activités.
À l’époque, personne, hormis le roi, ne savait où je me trouvais. Gunnar, qui ne prononçait jamais mon nom, imaginait toutes sortes de destinations, cherchant à deviner quelle mission Harald avait bien pu me confier. Il m’a avoué plus tard que, dans le secret de son cœur, il espérait que j’échoue. Sa jalousie était telle qu’il eût préféré ma mort à un succès retentissant.
Vers la fin de l’année 1067, quelques semaines seulement avant mon retour, il fit un rêve dans lequel il me vit couvert de gloire. Reçu à Updala en grande pompe, j’étais fêté par le royaume entier. Le roi m’offrait une épée sans prix et me nommait chef de la horde à quinze ans. Gunnar se réveilla en sueur ; il quitta son lit, vola une grosse somme d’argent dans la cachette familiale, sella Finn, mon cheval, et partit à la faveur de la nuit.
Mon frère prit la route de l’ouest. Commença alors une vie de débauche où la joie n’avait aucune part. Il resta quinze jours à Lidarendi, dans un bouge, à boire de l’hydromel avec des laissés pour compte. Il dormait assis, devant une corne à boire, ne se levant que pour prendre part aux bagarres de poivrots. Il ne se lavait plus. Bientôt, l’idée lui vint de se rendre au Ghizmark. Partout où il passait, les gens remettaient les bâtiments en état pour affronter l’hiver. Il les regardait d’un œil morne. Lui n’avait plus de maison, plus de famille : il était devenu un vagabond.
Il n’alla pas bien loin dans le pays de Hakon II, s’arrêtant à Snaffol, petite ville frontalière connue pour son eau-de-vie parfumée. Il s’installa à demeure dans une auberge borgne fréquentée par des brigands et des filles de joie. Il se mit à fumer, à jouer aux dés. Gunnar éclusait un litre d’eau-de-vie par jour et son cerveau s’en trouvait brouillé du soir au matin, du matin au soir. C’est miracle qu’il ne se fit pas dépouiller. Je gage que son air farouche et ses manières brusques, agressives, faisaient peur.
- Et comme il m’arrivait de sortir dans la nuit pour injurier le ciel, certains me prenaient pour un loup-garou, me raconta-t-il plus tard.
Un homme hirsute, un vendeur de peaux, entra un jour dans l’auberge. Il arrivait du Fizzland et apprit à mon frère que Bjorn le Morphir était remonté des enfers avec le prince Sven, héritier du trône. Gunnar sut que j’avais reçu le pandangorgh, collier prestigieux, des mains de Harald, ainsi qu’une ferme à Sigluvik et une maison dans la capitale. Le royaume chantait mes louanges ; un avenir glorieux m’attendait au service du roi. On parlait de mon entrée dans la horde. Gunnar eut l’impression qu’on lui enfonçait un couteau en plein cœur.
Il se leva soudain, renversant chaise et table, et courut à l’écurie. Il enfourcha Finn sans prendre la peine de le seller. Il chevaucha sans but, des heures durant, avant que l’idée de retourner dans la Ranga, sur les lieux de son enfance, n’émerge dans son esprit. N’était-ce pas là qu’il avait été le plus heureux ?
Il gagna notre vallée d’une seule traite. Deux jours et une nuit de voyage sans pratiquement démonter, sinon pour boire en vitesse l’eau d’un ruisseau. Arrivé à l’emplacement de notre ancienne maison, il s’écroula.
Le lendemain, Finn avait disparu. Gunnar ne s’en soucia guère : il n’avait plus besoin de cheval. Il construisit sa petite cabane de bric et de broc avec l’idée de s’installer là pour toujours.
Il se nourrissait de crabes et de poissons de vase, et quand il n’en trouvait pas, il broutait l’herbe comme un mouton. Prostré devant un feu moribond, Gunnar fils d’Éric ressassait son amertume.
Sa haine à mon égard, entretenue avec soin par son cerveau hanté, n’avait fait que croître durant ces semaines de solitude. Lorsqu’il se retrouva face à moi, en ce vingt-neuvième jour du mois de mai 1068, il mit quelques instants à me reconnaître. Il eut un haut-le-corps, avant de se jeter sur moi en poussant un grognement. Il me frappa au visage. Projeté en arrière, je me retrouvai par terre, étalé de tout mon long. Gunnar s’installa à califourchon sur mon ventre et commença à me rouer de coups.
Je me protégeais mal, épuisé que j’étais. Mon frère finit par se rendre compte de ma passivité, car il suspendit ses mouvements. Son bras, telle une masse d’armes, tremblait à quelques pouces de mon nez.
- Qu’est-ce que tu as, morphir ? dit-il d’une voix rauque, pleine de mépris. Tu ne te défends pas ?
- Je suis fatigué.
Il se leva, et je pus respirer librement.
Je me redressai, le visage en sang. Gunnar m’observait avec suspicion, pensant que ma faiblesse était peut-être jouée.
- Tu m’as trahi ! rugit-t-il.
Wulf, mon chat des enfers, m’accompagnait ; il poussa une petite plainte.
- Tu avais promis ! Ta parole ne vaut rien. Je te méprise et je te hais pour toujours, Bjorn. Tu n’es plus mon frère !
Il est bien vrai que je lui avais juré de l’emmener avec moi dans ma mission. Mais ce serment, il me l’avait extorqué – je n’avais jamais eu l’intention de tenir parole.
- Il y a eu la guerre, dis-je. Es-tu au courant ?
Interloqué, il resta muet.
- Le roi Karl du Skudland a envahi nos terres, poursuivis-je. Il s’est allié aux Vorages et…
- Est-ce possible ?
- Les combats ont été terribles. Nous avons perdu des milliers d’hommes. Père… notre père…
Les mots me manquèrent. Gunnar attendait, figé, la terreur se peignant sur sa figure.
- Il est mort au champ d’honneur, annonçai-je alors. C’était il y a trois jours, sur la frontière skudlandaise. Une flèche vorage l’a… Il n’a pas souffert.
Gunnar recula.
- Non… Non !
Mon frère tomba à genoux ; il éclata en sanglots. De grosses larmes coulèrent sur ses joues crasseuses, y creusant deux sillons clairs.
Il pleurait, pleurait sans pouvoir s’arrêter, tel un enfant. Soudain, il me lança un regard désespéré, un appel ; je me précipitai pour l’entourer de mes bras.
12:28 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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01.05.2012
Bjorn 7, la carte
Le tome 7, Les mille bannières, relate le périple de Bjorn vers les lointaines régions de l'Est, habitées par les Gols. J'ai dessiné une carte avant même d'écrire la première ligne du roman, comme je le fais souvent. La voici mise au net et agrémentée de dessins. Dans le livre, elle figure en noir et blanc, alors qu'ici je vous la propose en couleur :

12:06 Écrit par Thomas Lavachery dans Cartes du Fizzland | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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30.04.2012
Les poèmes de la saga

Le tanarbrok vu par Thomas Gilbert
Des poèmes figurent dans Les Mille Bannières (Bjorn aux armées II), comme dans tous les autres tomes de la série. Le livre se termine même sur les vers improvisés d’un chef des steppes, Tchortchi le Toundour, ce qui m’a donné l’idée de rassembler ici l’ensemble des poèmes et chansons qui jalonnent les 2112 pages de la saga.
Bjorn le Morphir
Donnez-moi de l’eau de vie
Plus que tout j’en ai envie !
Que j’en pinte ma vie entière !
Que j’en siffle après ma mort !
Et qu’on m’donne aussi d’ la bière !
Servez-m’en jusqu’à ras-bord !
J’ veux pinter ma vie entière,
Me saouler après ma mort !
Oui, picoler des bassines
Au royaume de Godinn !
(Chanson beuglée par Maga, la cuisinière)
Nous zavons lala
Nous zavons lala
Nous zavons l’âme pure
Et la lame bien dure !
Mais les demi-trolls
N’ont zamais l’ beau rôle !
Nés d’un papa homme
Et d’une trolle de mère
D’une maman humaine
Et d’un troll de père
On les conzidère
Comme des phénomènes !
Non, les demi-trolls
N’ont zamais l’ beau rôle !
(Complainte des demi-trolls fizzlandais)
Bjorn aux enfers I
Ô Tyrfing, compagne de Snorri
Maîtresse des épées.
Ils poussent encore des cris
Ceux que tu as châtiés
Aux Enfers ils supplient
Ceux que tu as tués
De ta lame plaquée d’or
Incrustée de saphirs
De ta lame de morphir
Toute assoiffée de mort.
Ô Tyrfing, compagne de Snorri
Maîtresse des épées.
(Poème anonyme en l’honneur de l’épée de Snorri le Morphir)
Notre prince Dar n’est pas un homme
Non, c’est un phénomène curieux
Je dirais qu’il est plutôt comme
Une espèce rare de demi-dieu.
Quel montagnard en montagne !
Quel cavalier en campagne !
Quel capitaine à la tête
De l’armée des conquêtes !
Quel danseur ! Quel musicien !
Quel plus beau rire que le sien !
Avec son épée Mille-Blessures
Quel technicien !
Si flamboyant dans la fête !
Si bon chrétien aussi !
Mais quelle fureur parfaite
A la bataille sans merci !
(Poème improvisé par Ketill en l’honneur du prince Dar)
Une rivière incandescente
Un fleuve de lumière
Accompagna la descente
De Snorri aux Enfers
Il le suivit sans efforts
Mais le coeur frémissant
Car le fleuve puissant
Etait la route des morts.
(Extrait de l’un des onze poèmes qui composent la Vie fameuse et héroïque de Snorri le Morphir)
Ramassant par terre les œufs des arbres
Chassant par ailleurs les vivants-cuits
Snorri fut capable de se nourrir
En poursuivant l’itinéraire
Qui le menait tout droit aux Enfers
(Vie fameuse et héroïque de Snorri le Morphir, strophe 11 du « Poème des Enfers »)
Bjorn aux enfers II
Ô morphir
Ton enfance à su faire
L’affaire des rieurs
Et bien pleurer ta mère
De honte et puis de peur
Car ton cœur plein de failles
Scellait ton avenir
Ta jeunesse craintive
T’a maintenu sur la rive
Du grand fleuve Aventure
Tu vécus sans armure
Loin du bruit des batailles
Qu’allais-tu devenir ?
Mais quand tu t’es levé
Bien des hommes ont tremblé
Ton honneur fut lavé
Tu es le plus beau blé
De tous les champs de bataille
Présents et à venir
Ô morphir
(Célèbre « Poème du morphir » dû à Egill Pêcheur-d’Orques)
Donnez-moi de l’eau-de-vie !
Plus que tout j’en ai envie !
Que j’en pinte ma vie entière !
Que j’en siffle après ma mort !
Et qu’on m’donne aussi d’la bière !
Servez-m’en jusqu’à ras bord !
(Chanson à boire. Ketill l’entonne chez les petchégols…)
Sur le drakkar
Dans la tempête
Qui prend le quart ?
Qui prend le quart ?
C’est Ragnarr !
(Comptine fizzlandaise)
Ils soupirent le beau poignard
L’épée longue en métal rare
Le magnifique bouclier
Et le casque-sanglier
Aujourd’hui je baisse les armes
Je vais faire la chasse aux charmes
De la fille du seigneur Arn
Aujourd’hui j’offre mon âme
À la fille du seigneur Arn.
(« Chanson de Gudrun », l’une des préférées du père de Bjorn)
Il faudra vous y faire
Mon fessier plantureux
A fondu aux enfers
Ah ! que je suis heureux
Ma croupe enfin s’affine
Merci madame la fouine !
(Improvisation kétillienne)
Bjorn aux enfers III
Dans le domaine obscur
Où la lumière est morte
Les méchants font une cure.
Les souffrances les plus fortes
Des supplices qui perdurent :
Les dieux feront en sorte
De les réduire en loque
Les infâmes, les impurs
Au Tanarbrok.
(Extrait de la Vie fameuse et héroïque de Snorri le Morphir)
Rabagadam ! rabagadam !
Rendons à Askul
La monnaie d’ sa pièce
Madagabar ! madagabar !
Mettons-le en pièce !
(Rengaine des anges de verre qui entourent Askul le Gros au Tanarbrok)
Auprès de Mamafidjar
Le matin existe
Et il y a des soirs.
Les dieux en artistes
Règlent les lumières
Pour que soit moins triste
Le séjour des morts.
(Extrait de la Vie fameuse et héroïque de Snorri le Morphir)
Quelle que soit l’humeur de la mer
Les Yus sauront toujours y faire.
Tangue, tangue la barcaronde
C’est pas la fin, la fin du monde !
(Chanson marine du peuple Yus)
Un jour il se présente
Le drakkar sans rameur
Tu entends la rumeur,
L’affreuse rumeur des morts :
On t’attend aux enfers.
Vas-tu te lamenter
Avant de te défaire
Du monde, de ses beautés ?
Non.
Ton visage sera digne
Tandis que tu songeras :
« J’ai eu l’honneur insigne
De grandir au Fizzland,
De mourir au Fizzland.
(« Chanson de la mort digne », signée Egill Pêcheur-d’Orques)
La vie enfante la mort
On ne peut rien y faire
La mort prolonge la vie
Ici même, aux enfers
Ici même, aux enfers !
(Paroles rituelles prononcées aux enfers à l’arrivée des nouvelles âmes)
Bjorn aux armées I
Il ne peut rien y faire
À l’approche de la guerre
Le combattant préfère
À son épouse chère
À son amour de chair
Le fin tranchant de fer
De son arme si fière.
(Poème anonyme)
Il est un gars normal
Notre nouveau jarlal
Lorsqu’il lutte à mains nues.
Mais quand l’heure est venue
De jouer de la lame,
Ses adversaires s’exclament
En pliant les genoux :
« Il est trop fort pour nous ! »
(Chanson due à Dyri fils de Thorarinn)
Bjorn aux armées II
Elle serre les dents, la fille
Du grand guerrier Alfi.
Ses yeux lancent un défi
À l’homme qui tua hier
Sa famille toute entière.
Elle est sa prisonnière.
(Poème anonyme)
Je vivais dans l’ordure
En bordure du pays.
Je vivais en odeur
D’impureté, sapristi !
J’ai pensé « Quel malheur ! » ,
J’aurai bientôt vieilli.
Il est grand temps, c’est l’heure
De réprimer mes vices,
De reprendre du service !
(Chanson entonnée par Runolf le Meurtrier)
En tout lieu où il passe, rapaces
Loups, gloutons et baleines tueuses
Se soumettent à lui et effacent
De leur face les grimaces affreuses.
Bjorn est le dieu, le roi humain,
Des animaux sans exception.
Ils l’aiment et lui mangent dans la main,
Lui vouent une singulière passion.
(Poème à la gloire de Bjorn, ami des animaux)
Le feu brûle en mon cœur.
Ce feu est un bonheur,
Ce feu est un malheur :
Je ne sais plus que penser
De ma douce fiancée…
(Chanson d’amour entonnée par Runolf)
La mort est une amie
Pour Olaf le Perdu
Elle est un peu sa mie
Elle est un peu son dû
Sa récompense à lui
Que l’amour a déçu.
(Poème anonyme)
Le destin est un fardeau
Lourd sur les épaules de l’homme.
Il plie, notre pauvre dos.
Sommes-nous des bêtes de somme ?
(Poème anonyme)
Le boulgol me manquera, riche ou pauvre,
et le goût du vieux thé.
Je regretterai le vent, les chevauchées sans but,
l’amour au débotté.
Chagur, fille de Jubkhan, laisse-moi contempler encore
ton grain de beauté !
Son souvenir, je l’emporterai dans la mort,
oui, de l’autre côté.
Ton parfum me hantera, et ton cœur véhément,
et ton souffle fruité.
Sous la forme d’un milan, je viendrai te voir, Chagur,
par une nuit d’été.
Tes habits ôtés, nous nous colleront l’un à l’autre –
tes habits ôtés !
Aray ! De mes ailes, j’effleurerai sous la lune
ton doux ventre argenté,
Et la steppe tout entière frémira avec nous
sans pouvoir s’arrêter.
(Chant de Tchortchi fils de Butu)
17:29 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Poèmes bjorniens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Mes animaux
J’ai eu beaucoup d’animaux, en particulier durant mon enfance et mon adolescence. J’ai voulu leur rendre hommage à travers un texte de souvenirs dont je lis souvent des extraits lorsque je rencontre des classes. Les élèves adorent les histoires de ces amis à poils, à plumes ou à écailles qui ont marqué ma vie… Je réponds ici à la demande de certains d’entre eux en mettant ce texte sur mon blog. Bonne lecture !

Zira, ouistiti
Itatinémaux
LA GRÂCE DE MON PÈRE
Il arrive qu’en grandissant, ou même à l’âge adulte, on devienne allergique aux animaux ; c’est paraît-il assez fréquent. Pour moi ça a commencé il y a quelques années. Les coups de langues de Nang-Nang, notre shar-peï, me donnaient des plaques rouges et faisaient gonfler mes yeux. Avec d’autres animaux il ne se passait rien ou pas grand-chose, et quand nous avons décidé de prendre un chat en 2006, je ne me suis posé aucune question.
Panku (prononcez Pang-kou) et un chartreux magnifique et facétieux. Comme écrivain, je passe beaucoup de temps à la maison et ce chat est un ami auquel je parle à longueur de journée. Or ma tendance allergique s’est réveillée. Chatouillements dans l’œil et au fond des oreilles, éternuements, rougeurs sur la peau… les symptômes sont nombreux mais supportables. On me dit pourtant que le problème risque d’empirer.
Quoi qu’il arrive, et même si je dois me bourrer de médocs dans les années à venir, je ne me séparerai pas de Panku – mon pankoudji, ma koudjiture, ma fripouille intégrale, mon fauve de maison… Mais il se peut que la seconde partie de mon existence, l’après-cinquantaine, doivent se dérouler sans la compagnie d’animaux. Une idée qui m’attriste plus que je ne saurais dire, car j’ai toujours eu des bêtes, toutes sortes de bêtes. Mes parents les adoptaient avec la plus merveilleuse insouciance.
Mon enfance s’est déroulée, pour l’essentiel, au numéro 173 de l’avenue de Messidor, à Uccle, commune du sud de Bruxelles. Dans une petite maison ouvrière agrémentée d’un jardin étroit, long de vingt-cinq ou trente pas, nous avons eu des chiens et des chats, des lapins, des cobayes, des furets, des chèvres, des choucas, des poules et des canards, des singes, des tortues… Nos meubles étaient par ailleurs garnis d’aquariums et de terrariums abritant des poissons d’Afrique, des reptiles, des batraciens et même des insectes, tels ce grillon géant et ce dytique (scarabée d’eau) que mon père élevaient en connaisseur.
Vivre au milieu de cette arche de Noé perpétuel était, pour ma sœur et moi, la plus naturelle des choses. Je ne me rendais compte du caractère inhabituel de la situation qu’en observant, à l’occasion, l’air étonné – voire légèrement dégoûté – de certains de nos visiteurs.
L’idée de ce petit livre, dédié aux animaux de ma vie, n’est pas née de mon allergie ; elle date de bien longtemps et je ne me rappelle plus comment elle m’est venue. Cependant, ce sont bien les sentiments qui m’habitent à la pensée d’un avenir sans chat et sans chien qui me font prendre la plume aujourd’hui. Le vide redouté accentue ma nostalgie d’un passé foisonnant.
Mon père n’a pas eu d’animaux à lui dans son jeune âge. Il y avait bien un chat à la maison, mais quand il nous en parlait – très rarement –, il disait toujours « le chat de ma mère ».
Il fit partie des premières générations d’élèves de l’école fondée par le docteur Decroly, le Freinet belge, à Bruxelles. Pédagogie dite active, méthode globale pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture… Chez Decroly, l’observation de la nature est mise en avant et les classes, du temps de mon père, étaient pleines de terrariums où somnolaient phasmes et autres salamandres. Sans doute le goût de papa pour la faune remonte-t-il à ses premières années scolaires. Le scoutisme, auquel il s’adonna avec passion, dut aussi jouer son rôle.
Il connaissait les noms et les mœurs d’un nombre impressionnant d’animaux. Un jour que nous étions à table, un petit oiseau que nous prîmes pour un moineau se posa sur la rampe de l’escalier du jardin. « Tiens, dit mon père, un accenteur mouchet. » L’épisode resta comme une blague entre ma mère et moi. Aujourd’hui encore, dès que nous voyons un oiseau inconnu, peu importe sa taille ou son allure, nous nous exclamons : « Un accenteur mouchet ! »
Adulte, mon père a toujours vécu avec au moins un chat et un chien – sauf pendant les années de guerre qu’il passa dans un camp pour officiers belges en Allemagne. Il aimait les setters irlandais, dont il eut je crois plusieurs exemplaires. Le dernier, une femelle nommée Plume, se distinguait par un caractère tranquille, assez rare chez les setters. Le maître avait déteint sur l’animal, il faut croire. Pour les chats, c’était le tout-venant, avec peut-être un ou deux siamois. Ce qui m’a toujours frappé chez papa, c’est sa manière d’approcher les animaux – ou plutôt de les laisser venir à lui – et puis de les caresser d’une main experte. Les chats ronronnaient au quart de tour et les chiens se pâmaient en silence.
De façon générale, ses gestes étaient beaux ; il émanait d’eux une sorte de grâce heureuse. Sa démarche, par exemple, avait un je ne sais quoi d’enthousiasmant. « Il fendait l’espace d’une manière spéciale, se souvient ma mère. Comme un navire ! »
Entre lui et ses compagnons à poils, de même qu’avec les animaux de rencontre, la complicité était entière. Je suis à l’aise avec les bêtes, certes oui ; mais je n’ai pas reçu les mêmes pouvoirs. Je ne suis pas un sorcier. Seul Michel, mon grand frère, me semble avoir hérité de la gestuelle et du magnétisme paternels.
JODY, MAURICE ET LES SOURIS BLANCHES
Marcelle, ma mère, a eu un chien quand elle était petite : Jody. C’était un braque complètement braque, comme le sont souvent les braques. Il avait tué un chaton très peu de temps après son entrée dans la famille, ce qui avait horrifié mon grand-père Falmagne. Ni maman, toute jeune, ni ses parents n’avaient la moindre expérience en éducation canine. Ce fut la foire permanente dans l’appartement ; Jody courait et sautait partout sans que personne ne sache comment s’y prendre avec lui. Il fallut se résoudre à la donner.
Mon grand-père prit la voiture et le conduisit dans une ferme des environs de Bruxelles. La petite Marcelle, qui l’accompagnait, vécut la scène la plus déchirante de son enfance.
Elle se rabattit sur des souris de laboratoires que son grand-frère, étudiant en psycho, lui ramenaient de l’université. Elle les élevait à la cave parce qu’Antoinette, la bonne, en avait peur. Cette Antoinette vaut une parenthèse. Orpheline, elle avait été élevée par les bonnes-sœurs. Elle ne se mettait jamais nue, se lavant en soulevant sa jupe et en introduisant un gant de toilette sous sa chemise. Elle terrorisait tout le monde, y compris mes grands-parents. Lorsque ces derniers rentraient tard (c’étaient de fameux sorteurs), ils craignaient la mauvaise humeur d’Antoinette. « Tu rentres la première », disait Marcel, mon grand-père. « Non, toi ! » suppliait Gabrielle, ma grand-mère.
Le seul animal que toléra jamais Antoinette, allant jusqu’à lui vouer de la sympathie, ce fut l’écureuil Maurice. Mon oncle Jean-Claude, encore lui, faisait alors son service militaire à Tervuren ; il trouva l’animal dans une chambre et le captura pour l’offrir à sa petite sœur, peut-être pour un anniversaire (il y a incertitude sur ce détail). L’écureuil vécut un moment en liberté dans l’appartement de la famille, avenue Armand Huysmans. Il avait élu domicile à l’intérieur d’une chaise paillée. Gentil, malin, il prenait la nourriture dans la main. Il suivit les Falmagne en vacances et fut installé sur la terrasse d’un gîte entouré de sapins, à Keerbergen. Il sortait et rentrait à sa guise d’une petite cage en treillis, jusqu’au jour où il ne revint plus.
Mon frère Michel a eu un écureuil roux, lui aussi, et cela pendant des années. Il l’avait trouvé inconscient sur le sol, lors d’une promenade en forêt. L’animal était tombé d’un arbre – eh oui, les écureuils tombent. Baptisé le Zécu, il avait sa cage dans la salle à manger. J’ai assisté à quelques déjeuners chez Michel, quand on ouvrait la cage du Zécu. Il sautait d’une personne à l’autre, courait dans la confiture, explosait vos tartines grillées… Un vrai cyclone.
MAMAN À LA FERME
La meilleure copine de classe de maman, Elisabeth, avait commis quelques graves bêtises, poussant sa mère à la placer dans une Maison d’enfants appelée les Cailloux. Dirigée par mon père et sa première femme Betty, qui devait mourir prématurément, cette institution regorgeait de vie et de gens intéressants. Tout le monde était très à gauche et je gage que même les animaux, aux Cailloux, avaient leur carte du PC.
Durant les vacances d’été, Elisabeth se rendait dans une ferme ardennaise, non loin de Stavelot. Le domaine appartenait à un couple d’intellectuels ayant tourné le dos à la vie citadine, Michel et Liette.
Un été, ma mère accompagna Elisabeth à la ferme et s’y plut. Elle avait alors 16 ou 17 ans. Michel et Liette, qui n’avaient pas d’enfant, la prirent en affection et lui permirent de venir aussi souvent qu’elle le voulait. Ils lui enseignèrent tout ce que ses parents, un peu immatures et farfelus, ne pouvaient lui apprendre : la rigueur, l’art et la satisfaction du travail bien fait. Maman se levait aux aurores pour traire les vaches, nettoyait l’étable ; elle se découvrit un goût réel pour les opérations de la fenaison.
À la ferme, les bêtes sont des créatures utiles, non des amis. Le chien Fifrelin restait attaché dehors et les chats ne venaient pas sur les genoux. Michel et Liette n’ont pas transmis à ma mère l’amour des animaux ; ce penchant remontait à l’enfance et s’explique sans doute – dixit maman elle-même – par une certaine solitude affective due à la timidité. Ce que la jeune Marcelle acquit à la campagne, en revanche, ce sont les qualités nécessaires pour entretenir une ménagerie. Une chose est de posséder des bêtes, une autre consiste à s’en occuper convenablement. Chez ma mère, chiens, chats, tortues, salamandres… tout le monde est choyé, scruté journellement. Dès qu’un œil coule, à l’apparition de la moindre tache suspecte, des mesures sont prises. Les cages et les terrariums sont plus propres que dans les zoos les mieux tenus.
UN CAMÉLÉON SUR L’ÉPAULE
Plus de trente années séparaient mes parents. Leur histoire déplut fortement à l’entourage de mon père, et elle atterra les parents de ma mère. Je ne vais pas m’attarder sur cette période ; disons seulement qu’avec mes grands-parents Falmagne, les choses s’arrangèrent rapidement. Ils étaient présents et heureux au mariage de Jean et Marcelle, qui eut lieu à Lavacherie, petit village des Ardennes. Entre le nom du village et celui de mon père, aucun rapport : c’est pour le gag que le mariage se fit à cet endroit.
Le conseil d’administration des Cailloux congédia mon père pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ses compétences professionnelles. Le jeune couple décida alors de prendre du champs et de s’en aller en Tunisie. Il s’agissait pour mon père de créer là-bas une nouvelle Maison d’Enfants. Jean et Marcelle s’installèrent à Hammam Lif, ville côtière de la banlieue sud de Tunis. Les étrangers y étaient très rares et le couple vécut donc parmi les Tunisiens, se liant avec un certain Abeslmam Oheda et sa famille. Une chienne déjantée, Moujik, faisait partie de l’aventure.
Maman montait à cheval sur la plage, à cru – amazone blonde qui devait attirer bien des regards. Ai-je dit combien elle est jolie ? Mon père aussi avait de l’allure ; il ressemblait un peu à Camus, en plus beau.
Le projet de Maison d’Enfants n’avançait guère, malgré les promesses répétées des fonctionnaires gouvernementaux. Un jour, mon père décida de se rendre en Algérie pour étudier les possibilités dans ce pays. Il revint bredouille. Maman l’attendait à la gare de Tunis ; lorsqu’il descendit du train, sourire aux lèvres, il portait une curieuse épaulette : un caméléon. La surprise ravit sa jeune épouse qui en oublia de s’inquiéter pour l’avenir.
C’est en Tunisie que j’ai été conçu, circonstance qui m’a toujours enchanté – comme le fait d’avoir une aïeule italienne. Pour vérifier l’état de ma mère, on injecta un peu de son urine à une lapine. L’animal mourut, et c’était la preuve qu’un bébé s’annonçait. Procédé courant à l’époque et qui paraît bien barbare aujourd’hui. Ma future venue au monde fut ainsi l’occasion d’une petite mort à laquelle il m’arrive de penser.
Mes parents quittèrent la Tunisie au mois de mai 1966, après un an d’une vie heureuse et oisive. Cette année-là aura été pour eux comme une longue lune de miel.
DES FAUVES À BRUXELLES
De retour à Bruxelles, ils s’installèrent dans un minuscule appartement ; ils n’avaient que peu de meubles et vivaient comme des étudiants, ce que mon père – 55 ans – prenait d’un cœur allègre. Assez vite, ils émigrèrent place Flagey, au quatrième étage d’un immeuble qui donne sur les étangs d’Ixelles. C’est le premier endroit dont je me souvienne. Nous avions une chatte siamoise, Taï-Taï, que je transportais d’une pièce à l’autre. La plupart des chats ont cette attitude avec les petits enfants : ils essayent plutôt de les fuir mais dès l’instant où ils sont pris, ils deviennent mous et passifs, se laissant trimballer comme des ballots. Ensuite, à la première occasion, ils filent et vont se cacher sous un meuble.
Une fois par an, le cirque Bouglione s’installait place Flagey. Les éléphants arrivaient à la queue leu-leu le long des étangs, et j’ai encore dans l’oreille les cris des fauves dans la nuit bruxelloise.
En 1968 ou 1969, mon père fit un héritage. Il avait étudié la pédagogie à Genève, à l’Institut Jean-Jacques Rousseau. Dans la pension où il logeait, il avait rencontré Lutz, un juif allemand qui l’initia au marxisme. Les deux amis ne se perdirent jamais de vue ensuite, s’écrivant de loin en loin. Après la guerre (ou pendant, je ne sais), Lutz s’installa aux États-Unis. Une relation de mon père lui rendit visite à Washington dans les années 50 et revint avec une description sinistre. Lutz vivait très pauvrement dans un sous-sol. J’ignore comment il s’en sortit ; en tous cas il connut des jours meilleurs, parvenant même à économiser de l’argent. Avant de mourir prématurément, il avait décidé que son pécule serait partagé entre ses trois meilleurs amis, dont mon père qu’il n’avait plus vu depuis des lustres. C’est ainsi que Jean Lavachery hérita de 250.000 francs belges, somme qui servit de base à l’achat de notre maison de l’avenue de Messidor.
Sans le cadeau de Lutz, l’ami communiste, mes parents n’auraient probablement jamais accédé à la propriété.
Le quartier de mon enfance est appelé le Chat. L’avenue de Messidor relie deux grandes artères : la chaussée d’Alsemberg et l’avenue Brugmann. Parmi les lieux stratégiques de ce quartier alors très paisible, je citerai le célèbre glacier Zizi et le parc Brugmann, où nous allions promener nos animaux.
BIQUETTE
C’est avenue de Messidor, vers 5 ans, que j’inventai les Petits, une bande d’animaux imaginaires qui me suivaient partout, à qui je tenais la porte et que je nourrissais pour du semblant. Le plus important de ces personnages imaginaires était Petit Grizzli ; il y avait aussi un Petit Raton Laveur et un Petit Requin-Marteau. À la même époque, je m’entretenais avec un dieu appelé Gen, abréviation de « génie ». Je l’avais oublié, celui-là, et c’est en lisant Le Petit homme et Dieu, album de Kitty Crowther, qu’il m’est récemment revenu en mémoire. Car mon Gen avait une apparence imaginaire très voisine de celle du dieu inventé par Kitty.
Posséder un jardin offrait de nouvelles possibilités. Un jour, mes parents lurent une annonce dans le journal concernant des chèvres naines à vendre. Ils appelèrent, et l’éleveur annonça qu’il lui en restait une. « Je vous l’amène, si vous voulez. » Et voilà comment Biquette entra dans notre vie.
C’était une petite créature pleine de caractère, très jouette. Elle avait une cabane au fond du jardin mais passait le plus clair son temps avec nous, dehors ou à l’intérieur. Elle me suivait dans les escaliers, au cabinet – partout. Nous l’emmenions en promenade au parc, sans laisse, sous l’œil intrigué des passants. « C’est quelle race de chien ? », nous demanda un jour une brave dame.
Elle nous accompagna bien sûr en vacances, dans une grande maison à Linkebeek. Il y a une photo où l’on me voit, fier comme Artaban, la transporter dans une brouette. Elle était ma partenaire de jeu, ma meilleure amie.
Effrayée, elle faisait un bond d’un mètre et se retrouvait sur la table, les cornes pointée vers l’ennemi – l’un ou l’autre visiteur ayant fait un mouvement brusque, un bruit suspect. Elle sentait le poivre. Ses petites cornes étaient lisses et douces comme des silex. J’adorais sa façon de me pousser, de me provoquer joyeusement, l’air de dire : « Alors quoi, on s’amuse ? »
Peu de temps après la rentrée, elle commença à marcher avec peine, à chanceler. Elle avait une maladie des os incurable que les vétérinaires appelaient couramment « maladie du pur-sang ». Il faut croire que son cas valait le détour, car le professeur qui s’occupait d’elle la montra à toute une troupe d’étudiants. J’ai en mémoire une clinique grande et froide, des bâtiments gris… Nous devions y laisser Biquette. Nous lui avions dit au revoir et étions en train de sortir quand… bêêê !
Sa maigreur lui avait permis de passer entre les barreaux de sa cage. Après ça, plus question de la laisser, même une heure. Elle rentra avec nous à la maison et, en dépit de mes prières au dieu Gen, mourut dans la cuisine, couchée dans une petite caisse près du réchaud.
C’est idiot, mais en écrivant ces lignes j’ai les larmes aux yeux. Un grand nigaud sentimental, je le suis et le resterai. Je n’ai connu Biquette que quelques mois et pourtant elle occupe une place de choix, quasiment sans égale, dans mon souvenir. Seuls la chienne Pestoune et l’ouistiti Agassi peuvent rivaliser avec elle.
Biquette est je pense le premier animal que nous avons enterré dans le jardin.
PIF, PIGOU ET LE CACATOÈS SANS NOM
Nous acquîmes une chèvre naine pour remplacer Biquette. Du sang montagnard coulait dans ses veines et, dès lors, elle ne cessait de grimper sur tout. Elle sautait sur le tank à mazout, de là elle passait chez nos voisins pour se retrouver bientôt sur leur toit… Impossible de la tenir plus d’un quart d’heure au sol. Je gage que si nous avions habité le quartier du Trocadéro, elle se serait carapatée en haut de la tour Eiffel. Elle s’échappait sans cesse ; mes parents, la mort dans l’âme, décidèrent de la rendre à la jeune femme qui nous l’avait donnée.
L’adoption d’un animal débouche le plus souvent sur un compagnonnage heureux ; il peut aussi se solder par l’échec. Tous les amoureux des bêtes connaissent ces unions manquées qui se terminent en général par le départ de l’animal.
Maman ramena un jour Pif le chien, un zinneke (bâtard en bruxellois) noir pas très grand. Elle travaillait au marché aux puces, à l’époque, où elle vendait des chemises « grand-père ». Un collègue marchand lui avait refilé le petit clebs.
Il était très nerveux et, pour ne rien arranger, je passais mon temps à lui courir après, à l’exciter plus que de raison. Je le coinçais au fond du couloir, puis j’attendais qu’il essaye de passer. À chaque tentative, je bondissais sur lui, tel un gardien de but. Je le rendais fou, littéralement. Ce jeu durait jusqu’à ce que ma mère ou mon père intervienne.
Ma sœur en avait une peur bleue. D’aussi loin qu’elle l’apercevait, elle hurlait et grimpait sur une chaise. L’atmosphère, à la maison, devenait de plus en plus électrique.
Pif avait d’autre part un ennemi cruel en la personne de Panpan, un lapin tout noir qui régnait sur le jardin. Chaque fois que le chien sortait, Panpan lui courait sus pour lui mordre le derrière, toujours au même endroit. Pif avait la fesse à vif sur un carré de la taille d’un timbre poste.
Mes parents auraient pu protéger Pif de l’agressivité du lapin, mais ils jugèrent plus difficile de changer le comportement de leurs deux enfants à son égard. Un matin, maman le rapporta à son premier propriétaire.
Le dernier souvenir que j’ai de lui est le suivant. Une de mes dents bougeait ; je l’attachai à une porte, que je refermai avec violence. La dent se détacha et tomba pratiquement dans la gueule de Pif, qui l’avala.
Des années plus tard, nous eûmes un chat : Pigou. Un petit rouquin affectueux jusqu’à l’excès, bavant à la moindre caresse, d’où son surnom : le Coccolone. Il était déjà adulte lorsque nous l’emmenâmes à Soignies durant l’été, dans une propriété superbe dont le principal attrait consistait en une ancienne carrière remplie d’eau : un petit lac bordé en partie de hautes parois rocheuses, et rempli de poissons. On se serait cru au Canada.
La plupart des chats supportent assez bien d’être transportés, de quitter un moment leur territoire. La mère de Pigou, une petite tricolore (écaille de tortue) nommée Poupouille, partait en vacances avec la plus grande insouciance. Son fils, en revanche, se révéla trop émotif. Il disparut et nous le retrouvâmes dans un arbre, tétanisé, soufflant sur nous comme s’il ne nous connaissait pas. Il ne s’en remit jamais. Rentré à la maison, il demeura prostré et malheureux. On ne pouvait plus l’approcher, le moindre son l’effrayait. Je crois me souvenir qu’il ne mangeait plus normalement. Il tomba gravement malade.
Une amie vétérinaire déclara qu’il n’y avait rien à faire pour le récupérer ; le mieux était de le piquer. Elle se chargea de l’opération, et je ne suis pas prêt d’oublier la tête de cette femme quand ce fut terminé. En dépit de l’habitude, du métier, elle était choquée. J’ai vu le même visage à mon père, un jour qu’il avait dû euthanasier quatre bébés chats d’une portée de sept ou huit. Il remontait de la cave, où il les avait noyés dans un seau. Hagard, blanc comme un linge, son aspect m’effraya.
Je reviens un instant à la maison de Soignies ; les gens qui nous la prêtaient possédaient tous les livres de Jacques-Yves Cousteau. Dans un tiroir, je trouvai une médaille dorée à l’effigie du Commandant, un objet lourd de la taille d’une petite assiette que j’eus bien du mal à ne pas escamoter. Car j’étais fan du grand homme, de ses films surtout. Leur style inimitable, fait de faux naturel et de dramaturgie plutôt efficace, a encore son charme aujourd’hui. L’épisode du village sous-marin reste un de mes préférés ; il m’évoque un peu les Fantômas avec Fufu. Mais, bon sang, que d’animaux capturés, blessés, tués ! Revoyez Le Monde du silence, c’est une boucherie.
Pour clore ce chapitre consacré à nos échecs, voici une histoire plus amusante. Maman, encore elle, acheta un jour un cacatoès. Il était très sympa, affectueux en diable. Nous pensions avoir trouvé la perle. Deux ou trois jours après son arrivée, il poussa un cri, un seul : krââââ ! Tout le monde trouva ça comique. Le lendemain, l’oiseau poussa deux cris. Le jour d’après, cinq ou six. À la fin de la semaine, les cris qui tuent se succédaient à raison de deux ou trois par minute. C’était insupportable – il aurait fallu vivre avec des boules Quies. Ma mère rapporta le cacatoès à l’oisellerie ; nous n’avions pas encore songé à lui trouver un nom.
LE MOUCHOUGUAIS
Ma sœur Mee-Kyong est arrivée de Corée le 3 février 1972. Je me suis laisser dire que, dans ces années-là, la Belgique a adopté autant d’enfants coréens que tous les États-Unis.
Le jour de la naissance de Mee-Kyong demeure inconnu. Les premiers médecins qui l’examinèrent lui donnèrent 5 ans ; on lui attribua, j’ignore comment, une date d’anniversaire : le 12 août.
Dans les premiers mois, ma sœur me suivait partout comme un poussin. Et hurlait mon prénom à tout bout de champ : « Thomayaaaaaa ! » Elle avait une sacrée voix ; à la moindre contrariété, elle s’asseyait par terre pour pleurer à tue-tête. Nous appelions ça ses « Ouin-ouin ».
Ses deux tympans étaient percés, suite à des otites non soignées. Il est probable qu’elle entendait mal depuis un moment déjà. Un merveilleux docteur-chirurgien remplaça les tympans de ma sœur et tout s’arrangea. Cependant, dans les premières semaines, son ouïe approximative avait entraîné la naissance d’une nouvelle langue : le mouchouguais.
Mee-Kyong déformait les mots français presque systématiquement. « On va faire quelque chose » devenait dans sa bouche « Onga fé quiquichô ». Rien d’extravagant, me direz-vous. Mais certains vocables se voyaient transformés d’une façon étrange, baroque. « Je voudrais » devenait « Je mouchouguais ». Pour dire « stylo » elle prononçait « antistylôde ». Quant à « Itatinémaux », c’était la version revue de « animaux ».
Le mouchouguais eut deux locuteurs, ma sœur et moi. Nous le parlions à une vitesse extraordinaire et, bien sûr, personne ne nous comprenait. Pendant un temps, avant que l’opération de Mee-Kyong ne lui permette d’apprendre le vrai français, je fus son interprète pour mes parents et pour le monde.
Si ma sœur avait vu des chats et des chiens en Corée, elle n’avait pas dû en approcher de près. L’épisode Pif montre qu’elle les fuyait comme la peste. Le temps faisant, elle finit pourtant par s’habituer aux bêtes – comment en aurait-il été autrement dans une famille comme la nôtre ? – et par les aimer. Elle devint même une passionnée.
Elle se mit à élever des lapins et des canards, dont elle s’occupait mieux que la plupart des enfants, même si elle avait une curieuse tendance à laisser leur cage ouverte. Les lapereaux s’enfuyaient, se faisaient attraper par les chats du quartier. J’en ai récupéré plus d’un in extremis, dans la gueule même d’un matou, après une chasse qui me forçait à escalader murs et clôtures. Ces négligences étaient-elles tout à fait involontaires ? Le doute existe, car Mee-Kyong aimait prendre de petits risques avec ses animaux. Elle me pardonnera si j’ose écrire qu’il s’agissait là, peut-être, d’une sorte de jeu plus ou moins conscient et un tantinet sadique.
Tenant un de nos chiens en laisse, elle lui permettait de s’approcher tout près d’un molosse éructant pour voir ce qui se passerait. Un jour, elle déposa le furet Fugue-Fugue sur la cage des ouistitis, toujours pour voir.
Ma sœur est entrée à 15 ans comme apprentie dans une animalerie tenue par deux sœurs. Elle y resta quelques années, en tant qu’ouvrière, se levant tôt et travaillant dur, entourée de chiens et de chats dont la moitié mouraient avant d’avoir trouvé preneur. En plus de l’entretien des locaux et des cages, elle toilettait. Je la revois manipulant divers toutous, les aspergeant, leur taillant le poil avec autorité dans un raffut d’aboiements et de cris d’oiseaux. Certains chiens étaient grands comme des veaux mais ma sœurette, du haut de son 1,50 mètre, n’avait peur de rien.
Depuis qu’elle vit seule, Mee-Kyong collectionne les bêtes – bien plus que moi. Elle a eu des chats et des chiens, des oiseaux, des lapins, des chinchillas, des poules (ces dernières régulièrement nourries d’omelettes)… Comme jadis Léautaud, elle a la réputation de recueillir tous les animaux ; aussi ses relations, collègues de travail et autres, ont-elles pris l’habitude de s’adresser à elle. Le lapin bélier dont on ne veut plus, les inséparables devenus encombrants atterrissent chez Mee-Kyong, incapable de dire non. Le dernier adopté en date, mort à présent, fut un chien de prairie plus ou moins édenté qui avait élu domicile dans la cabine de douche.
À l’heure où j’écris, ma sœur se contente d’un seul compagnon : un lori (sorte de perroquet du Pacifique) de 16 ans nommé Lori. C’est une femelle au plumage rouge et vert. Son sexe nous est connu parce qu’il lui prend de temps en temps de pondre un œuf. Alors que ces oiseaux ne parlent que rarement, Lori est une causeuse. L’appartement de Mee-Kyong résonne de cris perçants : « Méchant Lori ! », « Yes, Lori ! », « Lori manger ! », « Qu’est-ce que t’as fait aujourd’hui ? »… Elle aime jeter les objets par terre : couvercles, pièces de monnaie, téléphones mobiles, couverts… Elle pleurniche et miaule. L’une de ses fantaisies est l’imitation – très réussie – d’une radio déréglée.
PUZEMUZE
Physiquement, elle n’avait rien pour elle. C’était une chatte de gouttière, noir et blanc, au poil gras. Je l’avais reçue à 7 ou 8 ans, pour mon anniversaire, d’amis de mes grands-parents Falmagne. « Puzemuze » : ce nom fut trouvé par mon père, grand inventeur de mots farfelus et agréables à dire.
La petite chatte révéla très vite un caractère bien trempé et des talents de chasseuse. Tout le monde a connu de ces chats placides, peu enclins à se bouger pour attraper quoi que ce soit. Nous avons eu un gros matou à longs poils, Moosis, une crème d’animal, qui remuait à peine une oreille au passage d’une souris.
Puzemuze, c’était bien autre chose ! Durant son règne, qui dura treize ans, les rongeurs désertèrent la maison. Elle pêchait les poissons dans l’étang du voisin, capturait merles, moineaux, pigeons… Un jour, je l’ai vue revenir avec dans la gueule un ramier aussi grand qu’elle.
Un beau matin, elle disparut. Nous fîmes notre deuil de Puzemuze, pensant qu’elle avait été écrasée ou croquée par un chien. Sept moins plus tard, nous étions à table, un chat sauta du mur au fond du jardin. C’était notre Puzemuze ! Qu’avait-elle fabriqué pendant tout ce temps ? Mystère. Mon père a toujours pensé que le concierge de l’école d’à côté, éleveur de pigeons, l’avaient emmenée au diable vauvert afin de la perdre. God knows.
Puzemuze reprit ses quartiers chez nous. Elle vadrouillait beaucoup, ramenant toujours son petit gibier. Elle se battait comme un matou et j’ai le souvenir, sans doute exagéré, d’un chat constamment couvert de croûtes. Elle n’était pas vraiment aimable, ne recherchait guère les caresses. La seule personne qu’elle appréciait était mon père – l’humain qui la nourrissait. Ils entretenaient les rapports d’un vieux couple acariâtre. À l’heure des croquettes, nous entendions papa gronder Puzemuze qui, impatiente, venait de renverser son bol en grognant. Son avidité ne l’empêcha pas de conserver toute sa vie une silhouette efflanquée de mini guépard.
Ce matou manqué était néanmoins fertile. Puzemuze eut tout un tas de petits qui héritèrent de ses gênes guerriers et ronchons. Je mentirais en écrivant que je l’ai aimée. Mais quand je pense à elle, c’est toujours avec respect.
TROIS MAGASINS
J’ai visité je ne sais combien d’animaleries dans mon existence. Un séjour à Paris, par exemple, impliquait nécessairement un passage Quai de la Megisserie. Je me souviens d’une fois où j’allais présenter des dessins au magazine (À Suivre). J’avais une vingtaine d’année ; c’était dans les derniers temps de ma période BD. Ma sœur m’accompagnait, et je la laissai livrée à elle-même pendant mon rendez-vous.
Ni une ni deux, Mee-Kyong fonça Quai de la Mégisserie où elle acheta un lapin bélier ; après quoi elle s’assit à une terrasse pour m’attendre. Visiter la ville, un musée, faire du shopping… elle n’en avait cure. Seul comptait l’achat d’un énième petit poilu.
Parmi les magasins d’animaux que j’ai connus, trois ont marqué mon enfance. Le premier se réduisait à une seule pièce monacale, domaine d’un type blond, spécialiste des reptiles. Serpents, iguanes et autres varans s’offraient aux regards des curieux. Pas de caméléons ou de petits lézards sous les lampes chauffantes : seulement des bêtes aptes à impressionner le chaland. Un écriteau aurait pu figurer sur la porte : « Pour éleveurs n’ayant pas froid aux yeux. »
Les boutiques de ce genre devaient se compter sur les doigts d’une main à Bruxelles. Le hasard faisant, celle-là était située à trois rues de chez nous. Nous y allions de temps en temps avec maman, comme on se rend au zoo. Le propriétaire, aimable et compétent, répondait volontiers aux questions.
Nous n’avons jamais eu d’animaux réputés dangereux, contrairement à mon frère Michel, qui a possédé des piranhas, un boa… Élever un grand serpent n’est pas une mince affaire. Il faut le nourrir de rats qui ne peuvent être morts, sinon il ne les voit pas, ni trop vivants, sans quoi il risque une morsure, un œil crevé… En conséquence, l’éleveur se doit d’assommer les rongeurs en dosant son coup afin que ceux-ci palpitent encore. Brrrr.
Lorsqu’il partait en vacances, Michel laissait son boa en pension au magasin du type blond. L’animal y mourut d’ailleurs – sûrement pas à cause d’un traitement inapproprié.
Le Zoo d’Uccle était situé du côté de la maison communale. Tenu par un couple et leur grand fils, il s’agissait d’un lieu plus classique, extrêmement bien tenu. On y trouvait de la nourriture pour animaux, des cages, des accessoires et aussi, bien sûr, des bêtes : hamsters, cobayes, rats d’Amérique, inséparables, perroquets, poissons…
Les aquariums occupaient le fond du magasin. La pénombre, le ronronnement incessant des pompes de filtres… tout cela me plongeait dans une sorte d’extase. C’était la mode des cichlidés d’Afrique, dont maman raffolait. Il y avait toujours, dans des cubes exigus, séparés par une mince cloison, des combattants du Siam qui s’observaient d’un œil torve, drapés dans leurs somptueuses nageoires. Je leur jetais un regard pressé, puis je m’agenouillais pour contempler les aquariums du bas. Ils m’intéressaient plus que les autres car ils abritaient les créatures les plus étranges.
Des grenouilles strictement aquatiques, noires et plates, partageaient leur espace avec des congénères blanches, gonflées comme des outres. Tritons exotiques, salamandre de Chine, axolotls… les arrivages étaient fréquents et je pouvais toujours espérer découvrir une nouveauté.
Un jour que j’étais venu seul au Zoo d’Uccle, j’avisai un troupeau de salamandres sombres et verruqueuses, de vrais petits monstres, au fond d’un aquarium. « Des pleurodèles », m’apprit le fils de la maison. Je demandai le prix sans trop d’espoir ; il était raisonnable – si modique, en fait, que j’avais la somme nécessaire dans ma poche. Ne pas sauter sur une telle occasion m’eût semblé la dernière des stupidités. Je ramenai un pleurodèle à la maison.
J’ai interrogé ma mère sur une animalerie de la Chaussée d’Ixelles ; elle ne s’en souvient que vaguement. C’était pourtant un endroit à part. J’ignore ce que valent mes souvenirs, qui remontent à très loin, mais je vois un lieu sombre, du plancher, un long comptoir derrière lequel se tenait l’unique vendeur. Une odeur puissante, des cages rafistolées… Dans cet antre, je suis presque sûr d’avoir vu un grand faucon (oiseau dont je rêvais depuis la vision du film Kes, de Ken Loach), peut-être un hibou. Et j’ai gardé l’image très nette, indiscutable, d’une renarde adulte roulée en boule dans une cage près de la vitrine. Où donc le maître de céans trouvait-il de tels animaux ? À qui peut-on vendre un renard ? Ce sont les questions que je me posais.
ÉTAT SECOND
Mes parents nous lisaient des livres. En vacances, c’était même un rituel qui concernait toute la famille. Je me souviens d’un été dans le Périgord où, le soir, mon père lisait L’Ile, de Robert Merle, pour ma mère, ma sœur et moi. Dans nos choix de lectures, les histoires d’animaux avaient la part belle. Le Livre de la jungle, bien sûr ; les romans de Jack London : Jerry dans l’île, Croc-Blanc, L’Appel de la forêt. Il y eut aussi un texte réjouissant du naturaliste Konrad Lorenz, une histoire d’oies. Mais le bouquin qui m’a le plus marqué, parce que je m’identifiais absolument au héros, c’est Féeries dans l’île, de Gérald Durrell – le fondateur du Parc zoologique de l’île de Jersey, le plus célèbre zoologue anglais de sa génération.
Dans les années 30, la famille Durrell s’installa à Corfou. Et c’est là que Gérald, frère du génial Lawrence, découvrit sa vocation de naturaliste. Le livre raconte les pérégrinations du jeune Gérald dans la campagne, à la recherche de bestioles variées, sa rencontre avec un vieil homme charmant et passionné, entomologiste, poète, philosophe et Dieu sait quoi encore : Théorode Stephanides. Ce texte plein d’humour m’enchanta. Pendant un temps après sa découverte, je me rêvai un destin comparable à celui de Gerry Durrell.
Mon père termina sa carrière comme professeur de pédagogie. Il cessa ces activités en 1976. Sa vie de retraité, il la passait à peindre, à dessiner, à écrire… C’est cette existence que, inconsciemment, j’ai cherché à reproduire dans ma vie d’adulte. J’ai mis longtemps à y parvenir, mais aujourd’hui c’est chose faite, grâce à Bjorn le Morphir.
L’une des grandes préoccupations de papa était de nous trouver un lieu de vacances. Ce n’était pas si simple, car mes parents ne conduisaient ni l’un ni l’autre. Il fallait donc dégoter une maison accessible par le bus depuis la gare, proche d’un village (pour les courses) et située à proximité d’une rivière ou d’un lac (nous n’étions pas fans des piscines). Mon père s’y prenait un an à l’avance, en se servant des annuaires des Gîtes de France. Il écrivait, téléphonait assidûment… Son choix fait, il entretenait des contacts suivis avec les propriétaires du gîte, si bien qu’il finissait par être à tu et à toi avec eux. Quand nous débarquions sur place, nous étions accueillis en amis.
À peine arrivé, et sans prendre le temps de défaire mes bagages, je faisais le tour du terrain pour une évaluation. Y avait-il beaucoup de lézard ? Des souches sous lesquelles trouver des insectes ? Je passais l’essentiel du mois, ensuite, à chercher des animaux. C’était bien plus qu’un passe-temps – une obsession. Lorsque j’apercevais une grenouille sur une berge, un lézard sur un mur, mon cœur s’arrêtait de battre. J’entrais dans un état second. Toutes mes facultés étaient tendues vers ce but : capturer. J’étais déterminé, patient, infatigable… et donc je parvenais souvent à mes fins. Les bestioles remplissaient boîtes, paniers, seaux et terrariums sous l’œil bienveillant des mes parents.
Parfois, les étrangers manifestaient leur réprobation. « Laisse ces bêtes tranquilles. Pauvre grenouille, elle serait mieux dans la nature. » J’avais l’habitude de ce genre de discours. Je regardais leurs auteurs avec mépris et incompréhension. Ces gens qui ne comprenaient pas l’intérêt d’attraper et de posséder des petites bêtes étaient pour moi des extraterrestres.
Je dois avouer que l’observation passait au second plan. Contrairement à Gérald Durrell, j’étais un chasseur bien avant d’être un naturaliste en herbe. Et ma frénésie provoquait parfois des accidents. À plusieurs reprises, un petit lézard fut blessé, voire occis, par ma main trop lourde. Lorsque ça arrivait, je fondais en larmes.
Je relâchais mes captures à la fin des vacances. Pas toutes, car nous en ramenions souvent l’une ou l’autre à Bruxelles. Nous avons eu pendant deux ou trois ans une sympathique rainette, Rénaldu. Trouvée dans un figuier, si je ne m’abuse, elle était la placidité même et nous mangeait dans la main. L’année suivante, elle nous accompagna dans le Midi ; elle appela une copine et nous nous retrouvâmes avec deux grenouilles.
Je me suis un peu calmé – à peine –, mais j’ai tout de même transmis ma passion à mes fils. Nos allons en vacances dans le Lot, où ma mère possède un moulin. Avec Simon, 8 ans, nous courons bois et campagnes à la recherche de coléoptères. Nous ne sommes pas des spécialistes et ce sont, je l’avoue, les espèces spectaculaires qui nous attirent le plus. La lucane cerf-volant, mâle bien entendu, est considérée comme la trouvaille suprême, et nous nous pâmons devant un beau longicorne, un hanneton foulon ou un rhinocéros. Nous connaissons un endroit, au bord du Célé, où faire à coup sûr une moisson de hoplies bleues.
La cétoine dorée et le géotrupe stercoraire (bousier) exercent sur moi une attirance particulière, et ce depuis la prime enfance. La lumière et les fleurs pour l’une, les ténèbres et les excréments pour l’autre, l’opposition est troublante. J’aime à les réunir un moment dans un même espace : l’étincelante aplatie et le bombé obscur.
Identifier les spécimens fait aujourd’hui partie du jeu. Nous prenons aussi des tas de photos. Pas d’éther ni d’aiguilles ; les seuls coléos que je conserve proviennent d’une collection ancienne, riche d’une soixantaine de boîtes, dont ma mère fit un jour l’acquisition et qu’elle revendit bientôt à un riche industriel entiché de curiosités. Dans l’unique vitrine en ma possession, j’ai par exemple une cétoine mouchetée (stephanorrhina guttata) récoltée dans les environs de Brazzaville par un certain Monsieur Gamache, en juillet 1928.
J’énerve mes fistons avec mes conseils de vieux chasseur, dont celui-ci, qu’ils ont entendus cent fois :
Lorsque vous cherchez des animaux, il ne faut jamais privilégier une partie de votre champs visuel (ni de votre champs auditif, d’ailleurs). Ne regardez pas par terre ou sur les murets. Apprenez à observer cette neutralité des yeux, ce faux relâchement du chasseur primitif. Dès qu’un lézardeau bougera une patte, ou que ce soit – devant, à droite, en haut – vous le verrez. Votre tête s’orientera d’un mouvement vif ; votre regard se focalisera sur le petit coquin. En procédant autrement, vous ratez les trois quarts des animaux que vous croisez. Ugh !
J’avoue n’avoir jamais été très doué pour l’entretien des terrariums. Depuis que j’ai quitté mes parents, je préfère en général m’abstenir de garder les reptiles et les batraciens. Il arrive cependant que je sois incapable de résister. En 1999, alors que je séjournais dans le Périgord avec deux amis, pour monter un film, j’ai trouvé un triton marbré. C’est le plus grand triton d’Europe, une rareté.
Je l’ai baptisé Salaam Bombay et ramené à Bruxelles. La ligne rouge-orangée qui courait le long de son dos révéla que c’était une femelle. Elle semblait apprécier certaines caresses et mangeait dans la main, comme Rénaldu. Je l’ai gardée chez moi quelques années, avant de la remettre aux soins plus consciencieux de ma mère. Salaam Bombay est morte en décembre 2010. Vu qu’elle était adulte quand je l’ai trouvée, elle a peut-être vécu 15 ans, si ça se trouve. Elle a sa petite tombe dans le jardin de l’avenue de Messidor.
PESTOUNE
Nous en connaissons tous, de ces chiens tellement excités et frénétiques que la vie auprès d’eux est pénible. Ils tirent sur leur laisse, sautent sur tout le monde avec des pattes crasseuses, dérobent le moindre bout de nourriture passant à leur portée, détruisent les objets, aboient pour un oui ou pour un non. Il y en a qui fourrent leur nez entre les jambes des femmes, et pas seulement des femmes, d’autres qui veulent vous féconder le tibia. L’agressivité est un autre problème. Ces cabots qui se battent sans cesse ou qui empêchent les invités de passer le seuil de la porte sont des calamités. J’ai connu des gens qui n’osaient plus entrer dans leur cuisine parce que leur chien montait la garde. La réponse à tous ces problèmes existe : le dressage.
Il faut asseoir son autorité sur la bête, adopter un comportement ferme et immuable. Des règles, et une voix inflexible pour les faire respecter. Cela n’empêche en rien l’affection réciproque. Et de toute façon il n’y a pas le choix : un chien « méchant », un chien « fou » ne sont pas heureux, puisqu’il faut en permanence les gronder, les attacher, les museler.
Si le dressage est une science nécessaire, on a le droit de ne pas aimer le rapport de pouvoir. On peut préférer une relation équilibrée, où l’homme et l’animal cohabitent sans que l’un ne domine l’autre. Comme avec les chats ! Dans la famille, on n’est pas très porté sur l’autorité, qu’elle s’applique aux bêtes ou aux personnes. J’ai eu l’enfance la plus cool qui soit.
Le chien qui correspondait le mieux au tempérament familial, ce fut Pestoune, notre chow-chow.
Avec ma mère et ma sœur, nous étions entrés dans une animalerie – celle-là même où Mee-Kyong travaillerait plus tard. Et c’est là, dans une cage, que nous découvrîmes une boule de poils laineux, couleur rouille. Le coup de foudre ! Cependant, ma mère ne voulut pas acheter le petit chien sans demander l’avis de mon père.
Le lendemain, à l’école, ma sœur et moi étions surexcités. Nous savions que papa se rendrait au magasin dans l’après-midi. Reviendrait-il avec le chiot ? Le connaissant, je n’avais pas trop de doute. Il n’empêche, une lancinante incertitude plana sur cette journée. Je ne me rappelle plus si nous avions demandé une option sur Pestoune. Sans doute que oui. L’idée qu’elle pût être vendue à d’autres me taraudait néanmoins.
De l’école à la maison, il y avait quinze minutes de marche. La moitié nous suffit ce jour-là. Et je n’oublierai jamais la vision de ce petit chien joli, couché sur le divan du salon, nous accueillant en remuant doucement la queue.
C’est mon père qui la baptisa Pestoune. « Un mot qui veut dire "ours adolescent" en Russe », nous apprit-il. Nous le crûmes sur parole.
Alors commencèrent les années Pestoune. Elle était calme, pleine d’une sérénité contagieuse. Très jeune déjà, elle nous accompagnait sans laisse, s’arrêtant au feu rouge, évitant ses congénères agressifs. Jamais de bagarres, jamais de courses débridées. Elle n’en avait pas moins son indépendance de caractère. « Assis ! », « couché ! » sont des mots qu’elle ignora toujours avec un souverain mépris. Un dresseur professionnel se serait arraché les cheveux avec une cliente pareille.
Sa façon de vous accueillir me plaisait particulièrement. Elle approchait en vous regardant dans les yeux, bougeant la queue mais sans excès ; et si vous tendiez la main, elle la léchait un peu. Sa langue bleue, à peine humide, était d’une rare douceur. Ces bonjours de Pestoune avaient quelque chose de senti – rien avoir avec l’excitation pavlovienne des chiens ordinaires.
Elle aboyait rarement (pas tous les jours). Quand elle le faisait, c’était pour pousser un cri rauque, un seul : Wrrroufff ! On aurait cru entendre du gaz qui s’enflamme.
Elle se montrait gentille et patiente avec les enfants. Ma nièce Tamara apprit à marcher en s’accrochant à ses longs poils. Pestoune, durant ces séances, avançait lentement, comme à dessein. Pas une fois elle ne refusa d’assumer son rôle de déambulateur vivant.
Dans toute sa vie, deux personnes seulement lui déplurent ; elle grondait en leur présence. L’une était une très jolie métisse qui n’aimait pas beaucoup les animaux, l’autre un type extraverti qui les adorait. Ce dernier possédait un genre de spitz capable de pousser la chansonnette. La voix du chien, imitant celle du maître, produisait d’infinies modulations : « Hou-hou-wa-hou-iiii-hououou-youyouiiii !… »
D’après maman, l’attitude de Pestoune face à ces amis venait de ce qu’ils s’habillaient tous deux de façon excentrique, portant des bottes hautes, genre bottes de pirate, à la mode à l’époque, des chapeaux, des chemises longues et bariolées… Elle n’aimait pas les costumes.
La chatte Poupouille, que maman avait élevée au biberon, dormait souvent blottie contre Pestoune. J’ai toujours trouvé ces amitiés animales très émouvantes. Il arrivait que la petite tricolore se dresse pour enserrer le museau du chow-chow dans ses pattes avant : « Je t’aime ! Je t’aime ! »
Pestoune avait l’âme rassembleuse. Un jour, en vacances, nous faisions une promenade. Mon grand-père restait en arrière, je ne sais plus pour quelle raison, car c’était un bon marcheur. Cette dispersion de la famille ne plaisait pas à Pestoune, qui nous quitta pour aller chercher la brebis égarée. Mon grand-père fut très ému de cette sollicitude.
Elle n’accoucha qu’une seule fois, un jeudi 3 novembre, de quatre petits dont elle prit soin avec tout le sérieux qu’on pouvait attendre d’elle. L’un d’eux, Babour, une femelle, partit vivre à Boston chez ma cousine Julie. De ce que j’en sais, elle avait hérité du caractère paisible de sa maman. Nous offrîmes un autre enfant de Pestoune à nos chers voisins Manille : Wookie. Un mâle, qui malheureusement révéla en grandissant des tendances agressives. Bon sang peut parfois mentir.
Pestoune mourut à 9 ans d’une crise cardiaque. Les chiens de race font rarement de vieux os, mais là c’était vraiment trop tôt. Mon père se trouvait près d’elle quand c’est arrivé. Si j’avais dû écrire l’épitaphe de Pestoune, voilà comment je l’aurais rédigée :
Ici repose Pestoune
Chow-chow
Indépendance, sérénité, sagesse
ZIR ET ZIRA
J’ai toujours été fasciné par les singes. Je me rappelle une excursion au zoo d’Anvers pour aller voir Ursula, un bébé orang-outan né en captivité, célébrité nationale. Grand souvenir !
Il y a un restaurant dans notre quartier, Les Petits Pères, dont l’un des premiers patrons possédait un petit chimpanzé. Il l’emmenait avec lui la journée parce que sa femme ne voulait pas le garder. Et comme il ne pouvait décemment l’introduire en salle, il le laissait dans sa voiture. Ce bébé portait un lange ; il restait des heures à détruire scrupuleusement les sièges en cuir de sa cage sur roues. Moi, je passais et je repassais rue de la Mutualité pour lui faire des coucous. Je l’intéressais un moment, puis il retournait à ses destructions. J’ignore comment il s’appelait. Je crois me souvenir que l’épouse du restaurateur finit par poser un ultimatum du genre : « C’est ton singe ou moi ». Le chimpanzé disparut, de cela je suis certain.
Des années après, Mee-Kyong officiait depuis un bout de temps dans son animalerie. En rentrant du travail, elle nous apprit qu’un singe se mourait dans les sous-sols. Le lendemain, à la première heure, j’appelai ses patronnes pour demander si je pouvais m’en occuper. Elles acceptèrent. Je pris un taxi le cœur battant, espérant ne pas arriver trop tard. J’emportais une petite caisse, mon idée étant de ramener le malade à la maison et d’appeler aussitôt un vétérinaire.
Dans la cave du magasin, couché sur une table, le singe respirait encore. C’était un jeune macaque et il avait les yeux ouverts. L’une des patronnes m’accompagnait ; elle déclara, péremptoire, qu’il n’y avait plus rien à faire. Dans une heure ou deux, il serait mort. J’étais jeune et peu sûr de moi ; je me laissai persuader. Je repris mon taxi avec la caisse vide.
Le singe survécut encore deux jours et deux nuits dans ce sinistre endroit. L’avoir abandonné est un des mes grands regrets. Nous n’aurions sans doute pas pu le sauver, mais au moins aurait-il fini ses jours dans de meilleures conditions.
Quelque temps plus tard, ma sœur nous appela du magasin : une demoiselle brésilienne était là pour vendre des ouistitis. Les patronnes n’en voulaient pas ; est-ce que nous étions intéressés ? Ma mère hésita. Aucun ami des animaux n’a envie d’encourager ce genre de commerce. « Allons toujours les voir », décida-t-elle en fin de compte.
La Brésilienne, une étudiante aux longs cheveux ondulés, demeura à l’écart, silencieuse, tandis que nous approchions des singes. Ils étaient dans une boîte à chaussures percée d’une fenêtre noire. On ne les voyait pas du tout. Nous avons parlé, soulevé la boîte… Rien ne se passait ; les ouistitis restaient invisibles. Et puis, tout à coup, un petit bras se tendit au-dehors, la main ouverte. Nous prîmes ce geste pour un salut, voire un appel. C’était foutu ; nous étions conquis.
Je ne me rappelle plus du prix payé à l’étudiante, qui s’en alla ravie.
Les ouistitis, un jeune couple, entrèrent à la maison sans que mon père ne soulève la moindre objection. La femelle fut baptisée Zira, comme l’héroïne de la Planète des singes, et le mâle devint simplement Zir. Il s’agissait d’ouistitis communs, autrement appelés « à pinceaux » en raison de la touffe de poils blancs qui se dresse de chaque côté de leur tête, cachant les oreilles. 20 centimètres de hauteur, une queue annelée de 28 centimètres ; poids moyen : 235 grammes ; pelage présentant un fond gris-brun où alternent bandes sombres et claires – voilà pour la description.
Sur les conseils d’un spécialiste, Zir et Zira furent lâchés dans la pièce la plus chaude de la maison, celle que nous appelions le « petit living ». Ils passaient le plus clair de leur temps perchés sur des baffles accrochés tout en haut du mur, serrés l’un contre l’autre comme des perruches. Le soir, quand nous regardions la télé, ils descendaient nous rejoindre et se glissaient sous nos chemises. Combien de soirées ai-je passées avec une petite bête palpitante, à l’odeur surette, contre la poitrine ?
Parfois aussi, ils se postaient sur nos têtes. Zira décida un soir de s’asseoir sur le crâne dégarni de mon oncle, qui n’était pas franchement à l’aise. Tout se passa bien jusqu’à ce que la coquine décide de faire un petit pipi.
Ils n’avaient que quelques semaines en arrivant chez nous. Lorsque poussèrent leurs dents définitives, ils se mirent à ronger les meubles, urinant dans les petits trous qu’ils creusaient (une spécialité de Zir). Nous n’avions d’autre choix que de les enfermer.
Une noix de coco percée d’un trou, pendue au toit de leur haute cage métallique, leur servait de chambre à coucher. On se demandait comment ils y tenaient tous les deux, tellement la noix paraissait exiguë. Une fois installés, ils fermaient l’ouverture à l’aide d’un morceau de couverture. Ils se calfeutraient pour avoir chaud, les petits malins, une précaution qui leur évita bien des rhumes.
En complément de leur régime ordinaire, composé de fruits, de lait, de viande crue et de céréales, je leur ramenais du jardin des escargots et des araignées. En vacances dans le Midi, où ils nous accompagnaient, je les nourrissais d’alvins, d’insectes, d’écrevisses – ils se régalaient.
Je suis à mon bureau en train d’écrire et mon regard vient de tomber sur mon tapis de souris, où figure le dessin d’un loup. Ça me rappelle une anecdote. Après les chemises grand-père, maman s’était tournée vers les antiquités. Un jour, elle rentra à la maison avec sa dernière acquisition : une somptueuse tête de loup en terre cuite, peinte, d’un grand réalisme. D’aussi loin qu’ils l’aperçurent, les ouistitis se mirent à crier. Zir gonfla son pelage et montra les dents : « Yek ! yek ! yek !… Yek ! yek ! yek ! » Zira secouait la cage, sautait dans tous les sens. Aucun chien, aucun animal en chair et en os ne les avait jamais mis dans un tel état de fureur et d’inquiétude.
AGASSI
Un où deux ans après son arrivée, Zira tomba enceinte. Elle accoucha de deux petits, la nuit, dans le secret de la noix de coco. Zir se montra bientôt, tout fier, portant les bébés sur son dos. Ils mesuraient 4 centimètres, guère plus. Les poils de leur tête, plaqués sur le crâne, « coiffés » vers l’arrière, leur donnait l’air de minuscules paresseux. Nous les observions avec un émerveillement quasi religieux.
Tout se passa bien d’abord, et puis les parents se disputèrent. Nous ne comprenions rien à la scène, mais le désaccord était violent. C’est la maman, Zira, qui portait les petits quand la bagarre conjugale atteignit son paroxysme ; nous assistâmes, impuissants, à sa chute depuis la plus grande hauteur possible. Il y avait plus d’un mètre entre la branche où elle se tenait et le bas de la cage. Elle tomba sur le dos, écrasant les petits sous son poids.
Lorsqu’elle se releva, l’un des bébés demeurait en place, bien accroché, mais l’autre gisait au sol, inerte.
Nous laissâmes le petit mort dans la cage pendant un long moment. Zira le surveillait ; essaya-t-elle de le prendre, de le réveiller ? J’avoue que je ne sais plus. L’image que j’ai gardée est plutôt celle des parents, penauds, perchés sur leur branche avec le petit survivant. Le cadavre ne pouvait rester là ; je décidai de le sortir de la cage, ce que je fis aussi rapidement que possible, tel un prestidigitateur.
La mort physique ne me fascine en rien, je n’ai pas le tempérament d’un voyeur morbide. Mais le petit était tellement joli que je l’examinai à la loupe dans ma chambre. Les doigts de 3 millimètres, pourvus d’ongles, la paume des mains sillonnée d’empreintes à peine visibles, la petite figure imberbe, à la peau diaphane… je n’avais jamais rien vu de plus ravissant – l’image de la perfection.
Chaque fois que nous avons un problème avec un animal exotique, nous appelons le zoo d’Anvers. Il y a là des spécialistes, toujours prêts à répondre aux questions sans se formaliser si vous ne parlez pas flamand. Ma mère eut une conversation avec le « Monsieur Singes » du zoo concernant la dispute de nos pensionnaires, et voici ce qu’il expliqua :
Chez les ouistitis, c’est le mâle qui porte les petits sur le dos ; dès qu’ils doivent boire, il les passe à la femelle, pour les reprendre ensuite. Il est probable que Zir ait fait des difficultés à se séparer des bébés, et quand Zira les prit enfin sur elle, elle refusa de les rendre de peur de ne plus les récupérer. D’où la querelle. Ce genre de dérèglement comportemental serait plus fréquent en captivité que dans la nature.
Zira m’avait vu ramasser son bébé et, à dater de ce jour, elle se mit à me détester. Je lui avais volé son enfant ! Maman aussi était dans le collimateur, du fait qu’elle se tenait près de la cage pendant que j’opérais. Mee-Kyong et papa, en revanche, échappèrent au ressentiment de dame Zira.
Dès qu’elle sortait de la cage, je m’attendais au pire. Elle commençait par m’insulter : « Yek ! yek ! yek ! » Ensuite, elle sautait sur mon épaule pour me flanquer une gifle ou me mordre le cou, le lobe de l’oreille… Zira avait de petites dents féroces, fines comme des aiguilles.
En grandissant, le petit survivant devint une créature adorable, gentille. Les touffes de poils de sa tête s’ouvrirent comme des éventails. Ça lui faisait une espèce de chevelure qui rappelait l’impressionnante tignasse d’André Agassi, le tennisman. Je baptisai donc notre jeune ouistiti Agassi, ignorant alors qu’il s’agissait d’une femelle.
Elle partagea la cage de ses parents jusqu’au moment où, devenue adulte, elle commença à intéresser son père d’une façon que Zira ne pouvait tolérer. La situation entraîna de nouvelles disputes, et Agassi fut transférée dans une autre cage.
GRAND ZIR
L’été, nous accrochions les cages dans les arbres du jardin, à quelque distance l’une de l’autre. Agassi et ses parents échangeaient toutes sortes de petits cris et de gazouillements. L’agressivité de Zira et les problèmes de concurrence sexuelle nous retenaient d’ouvrir les cages mais il arrivait que Zir profite d’une occasion pour filer. Libre, il commençait par aller saluer sa fille, à qui il donnait deux trois bisous à travers les barreaux. Zira, restée prisonnière, fulminait à ce spectacle.
Ensuite, Zir s’en allait, grisé par la liberté et l’appel des hauteurs. Il sautait d’arbre en arbre à une allure stupéfiante, tel un super héros en miniature. Il avait à peine quitté notre jardin qu’on le voyait dans les cimes du noyer des Manille. Hop !… hop !… hop ! Il était déjà dans d’autres arbres, plus grands, plus loin. Je suivais ses exploits à la jumelle ; il se balançait, secouait les branches, arrachait les feuilles, effrayait les petits oiseaux… Ses sifflements suraigus me perçaient les tympans malgré la distance.
À l’approche d’un pigeon ou d’un merle, il poussait son cri de guerre : « Yek ! yek ! yek ! » Il ne se battait pas la poitrine à la manière des gorilles, mais l’esprit était le même : « Je suis le roi du monde ! C’est moi le plus fort ! » Ces démonstrations duraient une bonne heure, après quoi il revenait au bercail, heureux, content de lui.
Zir était très expressif. Fâché, il gonflait les poils tandis que son visage se parait d’un masque belliqueux. Il ressemblait à un samouraï de Kunisada Utagawa ou – mieux encore – à un joueur de rugby exécutant le haka. Malade, il se recroquevillait sur lui-même, chancelant au risque de tomber de sa branche. Teint grisâtre, yeux tombants, et avec ça un air de dégoût de la vie très remarquable. Impossible de ne pas le prendre en pitié.
Nous avions parfois le sentiment qu’il riait, comme ce jour où il sauta sur le dos de Yoda, le loulou de Poméranie, pour se lancer dans un rodéo autour de la table à manger. Je le revois comme si c’était hier, bien accroché aux poils roux du chien, la bouille fendue jusqu’aux oreilles.
C’est ma mère qui se mit un jour à l’appeler Grand Zir – nom amusant pour un ouistiti, mais qui convenait parfaitement au personnage, à son charisme.
Les singes ont vécu encore de longues années après mon départ de la maison. Agassi s’en est allée la première, pour une raison toute bête : habitant seule, elle n’arrivait jamais à avoir suffisamment chaud la nuit. Nous mettions plusieurs morceaux de couvertures dans sa noix de coco, nous chauffions la pièce comme il faut, et malgré ça elle attrapait des rhumes à répétition. Alors que ses parents dormaient paisiblement dès 21 heures, Agassi remuait jusqu’à minuit et plus, cherchant rageusement son confort. Il n’était pas rare qu’au matin, la moitié de sa petite literie se retrouve en bas, jonchant le sol de sa cage.
Agassi finit par succomber à une pneumonie. Si son frère ou sa sœur avait vécu, il ou elle aurait partagé sa chambre. Et je suis certain que notre Agassi serait parvenue comme ses parents au grand âge des ouistitis.
ZABIA
Zabia, la chienne shiba inu de ma mère, est morte hier à l’âge de 12 ans. Les shiba sont des chiens japonais qui ressemblent à des renards. Bons coureurs, excellents chasseurs (Zabia et sa fille Tchô-Tchô croquaient les mulots à qui mieux mieux), ils ont l’intelligence vive et une tendance à l’émotivité. Ils ne sont pas de tout repos, mais par certains côtés ils se rapprochent des chiens-chats à la Pestoune. L’une de leurs particularités est de manifester leur affection dans l’immobilité complète. Zabia posait ses pattes sur vos genoux et recevait les caresses dans une attitude figée étonnante, son profil de Oupouaout, le dieu égyptien, fendu d’un très léger rictus de contentement.
Les personnes qui s’entourent d’animaux sont plus souvent confrontés à la mort et au deuil que les autres. Quelqu’un m’a dit un jour qu’avoir des bêtes était une bonne chose pour les enfants parce que la perte d’un chien ou d’un chat prépare à celle des grands-parents, des parents… Le décès des animaux aimés réduit à une expérience formatrice, voilà bien une idée détestable.
Le jardin de l’avenue de Messidor et devenu un véritable cimetière au fil des années. Nous en plaisantons parfois en pensant aux archéologues futurs qui creuseraient cette petite parcelle de terre et y trouveraient des squelettes de chiens, de chats, de singes, d’oiseaux, de reptiles… Nous n’avons pas suivi l’exemple de Léautaud qui avait dessiné un plan de son jardin à Fontenay-aux-Roses, avec l’emplacement des sépultures. Je le regrette un peu, même s’il ne nous est jamais arrivé, que je sache, de déranger une tombe en en creusant une autre. Léautaud avait plus de raisons de s’inquiéter, lui qui eut des centaines d’amis chats et chiens, plus un merle, une chèvre, l’oie Aurel et la guenon Guenette.
FURETS
Je ne me rappelle plus d’où venait Fugue-Fugue. Je l’avais acheté dans l’une ou l’autre animalerie, et c’était le plus sympathique furet du monde. Affectueux, il vous léchait les doigts et les joues avec frénésie. Il était très joueur, aussi, courant après les balles magiques et poursuivant joyeusement vos talons.
Les furets, cousins domestiques du putois, ne restent pas tranquilles une seconde. Mouvements bizarrement coordonnés, progression en zigzag, leurs pattes avant et arrière semblent commandées par des cerveaux différents.
Mon père mit un grillage à une grande boîte accrochée au mur du jardin, convertissant un rangement pour les bottes en maison pour Fugue-Fugue. Cette cage se fermait par le haut, au moyen d’un rabat. L’un de nous (je ne dirai pas qui) ferma un jour ce rabat sur le nez de Fugue-Fugue, qui étouffa.
Comme souvent, nous voulûmes remplacer l’animal perdu par un autre. Et comme souvent aussi, le nouveau venu se révéla une déception. Acheté au marché des abattoirs d’Anderlecht, notre furet n°2 était un peu taré. Il habita un temps dans la salle de bain, où son plus grand plaisir consistait à mordre les pieds de ceux qui entraient dans la baignoire ou en sortaient. Le gronder, lui donner de petites tapes sur le derrière ne servait à rien ; il revenait toujours à la charge. Si nous avions réussi à éduquer Fugue-Fugue, à lui apprendre certaines choses, celui-ci restait sourd à tout apprentissage.
Ma sœur, partie vivre un temps à la campagne, chez un petit ami, emmena avec elle ce furet chasseur de pieds. L’animal, libre de ses mouvements, faisait de longues escapades dans la nature environnante. C’était une femelle et, un beau jour, elle rentra enceinte. Elle gonfla, gonfla d’une manière effrayante. Les petits, enfantés dans la douleur, avaient une drôle d’apparence ; ils grandirent si vite qu’en une semaine ils atteignaient presque la taille de leur mère (j’exagère à peine). J’ai assisté à l’allaitement, une orgie violente. La mère, blessée par les dents de ses enfants, amaigrie, épuisée, semblait en danger de mort. Avec quel castard avait-elle copulé pour engendrer de tels monstres ? Mystère. Un monsieur fouine, peut-être.
YODA, NANG-NANG ET LA PETITE VISITEUSE
Il y a tant d’animaux auxquels je voudrais rendre hommage : Canet-Canet, le canard parleur, grand copain de Panpan le teigneux, Moosis, le matou débonnaire, Poupouille, la chatte pygmée, Raphaël, le hamster sans cage… Mais j’aurais peur de lasser. Cependant, je m’en voudrais de ne pas évoquer encore deux chiens, qui furent d’ailleurs contemporains : Yoda et Nang-Nang.
Yoda était un loulou de Poméranie, une femelle. À l’exception de Puzemuze et des ouistitis, je ne crois pas avoir fréquenté animal plus intelligent. Elle vécut quelques années avenue de Messidor, puis Mee-Kyong l’emmena avec elle le jour où elle quitta la maison. Yoda devint son chien.
Elle boitait, suite à un accident survenu à la mer. Un cycliste avait roulé sur sa patte et ne s’était pas arrêté malgré le hurlement. Yoda suivait Mee-Kyong partout et du soir au matin… Ma sœur ne s’occupe jamais de ceux, êtres humains ou animaux, qui marchent en sa compagnie. Elle avance tout droit sans se retourner, montée sur ressorts, se fichant bien de vous perdre. Yoda connaissait l’insouciance de sa maîtresse, aussi veillait-elle à rester dans ses pas, ce qui lui demandait une attention de tous les instants. Grimper les escaliers, sauter dans les trams et les bus, éviter les voitures… tel était son lot quotidien. Elle traînait la patte, haletait, mais ne se laissait jamais distancer. Héroïque petite Yoda !
À la fin de sa vie, qui fut longue, elle connut quelques problèmes de rétention urinaire… et pas seulement urinaire. Mee-Kyong, que rien n’effraie, l’aidait d’une façon que je ne décrirai pas. Un jour que j’étais dans le tram 92, direction Uccle, ma sœur monte, suivie de la fidèle Yoda. Celle-ci me fait fête, avant de se mettre au milieu du chemin et de lever la patte sous l’œil horrifié des passagers, une douzaine de personnes. « C’est rien, c’est rien ! les rassure ma sœur. Elle croit qu’elle fait. » Elle ne mentait pas : aucune goutte ne sortit de mademoiselle Yoda. Il s’agissait d’un pipi fantôme.
Après le départ de Yoda, maman prit un shar-peï, chien à plis d’origine chinoise, dont la race remonte au moins à 2000 ans. Elle acheta le chiot, une femelle, à un éleveur français. Je lui donnai un nom inventé de consonance orientale : Nang-Nang.
Le shar-peï était un chien peu répandu en Europe dans les années 90 ; du coup, les gens ne cessaient de s’arrêter pour admirer et caresser Nang-Nang. Au marché d’antiquités du Sablon, où ma mère travaillait à l’époque, la petite créature dormait dans une caisse sous la table. Les promeneurs qui l’apercevaient fondaient sur elle et la réveillaient sans scrupule aucun pour la triturer tout en glapissant. « Ho, qu’il est mignon ! C’est quoi comme chien, madame ? » Ma mère entendait ça à longueur de journée, et l’on peut dire sans exagérer que Nang-Nang, de par son attrait, connut une enfance stressante.
Un jour, au Sablon toujours, un énorme berger allemand jaillit d’une cour pour l’attaquer. Ce furieux la mordit durement à la tête. Elle en fut traumatisée. Ma mère s’est toujours demandée si cet incident n’expliquait pas en partie le comportement ultérieur de Nang-Nang. Car si c’était une chienne aimable, joyeuse, elle pouvait en une fraction de seconde se révéler dangereuse. Elle mordit pas mal de monde : notre femme de ménage, une copine à moi, tante Cécilia, le serveur d’un bistrot où maman avait ses habitudes…
Une petite fille eut un jour la mauvaise idée de déplacer le bol de Nang-Nang, qui lui sauta à la figure. Résultat : cinq points de sutures à la joue. La maman, compagne du fils de nos voisins Manille, prit la chose avec une admirable philosophie.
Quelque temps après, Nang-Nang mordit mon père à la main. Dès son retour de l’hôpital où on l’avait recousu, il caressa la coupable avec sa main valide : aucune appréhension, pas le moindre ressentiment. C’est tout juste s’il ne s’excusait pas d’avoir eu un mouvement maladroit.
Ma mère emmena Nang-Nang au dressage pour tenter de la guérir de son agressivité, mais rien n’y fit. C’était inscrit en elle trop profondément – dans les gênes, qui sait ? La sagesse eût été de la faire piquer. Le risque d’accident était permanent, et personne ne pouvait se croire à l’abri. Seulement voilà, nous l’aimions et n’avions pas le cœur de la supprimer.
Maman lui mettait une muselière à chaque sortie, et le reste du temps nous faisions attention, observant des règles : ne pas la réveiller en sursaut, éviter de la surprendre par des gestes brusques, ne pas approcher de son bol pendant son repas…
99,9 % du temps, Nang-Nang se montrait la plus affectueuse des bêtes. Elle aura été le dernier chien de mon père, qui l’adorait. Dans les derniers mois de sa vie, papa dut faire un long séjour à l’hôpital. Il déprimait et nous cherchions des moyens de lui remonter le moral. Sa chambre se trouvait au rez-de-chaussée, ce qui nous donna l’idée de faire entrer Nang-Nang en dépit de l’interdiction formelle. Le visage de mon père quand il vit son chien passer par la fenêtre, je ne suis pas prêt de l’oublier, pas plus que les retrouvailles de ces deux-là ensuite !
Cet épisode m’en rappelle un autre. Il arrivait que notre maison fût envahie par les souris. Je me souviens d’une année où j’attrapais les souriceaux à la main par dizaines. Ils venaient voler la nourriture des singes et je n’avais qu’à saisir leur queue tandis que, le derrière en l’air, ils plongeaient le museau dans la mangeoire.
Un peu avant que mon père n’aille à l’hôpital, une énième colonie de rongeurs s’installa chez nous, s’attaquant sans retenue aux boiseries de notre vénérable demeure. À contrecœur, ma mère se résolut à prendre les mesure appropriées.
Papa, atteint de la maladie de Parkinson, vivait alors au premier étage, celui de sa chambre et de la salle de bain. Maman lui annonça qu’elle allait poser des graines empoisonnées aux endroits stratégiques. « Ah, fit mon père en palissant. En bas, tu peux, mais pas ici. » Et de confier qu’une souris apparaissait tous les jours à la même heure pour partager son repas. À la pensée que sa petite visiteuse pourrait avaler de la mort aux rats, il était paniqué.
PANKU
Un ami psy m’a confié il y a des années qu’il ne pouvait pas comprendre le comportement de certaines personnes à l’égard de leurs animaux, les bisous, les cajoleries, tout ça. J’ai opiné du chef en pensant à la tête qu’il ferait s’il me surprenait en compagnie de mes bêtes. Car je l’avoue, je suis gâteux.
Je câline Panku, mon chartreux, en me montrant aussi gaga que je l’étais avec mes fils quand ils portaient des langes. Et comme je suis tout de même un peu gêné de cette conduite, surtout en présence de tiers, j’ai trouvé une astuce : j’agonis mon chat d’injures de mon cru qui sont autant de mots d’affection déguisés. « Viens ici, méchantise, vilenie, fripouillasse ! Approche donc, sinistrose, que je te CASSE TA GUEULE ! »
J’aime aussi, dans le même esprit, lui réciter du Buffon. Le grand naturaliste adulait les chiens, considérés comme des modèles de fidélité et d’abnégation, tandis qu’il était très sévère à l’égard les chats. Dès que Panku se pointe en bâillant, émergeant d’une de ses siestes, je l’abreuve de prose buffonienne : « Les chats ont une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer… Ils n’ont que l’apparence de l’attachement ; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques… » Nullement impressionné, Panku me saute dessus et me lèche le menton, lequel se couvre aussitôt de rougeurs.
Ce chat est un trésor. Je ne vais pas décrire son caractère, les attitudes et manies qui font de lui un être unique, si différent de tous les autres chats que j’ai connus. Sans le recul du temps, je risquerais de tomber dans le gâtisme littéraire. Je dirais seulement que sa présence est pour moi un enchantement toujours renouvelé.
Lorsqu’il se tient sur mon bureau, alangui, ou bien tapi derrière mon ordinateur, prêt à lancer sa patte pour me surprendre, je pense à mon père. Il avait en permanence un chat sur sa table de travail. Et si l’animal se couchait au milieu de ses papiers, il le laissait là, préférant se contorsionner, se tordre la colonne vertébrale plutôt que de le déranger.
Uccle, le 9 mars 2011

Pigou et Puzemuze

Nang-Nang

Yoda

Panku
10:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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27.04.2012
Etonnants voyageurs
ETONNANTS VOYAGEURS
Je serai, du 26 au 28 mai 2012, au Festival international du livre & du film de Saint-Malo
Liens :
09:39 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Salons, dédicaces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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26.04.2012
Ecrivains en classe, nouvelles directives
Invitation des écrivains belges en communauté française (Belgique)
Il existe de nouvelles directives administratives relatives à l'invitation des écrivains en classe. Le professeur invitant doit désormais remplir un formulaire en deux exemplaires – l'un est à envoyer à Christian Libens, de la Promotion des lettres, avant la rencontre, l'autre est destiné à l'auteur. Pour obtenir le dit formulaire, s’adresser à M. Libens ou à moi-même.
Par ailleurs, le nombre d’heures par écrivain est à présent limité à 30. Il est donc important de faire la demande le plus tôt possible. J’ai dû, pour ma part, refuser plusieurs rencontres cette année.
Rappel des coordonnées de M. Chrisian Libens :
Chrisian Libens, "Ecrivains en classe"
Service de la Promotion des Lettres
Ministère de la Fédération Wallonie Bruxelles
Boulevard Léopold II, 44
1080 Bruxelles
Tél. : 0476 623 864

Au Collège E. Gallois, Breteuil sur Iton
14:24 Écrit par Thomas Lavachery dans Rencontres dans les classes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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23.04.2012
Photos Itatinémaux
Encore quelques images des héros d'Itatinémaux :

Sainte-Pestoune

Pestoune à son arrivée

Avec ma Biquette

Zira au jardin

Un lézard sur l'épaule de mon fils Simon

Yoda vue par ma mère
16:38 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes animaux : un texte de souvenirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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03.04.2012
Padouk s'en va

PADOUK S’EN VA
Paru en 2011, Padouk s’en va est un album qui me tient particulièrement à cœur. L’idée a pour origine un souvenir personnel. Je suis allé à l’Île de Pâques en 2000, pour faire un documentaire sur l’expédition franco-belge de 1934 (voir rubrique « Mes documentaires »), dont faisait partie mon grand-père, Henri Lavachery. Dans nos bagages, nous amenions des photographies de 1934, prisent par mon aïeul, son collègue Alfred Métraux ou encore les marins du navire Mercator. Les Pascuans d’aujourd’hui les contemplèrent avec avidité. Ces images provoquèrent une émotion que, vraiment, je n’avais pas anticipée. Des personnes se découvraient enfant, d’autres se trouvaient face à des parents disparus, aux visages oubliés. Une femme put même contempler pour la première fois l’image de sa mère, morte quand elle était petite.

Le Breton Vincent Pont et sa famille pascuane

Pascuane

Mon grand-père Henri Lavachery à l'Île de Pâques
De cet épisode émouvant j’ai tiré le sujet de mon livre, qui traite de la perte du souvenir des morts dans un monde sans photographie. Car c’est ainsi : sans le support de l’image photographique ou picturale, les visions mentales que nous avons de nos disparus s’estompent et finissent par disparaître. Cette deuxième perte est un crêve-cœur, une expérience douloureuse à laquelle mes héros de la jungle sont confrontés… et qu’ils parviennent à surmonter grâce à une idée géniale du singe Jojo.

Le docteur de la jungle

Les amis de Padouk font du bruit afin qu'il ne sombre pas dans le sommeil pour toujours

Padouk sur son lit de malade
Résumé de l’éditeur :
Padouk, un ami de Jojo de la Jungle, est très malade. Trop malade pour guérir.
Ses amis essayent tout pour le retenir, le ranimer : en vain. Padouk s’en va.
Le temps passe, la vie reprend son cours. Un jour, la sœur de Jojo s’aperçoit qu’elle a oublié le visage de l’ami défunt. C’est la panique !
Heureusement, Jojo a une idée pour que le souvenir de Padouk ne n’efface jamais jamais…
Quelques liens :
http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/44166-padouk
http://enfantipages.blog.lemonde.fr/2011/10/11/padouk-sen-va/
http://www.franceinter.fr/emission-las-tu-lu-mon-ptit-loup-padouk-sen-va-et-frida-et-diego-au-pays-des-squelettes
J’ai terminé récemment le troisième épisode des aventures de Jojo de la Jungle, qui s’intitule Jojo pète les plombs. Une image ci-dessous :

16:01 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes albums | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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02.04.2012
Une nouvelle rubrique consacrée à l'Île de Pâques
Il existe un lien entre ma famille et l’Île de Pâques, la fameuse île aux statues géantes. Mon grand-père, Henri Lavachery, fit partie d’une expédition scientifique qui explora cette terre perdue du Pacifique sud, étudia ses monuments et interrogea ses habitants pendant plusieurs mois. Son compagnon de voyage était un jeune et brillant ethnologue : Alfred Métraux, devenu plus tard l’une des grandes figures de l’ethnologie mondiale. Pour les Lavachery, l’expédition franco-belge de 1934 a pris rang de mythe familial. Mon père en parlait souvent, rempli d’une admiration éperdue pour Papiche (petit nom de Henri).
J’ai consacré mon mémoire de licence en Histoire de l’art à la carrière d’océaniste de mon grand-père, j’ai écrit un livre (Labor, 2005) et réalisé un film sur l’expédition de 34 (voir rubrique « Mes films documentaires »). Je suis tout plein de cette histoire, qui a nourri mon imaginaire et suscité mon intérêt passionné pour les récits de voyage, les cultures traditionnelles, l’anthropologie. Dans cette nouvelle rubrique dédiée à l’aventure de mon aïeul et, accessoirement, à la mienne, puisque je suis allé sur ses traces en 2000, vous trouverez des textes, des images, des dessins… Rongorongo, pukao, moai kavakava, akuaku, Makemake, Hotu Matua, Motu Nui, Rano Raraku, Ahu Tepeu... ces mots étranges, ces noms de dieux ou de lieux vous seront bientôt familiers. Bon voyage !
12:31 Écrit par Thomas Lavachery | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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30.03.2012
Ode à Patrick O’Brian
Image du bonheur :
Une petite maison battue par les vents, sur une côte sauvage. Par la fenêtre, à travers la brume mouvante, j’aperçois l’horizon marin. Je suis assis dans un bon et loyal fauteuil, au coin du feu, un chat sur les genoux. Un cigare éteint, canon endormi, repose sur une tablette en bois, à côté d’un verre de porto vieux. Conscient de cet environnement parfait, je suis néanmoins très loin de là, au large de Sydney, de Poulo Prabang, de Tristant Da Cuna… J’arpente les rues de Capetown, de Rio ou de Port Mahon en compagnie de mes amis Jack Aubrey et Stephen Maturin (mes « amis », quelle prétention !). Je suis plongé dans un roman de Patrick O’Brian.
J’ai découvert O’Brian il y a de cela cinq ou six ans. Sa série maritime, Les Aventures de Jack Aubrey (20 volumes), est devenue pour moi comme une seconde vie, vers laquelle je retourne régulièrement. Je n’ai jamais montré d’assiduité pour quelque vice que ce soit. Je fume peu, j’ai à peine touché au haschich, je ne bois qu’à l’occasion, toujours en compagnie et sans excès… La lecture de O’Brian aura été ma seule drogue durable. Je n’imagine plus l’existence sans ses livres. Si une malédiction effaçait l’œuvre bénie de la surface terrestre, je me retrouverais orphelin, et mon équilibre intime pourrait en être menacé, parole ! Jack, Stephen, Diana, Sophie, Killick, Bonden, Sir Joseph Blane et les autres sont aujourd’hui dans mes pensées journalières, placés sur le même plan, à peu de chose près, que mes meilleurs amis de chair et de sang.
Il est des auteurs que j’admire plus que Patrick O’Brian, génies supérieurs que l’objectivité me fait placer à des hauteurs inatteignables, même par lui. Cependant, il est et restera mon préféré – l’inventeur de la nourriture romanesque la mieux adaptée à mon cœur et à mon âme.
Je sais partager ma passion avec beaucoup d’hommes et de femmes de par le monde, et, parmi eux, Keith Richards. Cette proximité dans l’admiration avec le plus grand des Stones me ravit positivement.
J’ai dévoré deux fois et demie toute la série, une fois seulement dans l’ordre. Aujourd’hui, lorsque j’ai terminé un volume, je passe à autre chose. Je lis quatre, cinq… dix bouquins, avant que l’envie, le besoin lancinant ne se manifeste à nouveau. Une chaleur sourde irradie de mon plexus solaire ; je sais alors que je reprendrai bientôt du service sur le HMS Surprise.

Patrick O'Brian (1914-2000)

Les aventures de Jack Aubrey, le volume 2 de l'intégrale parue chez Omnibus

O'Brian par David Levine

Russel Crowe dans Master and Commander, très belle adaptation due à Peter Weir
10:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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14.02.2012
Sortie du Bjorn 3 en BD
Bjorn le Morphir 3 (adaptation BD), vient de sortir. 62 pages qui vont de l'épisode des aplatisseurs à l'arrivée devant la mer la mer des Narvals, au dernier étage infernal. Ci-dessous, deux pages de l'album. Thomas Gilbert s'est défoulé, je vous le garantis ! Il vient par ailleurs de m'envoyer le découpage du tome 4, qui relatera les aventures du morphir au royaume de Mamafidjar.


15:55 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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28.09.2011
Bjorn aux armées II
J'ai terminé voici quelques jours la rédaction de Bjorn aux armées II : les mille bannières. Beaucoup d'entre vous m'écrivent pour savoir quand il sortira ; le fait est que je ne le sais pas encore. Sans doute au printemps prochain, mais rien n'est sûr, car le programme de l'Ecole des loisirs sera très chargé à cette période. Je vous tiens au courant !

Ce second volet des Armées relate un long voyage que Bjorn et Gunnar, son frère, font vers le Levant, dans le but de trouver le chef nomade Tchortchi et de lui demander son aide. Le Fizzland a été envahi par les hordes skudlandaises et vorages, vous vous en souvenez, et le jarlal Bjorn a besoin d'un allié pour reconquérir le pays. Les deux frères traversent une grande forêt, rencontrent différents peuples, dont les Tyburides, les Belles-Personnes, des Gvars, des Zarques... Ils se font capturer et vendre comme esclaves sur l'immense marché de Oleh, se sauvent sur le dos du dragon Zigournir, atteignent le pays des Gols, habitants séculaires des steppes infinies... Un voyage de plusieurs mois qui est l'occasion, pour les fils d'Erik, de se retrouver et d'apprendre à se connaître. Si Gunnar était un peu le personnage oublié de la saga, ce n'est plus le cas à présent.
J'ai écrit ce livre dans la fièvre, avec un immense plaisir... comme à chaque fois que je reprends mon héros fétiche Il s'agit, selon mes plans, de l'avant-dernier volume de la saga. J'approche donc du terme, cela avec une espèce de nostalgie anticipée.
Voici, pour vous, les deux premiers chapitres du livre. Pour le reste, il faudra patienter...
1
GUNNAR
Mon frère Gunnar m’en voulait à mort d’être parti sans lui aux enfers. Il se trompait sur ma motivation, pensant que je l’avais laissé en arrière afin de retirer pour moi seul la gloire qui découlerait de la mission. Mon souci avait été bien différent : j’avais pour souci de le préserver. Descendre au fond de la terre afin d’arracher le prince Sven à Mamafidjar, reine des enfers, c’était là une pure folie. Franchement, qui aurait pu croire que je m’en tirerais vivant ?
Mon départ avait plongé Gunnar dans une rage sombre. Il avait frappé les murs, brisé des objets qui lui étaient chers. Et puis il s’était calmé. Les mois passaient et, même s’il demeurait maussade, il remplissait son rôle à la ferme de Havërr, s’occupant des bêtes, coupant du bois… Il se levait tôt et se couchait tard, pris d’une frénésie d’activité.
À l’époque, personne, hormis le roi, ne savait où je me trouvais. Gunnar, qui ne prononçait jamais mon nom, imaginait toutes sortes de destinations, cherchant à deviner quelle mission Harald avait bien pu me confier. Il m’a avoué plus tard que, dans le secret de son cœur, il espérait que j’échoue. Sa jalousie était telle qu’il eût préféré ma mort à un succès retentissant.
Vers la fin de l’année 1067, quelques semaines seulement avant mon retour, il fit un rêve dans lequel il me vit couvert de gloire. Reçu à Updala en grande pompe, j’étais fêté par le royaume entier. Le roi m’offrait une épée sans prix et me nommait chef de la horde à quinze ans. Gunnar se réveilla en sueur ; il quitta son lit, vola une grosse somme d’argent dans la cachette familiale, sella Finn, mon cheval, et partit à la faveur de la nuit.
Mon frère prit la route de l’ouest. Commença alors une vie de débauche où la joie n’avait aucune part. Il resta quinze jours à Lidarendi, dans un bouge, à boire de l’hydromel avec des laissés pour compte. Il dormait assis, devant une corne à boire, ne se levant que pour prendre part aux bagarres de poivrots. Il ne se lavait plus. Bientôt, l’idée lui vint de se rendre au Ghizmark. Partout où il passait, les gens remettaient les bâtiments en état pour affronter l’hiver. Il les regardait d’un œil morne. Lui n’avait plus de maison, plus de famille : il était devenu un vagabond.
Il n’alla pas bien loin dans le pays de Hakon II, s’arrêtant à Snaffol, petite ville frontalière connue pour son eau-de-vie parfumée. Il s’installa à demeure dans une auberge borgne fréquentée par des brigands et des filles de joie. Il se mit à fumer, à jouer aux dés. Gunnar éclusait un litre d’eau-de-vie par jour et son cerveau s’en trouvait brouillé du soir au matin, du matin au soir. C’est miracle qu’il ne se fit pas dépouiller. Je gage que son air farouche et ses manières brusques, agressives, faisaient peur.
- Et comme il m’arrivait de sortir dans la nuit pour injurier le ciel, certains me prenaient pour un loup-garou, me raconta-t-il plus tard.
Un homme hirsute, un vendeur de peaux, entra un jour dans l’auberge. Il arrivait du Fizzland et apprit à mon frère que Bjorn le Morphir était remonté des enfers avec le prince Sven, héritier du trône. Gunnar sut que j’avais reçu le pandangorgh, collier prestigieux, des mains de Harald, ainsi qu’une ferme à Sigluvik et une maison dans la capitale. Le royaume chantait mes louanges ; un avenir glorieux m’attendait au service du roi. On parlait de mon entrée dans la horde. Gunnar eut l’impression qu’on lui enfonçait un couteau en plein cœur.
Il se leva soudain, renversant chaise et table, et courut à l’écurie. Il enfourcha Finn sans prendre la peine de le seller. Il chevaucha sans but, des heures durant, avant que l’idée de retourner dans la Ranga, sur les lieux de son enfance, n’émerge dans son esprit. N’était-ce pas là qu’il avait été le plus heureux ?
Il gagna notre vallée d’une seule traite. Deux jours et une nuit de voyage sans pratiquement démonter, sinon pour boire en vitesse l’eau d’un ruisseau. Arrivé à l’emplacement de notre ancienne maison, il s’écroula.
Le lendemain, Finn avait disparu. Gunnar ne s’en soucia guère : il n’avait plus besoin de cheval. Il construisit sa petite cabane de bric et de broc avec l’idée de s’installer là pour toujours.
Il se nourrissait de crabes et de poissons de vase, et quand il n’en trouvait pas, il broutait l’herbe comme un mouton. Prostré devant un feu moribond, Gunnar fils d’Éric ressassait son amertume.
Sa haine à mon égard, entretenue avec soin par son cerveau hanté, n’avait fait que croître durant ces semaines de solitude. Lorsqu’il se retrouva face à moi, en ce vingt-neuvième jour du mois de mai 1068, il mit quelques instants à me reconnaître. Il eut un haut-le-corps, avant de se jeter sur moi en poussant un grognement. Il me frappa au visage. Projeté en arrière, je me retrouvai par terre, étalé de tout mon long. Gunnar s’installa à califourchon sur mon ventre et commença à me rouer de coups.
Je me protégeais mal, épuisé que j’étais. Mon frère finit par se rendre compte de ma passivité, car il suspendit ses mouvements. Son bras, telle une masse d’armes, tremblait à quelques pouces de mon nez.
- Qu’est-ce que tu as, morphir ? dit-il d’une voix rauque, pleine de mépris. Tu ne te défends pas ?
- Je suis fatigué.
Il se leva, et je pus respirer librement.
Je me redressai, le visage en sang. Gunnar m’observait avec suspicion, pensant que ma faiblesse était peut-être jouée.
- Tu m’as trahi ! rugit-t-il.
Wulf, mon chat des enfers, m’accompagnait ; il poussa une petite plainte.
- Tu avais promis ! Ta parole ne vaut rien. Je te méprise et je te hais pour toujours, Bjorn. Tu n’es plus mon frère !
Il est bien vrai que je lui avais juré de l’emmener avec moi dans ma mission. Mais ce serment, il me l’avait extorqué – je n’avais jamais eu l’intention de tenir parole.
- Il y a eu la guerre, dis-je. Es-tu au courant ?
Interloqué, il resta muet.
- Le roi Karl du Skudland a envahi nos terres, poursuivis-je. Il s’est allié aux Vorages et…
- Est-ce possible ?
- Les combats ont été terribles. Nous avons perdu des milliers d’hommes. Père… notre père…
Les mots me manquèrent. Gunnar attendit, figé, la terreur se peignant sur sa figure.
- Il est mort au champ d’honneur, annonçai-je alors. C’était il y a trois jours, sur la frontière skudlandaise. Une flèche vorage l’a… Il n’a pas souffert.
Gunnar recula.
- Non… Non !
Mon frère tomba à genoux ; il éclata en sanglots. De grosses larmes coulèrent sur ses joues crasseuses, y creusant deux sillons clairs.
Il pleurait, pleurait sans pouvoir s’arrêter, tel un enfant. Soudain, il me lança un regard désespéré, un appel ; je me précipitai pour l’entourer de mes bras.
2
LA CABOSSÉE
Gunnar m’invita à l’intérieur de sa cabane, où il m’offrit un bol d’eau. Il faisait sombre malgré les nombreux rais de lumière qui passaient entre les planches disjointes.
Mon frère était désespéré. Comme je n’avais malheureusement pas de temps à consacrer à son chagrin, je lui relatai succinctement les événements des dernières semaines, depuis l’assassinat de Harald jusqu’à notre déconfiture finale face aux hordes skudlandaises et vorages.
- Le roi aussi est mort, prononça-t-il. Je ne peux pas le croire…
Je poursuivis mon récit, parlant si vite que les mots se bousculaient dans ma bouche.
- Il faut les retrouver et les libérer, dit Gunnar quand il sut que les nôtres avaient disparu de Morphirskali, mon nouveau domaine.
- Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Le pays est submergé. Je gage que nos ennemis sont partout, dans chaque village, dans chaque maison ! Et puis mon devoir de jarlal est de songer au royaume tout entier. J’ai la charge du peuple Fizzlandais, tu comprends ?
- Mais… notre mère, Ingë, Sigrid… Tu ne vas pas les laisser aux mains de…
- Je n’ai pas le choix, Gunnar. Et puis je pense qu’elles sauront se débrouiller. Figure-toi que Lala s’est liée d’amitié avec le prince Arnorr du Skudland. Je suis sûr qu’on les traitera avec respect.
La confiance que j’affichais était jouée, faut-il le dire ? Car en réalité le sort de ma famille m’emplissait d’angoisse.
- Que comptes-tu faire ? s’enquit Gunnar.
Je lui parlai de Tchortchi, ce chef nomade dont j’allais essayer d’obtenir l’aide :
- C’est un Toundour des steppes. Son pays est aux confins des territoires herbeux. Un long voyage m’attend, périlleux…
Je me levai. Le plafond de la cahute était si bas qu’il n’y avait guère moyen de se tenir debout. M’approchant de mon frère, je posai la main sur son épaule.
- Veux-tu m’accompagner ? Nous ne serons pas trop de deux.
Son visage s’éclaira.
- Avant d’accepter, tu dois savoir une chose, dis-je. Hafkell le revenant est à mes trousses.
- L’assassin de Harald… mais pourquoi ?
- Le domaine que j’ai reçu du roi était le sien, avant. Il lui a été confisqué.
- Tu n’y es pour rien.
- Certes, mais Hafkell ne tolère pas que je m’y sois installé avec la famille. C’est un démon, une âme furieuse. Il ne raisonne pas avec logique.
J’avais fui Morphirskali par la voie des airs, sur le dos de Daphnir, laissant Hafkell loin derrière moi. J’espérais l’avoir semé, mais sans trop y croire, sachant combien les pouvoirs d’un revenant sont puissants.
- Le régicide a eu lieu dans la Salle des cérémonies, aux yeux de tous. Les quarante hommes de la horde étaient là, et ils n’ont rien pu faire. Voilà le genre de créature qui…
- Je t’accompagne ! me coupa Gunnar.
À ces mots, il fit le tour du logis pour rassembler ses affaires, réduites à très peu de choses.
L’air frais du dehors me fit du bien ; j’en aspirai plusieurs gorgées. Le silence de la vallée me parut plus oppressant que jamais. Je regardai alentour avec appréhension : il n’y avait personne.
Wulf se frotta contre ma jambe en ronronnant.
- Je suis prêt, déclara Gunnar, chargé d’un petit baluchon. Tu n’as pas d’armes ? Où est donc ta Mordeuse ?
- J’ai changé d’épée voici deux ans, dis-je sans autre précision. J’ai perdu ma nouvelle arme dans le bois d’Hallorm. Mais je ne suis pas tout nu, regarde !
Et je sortis un poignard à manche en os d’une poche de mon pantalon.
- C’est celui que je t’avais offert ! s’exclama Gunnar.
- Il y a bien longtemps, oui… Allons-y, à présent. Fizzland, ô Fizzland !
- Fizzland, ô Fizzland ! répéta Gunnar de sa voix enrouée, celle de quelqu’un qui a perdu l’habitude de parler.
C’était le soir, un soir clair du mois de mai 1068. Nous longions le fleuve boueux, bordé de jeunes arbustes rabougris. Une herbe jaunâtre, maladive, étouffait le bruit de nos pas. Il n’y avait pas d’oiseaux, pas d’insectes. Ce pays tant aimé demeurait plus mort que vif.
Wulf gambadait en avant, plein d’une joyeuse insouciance. Je ne cessais de me retourner pour scruter l’horizon.
- Ce chat…
- Je l’ai ramené des enfers, dis-je. Il se nomme Wulf. Je voulais le laisser auprès de Daphnir mais il m’a suivi. C’est un sacripant. N’est-ce pas, messire chat, que tu es un sacripant ?
Au nord, à une lieue environ, s’élevait la chaîne du Tuntur. L’Aggafjord, province natale de ma fiancée Sigrid, s’étendait au-delà des montagnes.
Nous traversâmes le fleuve à gué, l’eau brune montant à peine jusqu’à nos genoux. Ayant pris pied sur la grève, Gunnar sortit une pipe de sa besace et l’alluma. J’en fus étonné, tant il est rare de voir fumer un homme si jeune.
Je me dirigeai vers un défilé étroit. Traverser les montagnes nous prendrait la soirée et une partie de la nuit. Wulf pleurait ; il avait faim et je n’avais rien à lui offrir.
Il n’y avait plus aucune animosité dans le regard de Gunnar, et je m’en réjouissais. Cependant, une sorte de timidité s’était installée de part et d’autre. Deux êtres proches réunis après une longue séparation ne mettent pas longtemps, généralement, à retrouver l’ancienne complicité. C’est ce qui m’était arrivé avec Ingë, ma petite sœur, au retour des enfers. Seulement voilà, Gunnar et moi n’avions jamais été vraiment des amis.
Des pins boréals ornaient les contreforts du Tuntur ; sous nos pieds, l’herbe se faisait plus dense et soyeuse. Nous pénétrâmes dans le défilé ; la lumière et la température baissèrent d’un coup.
J’étais torse nu car j’avais abandonné ma tunique d’or, vêtement du jarlal, par crainte d’être reconnu. Me voyant frissonner, Gunnar ôta sa blouse et me la tendit. Je fis mine de refuser mais il ne l’entendait pas de cette oreille.
- Je n’ai jamais froid, assura-t-il pendant que je passais le vêtement.
- C’est vrai. Je me rappelle que tu coupais le bois torse nu en plein hiver.
Il sourit à ce souvenir.
Nous marchions d’un bon pas en échangeant peu de paroles. Les parois rocheuses étaient hautes et aussi abruptes que des murs. Si des ennemis nous surprenaient dans ce couloir, nous ferions un gibier facile.
La nuit était déjà bien avancée quand le défilé s’élargit. Les murs couverts de mousse révélèrent des centaines de cavités d’où s’échappaient des chauves-souris naines, de cette sorte qu’on appelle « nez-en-feuille ».
Un peu plus loin, nous découvrîmes une grotte. Wulf y entra sans hésiter ; nous le suivîmes. Je l’entendis laper et ronronner en même temps ; il devait y avoir une source.
Nos yeux s’habituant à l’obscurité, nous découvrîmes une salle assez grande, au sol détrempé. L’eau coulait le long d’un mur bosselé où je posai la main.
Nous nous désaltérâmes avidement. Wulf se frottait les moustaches avec grâce, ses ronronnements allant crescendo. Il avait oublié sa faim.
- Il y a quelqu’un, souffla Gunnar en dégainant son épée.
L’homme était couché en boule au fond de la grotte.
- Holà ! lança mon frère.
Aucun mouvement. L’inconnu demeurait immobile et muet. Nous nous approchâmes avec prudence ; je fis mine de toucher la main inerte du gisant, mais Gunnar m’écarta, préférant le faire lui-même.
- Il est glacé, déclara-t-il.
- Mort ?
- Tout ce qu’il y a de plus mort.
Nous traînâmes le corps dans la lumière. Il s’agissait d’un homme jeune, un garçon de notre âge. Il avait les cheveux sombres et légèrement bouclés, comme Gunnar, et un visage proche du mien par sa forme allongée. Il aurait pu être notre frère, un frère bien bâti et plus beau que nous deux.
- On dirait un ange, observa Gunnar.
Un bout de flèche sortait de l’abdomen du garçon, qui avait également une entaille profonde au niveau du coude. À ses habits – blouse teinte en bleu, bandes molletières de même couleur –, nous reconnûmes un habitant de l’Aggafjord.
- Pourquoi est-il venu mourir ici, je me le demande.
- Il faut l’enterrer, dit Gunnar.
- Recouvrons-le de pierre, plutôt.
Ce travail ne prit pas longtemps. Quand ce fut terminé, je prononçai une prière rapide, avant de prendre le chemin de la sortie.
- On a oublié son épée, dit Gunnar.
Elle était couchée dans la boue, à quelques pas de l’endroit où nous avions trouvé le corps. Mon frère la ramassa et l’enfonça entre les pierres de la sépulture, telle une croix. Saisis d’une impulsion, je la déplantai aussitôt.
Gunnar m’observait avec curiosité tandis que je soupesais l’épée. La lame, dépourvue d’inscription, n’avait qu’un seul tranchant ; elle portait de nombreuses traces de coups. Sur le pommeau en bois j’aperçus des trous de vers. Une arme de pauvre, à n’en pas douter, et qui remontait à deux générations au moins. Je décidai de la garder.
Gunnar ne fit aucune remarque lorsqu’il me vit partir avec l’épée du mort. Mais je savais qu’il n’en pensait pas moins.
- Je ne pourrais l’expliquer, mais je ressens quelque chose pour cette arme, dis-je, alors que nous reprenions la route. Je l’ai bien en main.
- Elle a vécu.
- Elle me plaît ! Et je suis certain que le garçon serait heureux de savoir qu’elle va poursuivre sa carrière…
- Dans la main de Bjorn le Morphir ! Il est vrai que c’est un beau destin pour un tel racloir. Comment vas-tu l’appeler ?
- La Cabossée, décidai-je.
10:01 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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27.09.2011
Un nouveau Jojo !
Un nouvel album de Jojo de la jungle sortira bientôt à l'Ecole des loisirs. Une histoire très différente de la première : plus émouvante que drôle. Elle a pour titre Padouk s'en va. C'est Denis Roussel, une fois encore, qui s'est chargé des couleurs. Dans les librairies le 13 octobre/12 euros. Je consacrerai un dossier spécial à cet album dans les semaines qui viennent, car se genèse est assez particulière...
17:37 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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11.09.2011
J'irai voir les Sioux
J'irai voir les Sioux, album, est paru le 6 mai à l'Ecole des loisirs, dans la collection Archimède. Il s'agit d'une nouvelle que j'ai illustrée moi-même. L'histoire se passe au XIXe siècle aux Etats-Unis ; elle met en scène un jeune garçon, Billy Vos, qui va avoir affaire aux Sioux. Pour un résumé du livre, des détails sur son écriture et pour voir un choix d'illustrations, consultez la rubrique "Mes albums". J'irai voir les Sioux, l'Ecole des loisirs, coll. Archimède, mai 2011, 13,50 euros.
18:13 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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20.02.2011
Bjorn le Morphir, édition illustrée !
Ca y est, le morphir illustré est dans les librairies. Nouvelle couverture due à Denis Roussel, une quarantaine d'illustrations que j'ai réalisées avec passion, révision du texte - il s'agit d'une réédition au sens plein du mot. Pour plus de précisions sur cet ouvrage ainsi que sur mes idées concernant l'illustration de roman, reportez-vous à la rubrique "Le morphir illustré". Bonne lecture !
11:28 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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19.02.2011
Bjorn le Morphir 2 : la BD est sortie !
L'adaptation BD se poursuit ! Le tome 2 de la saga est sorti sous le titre Bjorn le Morphir 2. L'histoire va du début de Bjorn aux enfers I jusqu'à l'épisde des aplatisseurs dans Bjorn aux enfers II. Comme je l'ai écrit précédemment, nous devons adapter tout le Cycle des enfers en trois albums BD, ce qui nous oblige à resserrer beaucoup, mais je pense que l'histoire tient bien la route et que Thomas Gilbert a vraiment fait les bons choix. Bonne lecture ! Bjorn le Morphir 2, Castermen/l'Ecole des loisirs, janvier 2011, 13 euros.
11:52 Écrit par Thomas Lavachery dans ACTU, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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18.02.2011
saga

Une saga viking
J’ai créé le personnage de Bjorn le Morphir en 2002. Le premier épisode reprend les grandes lignes d’une histoire que j’avais racontée à mon fils aîné, Jean, quelques mois auparavant.
La série, écrite à la première personne, compte aujourd’hui six volumes publiés à l’école des loisirs :
Bjorn le Morphir (2004)
Présentation de l'éditeur : La neige est méchante en cet hiver 1065, elle a décidé de s'en prendre aux hommes. Elle envoie ses légions de flocons de la taille d'un roc sur le Fizzland, avec pour mission d'engloutir les villages vikings et tous leurs habitants. Afin d'échapper à la Démone blanche, Bjorn et sa famille se claquemurent dans la salle commune de la maison de son père, Erik, le colosse sans peur. Tous se préparent à supporter un siège qui risque de durer de longs mois. Lors de cette épreuve exceptionnelle, chacun va dévoiler son coeur et son courage. À l'exception de Bjorn. Lui ne se révèle pas, il se métamorphose. Ce jeune garçon timide et craintif, dont le nez coule comme une source, maigre comme un oisillon et pas très doué pour les armes va brusquement se transformer en un combattant redoutable. Par quel miracle ? Bjorn serait-il un morphir ? Lui-même en doute.
Bjorn aux enfers I : le prince oublié (2005)
Présentation de l'éditeur : "Je t'attends Morphir". Personne n'a oublié le message du roi Harald adressé à Bjorn à la fin de "Bjorn le Morphir". Un message aussi énigmatique qu'inquiétant. Quel genre de mission allait donc être confiée au jeune Viking ? Elle a de quoi faire frémir. Le souverain lui ordonne de descendre au fond de la terre afin d'arracher son fils, le prince Sven, à la cruelle Mamafidjar, reine des enfers. Cela n'a rien d'une promenade de santé, mme pour un morphir aux pouvoirs exceptionnels. Heureusement, Harald encourage Bjorn à s'entourer de compagnons de son choix. Un guerrier au coeur tendre, une fiancée pleine de fougue, un demi-hirogwar, une chèvre et un bébé dragon souffreteux feront donc partie du voyage. Lors de cette descente aux enfers, le jeune Viking va mettre à l'épreuve ses qualités de chef et se découvrir de nouveaux pouvoirs insoupçonnés.
Bjorn aux enfers II : la mort du loup (2005)
Présentation de l'éditeur : "Ce que vous avez traversé avant, toi et tes amis, ce n'était rien: une promenade de santé. Et je ne plaisante pas... "Malgré les avertissements du fantôme de grand-père Sigur, souvenez-vous avec quelle détermination le Morphir et ses compagnons s'étaient engouffrés dans le trou puant de la Porte des Enfers, à la fin du premier tome de "Bjorn aux Enfers". De l'autre côté, les galeries étouffantes ont cédé la place aux étendues glacées peuplées de créatures infernales... Les serpents de morve, les terribles aplatisseurs aux pattes en forme de pilon et les fouines suceuses de sang harcèlent les membres de la troupe. Bjorn et ses compagnons serrent les rangs, toujours prêts à risquer leur vie pour sauver l'un des leurs. Malgré leur bravoure, la traversée de ce premier étage des Enfers s'annonce impossible sans l'aide de ses habitants, les mystérieux Petchégols. Eux seuls connaissent les secrets des flammes grises, des âmes libérées et des aplatisseurs. Entre leur chef incontesté, la vieille Ama qui mène son monde avec une ferme douceur, et le jeune Bjorn le Morphir va naître une amitié au-delà des mots...
Bjorn aux enfers III : au cœur du Tanarbrok (2006)
Présentation de l'éditeur : "Le prince Dar possède une avance que tu ne pourras pas rattraper, ou alors il faudrait que tu te mettes à voler comme un oiseau..." Le fantôme de grand-père Sigur ne croyait pas si bien dire, quand il sermonnait ainsi le jeune Morphir, à la fin du second tome de Bjorn aux enfers. Après avoir pris congé des infernautes, Bjorn et ses compagnons se préparent à découvrir un nouvel étage des enfers. L'étage aux oiseaux. Il leur faudra croiser le fer avec les hérons, subir les assauts des terribles griffons ou encore éviter de donner prise aux voraces chenildars pour se rapprocher un peu plus de l'étage des supplices. L'enfer des enfers. Le Tanarbrok. Partout les précèdent les traces du passage de l'infâme Dar et de ses hommes. Et comme si cela ne suffisait pas, une autre épreuve attend Bjorn. Sigrid... Sa fiancée... Sa chère Sigrid a disparu...
Bjorn aux enfers IV : la reine bleue (2008)
Présentation de l'éditeur : Bjorn, la cuisse transpercée, Ketill le Rouge, la face tuméfiée, Svartog le demi-hirogwar, blessé au ventre, et Sigrid épuisée... A la fin du tome III de Bjorn aux enfers, le morphir et sa bande sortaient victorieux mais terriblement affaiblis de leur combat contre le prince Dar. Pas de repos pour les braves, car le plus dur reste à venir. Il leur faut maintenant aller au bout de leur mission : traverser le sixième et dernier étage des enfers, affronter Mamafidjar sur ses terres et lui arracher le prince Sven. Gare ! La reine des enfers dispose d'alliés d'une trempe peu commune, les Yus, fils d'espadons et marins émérites, ainsi que les Elfes doués d'une résistance à toute épreuve. Bjorn aura-t-il assez de ses talents de morphir pour les affronter ? Pas si sûr... A moins de trouver en lui des ressources insoupçonnées, incontrôlables et terrifiantes... Le dénouement est proche, et voilà que résonne la prédiction d'Ama : "Deux des quatre périront." La mort plane sur Bjorn et ses compagnons comme jamais... La mort ? ou seraient-ce les morts ?
Bjorn aux armées I : le Jarlal (2010)
Présentation de l'éditeur : L’agresseur portait un masque de la Saint-Magnus, une figure de diable, et un chapeau à cornes. Tandis qu’il poignardait Harald Ier, il riait à gorge déployée.
Un démon, pour sûr ! Après ce terrible attentat, le vieux roi viking est au plus mal et fait appeler le morphir à son chevet. À peine Bjorn a-t-il eu le temps de profiter de l’affection des siens, de sa gloire toute neuve et des cadeaux offerts par Harald Ier après son expédition victorieuse aux enfers, que le voilà reparti. Sans attendre, il galope à bride abattue vers la capitale avec, à ses côtés, son ami le demitroll Dizir.
Sur la route, les nouvelles sont préoccupantes.
Des troupes ennemies se massent aux frontières et les royaumes voisins s’apprêtent à envahir le Fizzland.
La guerre est imminente. Harald Ier doit se hâter de désigner un jarlal, un guerrier plein d’expérience qui le remplacera à la tête des armées. Ghizur-Loup-Blanc et Bardi le Borgne paraissent les meilleurs candidats au poste suprême. Pour Bjorn, cela ne fait aucun doute…
Et si le morphir se trompait ?
09:56 Écrit par Thomas Lavachery dans Bjorn le Morphir, une saga | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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17.02.2011
A propos du morphir

Qu'est-ce qu'un morphir ?
Le terme morphir désigne une certaine classe de héros nordiques, la plus rare. Le morphir se distingue par l’évolution soudaine de son caractère et de ses aptitudes physiques : d’abord peureux et malingre, il se "lève" un beau jour pour devenir un guerrier d’exception.
Bjorn a appris l’art du combat la nuit – dans ses rêves – en affrontant un guerrier sans visage. Il se sert ensuite de ses nouveaux talents pour vaincre l’envoyé de la neige, le guerrier de glace, une action qui stupéfie son entourage. Bjorn était regardé comme un être faible et sans avenir, et voilà qu’il se bat comme un démon… Serait-il un morphir ? La question est posée par Hari le Pêcheur, serviteur de la famille. Le doute subsiste un moment. Au début, Bjorn lui-même n’ose pas croire qu’il est un morphir.
Arrive le jour où, ayant échappé à la neige, il affronte le prince Dar, meilleure lame du pays, en duel. L’épisode est compté à la fin du premier livre. Le jeune Bjorn vient à bout du prince (lequel est en réalité un loup-garou) sous les yeux du roi Harald, et son statut de morphir est reconnu par tous.
Le plus célèbre morphir fizzlandais est Snorri fils de Kar (952-1006). Auteur de nombreux exploits, il descendit aux enfers pour en ressortir, une année après, les bras chargés d’or. Son voyage infernal préfigure évidemment celui que Bjorn et de ses compagnons – Sigrid, Ketill le Rouge, Svartog l’hirogwar et le dragon Daphnir – effectueront plus tard, et qui est relaté dans le Cycle des enfers.
15:58 Écrit par Thomas Lavachery dans Bjorn le Morphir, une saga | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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15.02.2011
2 questions collectives
Très cher Mr Lavachery,
Nous voulons vous poser deux questions. Merci de nous répondre quand vous le pourrez. 1. Parmis tous vos personnages, dans lequel vous vous identifiez le plus ? 2. D'où vous êtes venue l'idée du mot "morphir" ? Louise, Oriane, Dana, Laura, Raphaël, Nathan, Noam, Ariel, Sascha, Noy, Leo, Emilie, Nitzan, Noa, Maeva, Max et Nathan. A jeudi dans notre école !
Hello vous tous,
C'est à Bjorn que je m'identifie le plus, logiquement. Sa façon de voir le monde, ses rapports avec les autres, ses doutes - tout cela me ressemble assez. Pour les aspects héroïques du personnage, il s'agirait plutôt de ce que j'aimerais être ou pouvoir accomplir. Je n'ai rien d'un héros ! Cela étant, je m'identifie un peu à tous mes personnages. Un romancier est un peu comme un acteur qui interpréterait tous les rôles d'une pièce et qui, pour y parvenir, donne une part de lui-même à chacun d'eux. Pendant le temps de l'écriture, je m'identifie aussi à mes méchants...
Morphir est un terme inventé, bien sûr ; je l'ai forgé sur la base du mot "métamorphose".
Salut à tous et à jeudi !
Thomas
09:56 Écrit par Thomas Lavachery dans Questions des lecteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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14.02.2011
Dossier J'irai voir les Sioux

Il y a quelques années, je cherchais des sujets de documentaires après mon film sur l’expédition de mon grand-père à l’île de Pâques, l’Homme de Pâques. Je suis allé trouvé mon amie Francina Forment, alors conservatrice de la section Océanie des Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. J’espérais qu’elle me donne le nom d’un personnage historique ayant joué un grand rôle en Océanie, un belge ou alors une figure autochtone, sur lequel on aurait suffisamment de renseignements. Il fallait aussi une certaine richesse iconographique. Elle a séché sur ce coup, mais après un moment elle a dit : « Il y a le Père De Smet ».
Ce dernier n’avait rien à voir avec l’Océanie ; c’était un jésuite belge ayant fait carrière aux Etats-Unis – une légende de l’Ouest, me dit Francina en substance. Je me renseignai sur l’homme, et très vite je me rendis compte de son importance. Il avait connu une vie d’aventures, romanesque en diable. Venu en Amérique pour évangéliser les Indiens, il s’était lié à de nombreuses tribus ; son courage, son humour, son honnêteté, son physique (c’était un colosse aux cheveux clairs, aux yeux d’azur, doté d’une voix de baryton impressionnante), tout avait fini par lui conférer un statut à part. Il intervint pour faire signer de nombreux traités de paix, devint l’ami de Sitting Bull, dont il reçut un calumet qui vient – je l’ai appris par hasard – de renter en Belgique pour prendre place dans la vitrine d’une descendante du Père De Smet.
Il y a au moins une ville qui porte son nom aux States, une rivière aussi. Son action mémorable n’était pas sans ambiguïté, puisqu’il poussait les Indiens à déposer les armes, ce dont les colons profitaient immédiatement pour envahir leurs territoires au mépris des traités. Quel sujet ! Quel personnage ! Avec l’appui de mon producteur, Novak Prod (nous travaillons en ce moment à un projet d’adaptation de Bjorn le Morphir), nous avons fait des pieds et des mains pour monter le film, obtenant une aide importante de la Communauté française… mais finalement le projet est tombé à l’eau. Pas. Il faut dire que nous étions ambitieux, envisageant deux tournages aux Etats-Unis (un en été, l’autre en hiver), des reconstitutions…
Depuis lors, je n’ai jamais cessé de penser au Père De Smet, me plongeant de temps à autre dans l’un de ses ouvrages – il écrivait bien, et ses récits de voyages, allègres, pleins de vie et de renseignements ethnographiques, valent le détour. Il serait bon que quelqu’un songe à les rééditer.
Lorsqu’on me proposa d’écrire une nouvelle pour la collection Archimède, à vocation pédagogique – la collection, pas mon texte –, j’ai aussitôt eu l’idée d’utiliser un épisode de la vie du Père De Smet. L’histoire que j’ai écrite s’inspire d’un voyage qu’il a fait en 1839 chez les Sioux Yanktonais, dans le but audacieux de leur demander de cesser leurs raids meurtriers contre les Potowatomies, Indiens auprès desquels il avait été dépêché par ses supérieurs. J’ai repris pas mal de détails, des descriptions, mais bien sûr j’ai changé l’essentiel. Le héros, d’abord, n’est pas un jésuite mais un orphelin de treize ans. Celui-ci, accompagnant un Père jésuite nommé Verboom, va faire quelque chose, accomplir un acte d’héroïsme, qui est pure invention de ma part…
Voici le texte de la 4ème de couverture :
En 1839, les Indiens Potowatomis ont été chassés de leurs terres du Michigan par les Blancs. Ils se retrouvent dans l’Iowa, aux confins du territoire des Sioux. Ces derniers, qui sont parmi les dernières nations libres, leur font la vie dure. Ils surgissent comme l’éclair au milieu des campements potowatomis, tuent et scalpent quelques hommes, avant de repartir en hurlant. Un jour, une délégation de Potowatomis demandent au Père Verboom, un jésuite, de se rendre chez les Sioux pour obtenir la paix. Le religieux accepte et part sans attendre, accompagné d’un garçon dont il est le tuteur : Billy Vos. Après une croisière mouvementée sur le Missouri, les voyageurs s’enfoncent dans les terres vierges. Ils parviennent au camp des Sioux Yanktonais. C’est là, devant les « sauvages » rassemblés, que le jeune Billy va accomplir un geste fou…
En 1839, les Indiens Potowatomis vivent aux confins du territoire des Sioux. Ces derniers leur font la vie dure ; ils surgissent comme l’éclair, tuent et scalpent quelques hommes, avant de repartir en hurlant.
Un jour, une délégation de Potowatomis demande au Père Verboom, un jésuite, de se rendre chez les Sioux pour obtenir la paix. Le religieux accepte et part sans attendre, accompagné d’un garçon dont il est le tuteur : Billy Vos.
Après une croisière mouvementée sur le Missouri, les voyageurs s’enfoncent dans les terres vierges. Ils parviennent au camp des Sioux Yanktonais. C’est là, devant les « sauvages » rassemblés, que le jeune Billy va accomplir un geste fou…
Extrait du livre :
Les cris venaient de partout à la fois. « Les Sioux ! Les Sioux ! », voilà ce qu’on entendait. C’était la même histoire à chaque printemps : les terribles guerriers arrivaient du nord pour tuer.
Je me cachai avec mon ami Deux-Serpents dans un fourré. Une femme et un vieil homme s’y trouvaient déjà. Nous attendîmes tous les quatre, pétrifiés par la peur.
Encore des cris. Des bruits de course, de galopades ; puis, le silence. Les minutes passent sans que personne n’ose bouger. Finalement, je jette un regard à Deux-Serpents, qui hoche la tête de manière entendue. Nous nous apprêtons à sortir, quand un cavalier passe en trombe en poussant des hurlements.
- Il avait un scalp, chuchote Deux-Serpents un peu plus tard.
Je n’avais rien vu ; j’avais le vertige et une envie furieuse de soulager ma vessie.
Des maisons saccagées, des femmes et des enfants errants en silence, l’air hagard… Les hommes, quant à eux, discutaient par petits groupes. L’un brandissait un casse-tête, l’autre, un fusil rouillé ; la plupart restaient les bras ballants, honteux d’avoir eu si peur.
Nous apprîmes de la bouche d’une fillette que deux jeunes hommes avaient été tués et scalpés. Soudain, un groupe s’ébranla, prenant la direction de l’église. Tout le village leur emboîtait le pas, et, bien sûr, Deux-Serpents et moi, nous suivîmes le mouvement.
Je me nomme Billy Vos et, à l’époque de ces événements, au printemps de 1839, j’avais treize ans. Je n’avais jamais connu ma mère ; quant à mon père, trappeur de son état, il m’avait laissé à un jésuite, le Père Verboom, qui se chargeait de mon éducation. Je vivais à Council Bluffs, Iowa, auprès des Indiens Potawatomis.
Le Père Verboom, personnage colossal, doté d’un ventre énorme, dur comme la pierre, s’employait à faire des Potawatomis de bons catholiques. Il n’y parvenait pas vraiment, mais les Indiens l’appréciaient beaucoup. Ils admiraient sa force, son courage, appréciaient son humeur égale et sa franchise. Personnellement, j’aimais le Père Verboom de tout mon cœur.
Nous étions plus de cent à gravir la colline où se dressait l’église, un ancien fort. Le Père Verboom, que les Indiens appelaient Robe-Noire, comme tous les jésuites, accueillit la procession à bras ouverts. Apprenant la mort des deux jeunes hommes, il versa des larmes. Une telle émotivité avait de quoi surprendre chez une personne de sa trempe ; elle faisait partie de son caractère et ne choquait pas les Indiens, qui eux-mêmes n’ont pas honte de pleurer en public.
Le soleil déclinait, je me souviens. C’était l’heure où les grillons se taisent. On disposa des tonneaux vides en cercle, et le Père Verboom s’assit avec plusieurs chefs. L’un deux, appelé Celui-qui-ne-Dort-Pas, s’adressa à lui au nom de tous :
- Depuis que les Blancs nous ont chassés de nos terres de l’Est pour nous forcer à vivre ici, les Sioux nous veulent du mal. Nous sommes sur leur territoire et c’est pour ça qu’ils tuent nos fils. Robe-noire, va leur parler. Dis-leur que nous implorons la paix !
À l’origine, les Potawatomis vivaient dans les régions du Haut-Mississipi et dans le Michigan – loin, bien loin de Council Bluffs.
Le Père Verboom réfléchit un moment. Se rendre chez les Sioux, nation libre et indomptée, il fallait oser. À vrai dire, c’était pure folie.
- J’irai voir les Sioux, annonça le Père Verboom néanmoins.
Il y eu des cris de joie dans l’assistance.
- Je ne pensais pas qu’il accepterait, dit Deux-Serpents à côté de moi.
J’ai réalisé une trentaine d’illustrations pour le livre ; la mise en couleur a été faite à l’aquarelle, avec des touches de gouache. Pour une fois, donc, mon complice Denis Roussel n’est pas intervenu – sauf sur la couverture afin de la rendre plus mystérieuse. Ah, j’oubliais : c’est également lui qui a habillé la carte et l’a mise en couleur. Ce document est, précisons-le, un faux inspiré d’une carte d’époque. Petite anecdote à ce sujet : alors que nous placions les noms de tribus, si poétiques – Cœurs d’Alène, Pends d’Oreilles, Arcs Plats, Chaudières –, Denis se tourne vers moi. « Et si on mettait les Têtes de Nœud, me propose-t-il. Personne ne le verrait. » J’étais tenté, je vous l’assure !…
Pour ceux que le Père De Smet intéresserait, il existe deux biographies à ma connaissance, dégotables uniquement chez les bouquinistes ou sur Amazone, e-Bay, etc.
- R.P. Laveille, Le P. De Smet (1801-1873), H. Dessain Editeur, Liège, 1913.
- John Upton Terrell, Robe-noire, vie de Pierre De Smet, missionnaire, explorateur et pionnier, Wesmael-Charlier, coll. Ici et Ailleurs, Namur/Paris, 1969.
Le texte le plus facilement accessible, excellente introduction à De Smet et lecture jouissive, est un chapitre du livre de Jean Lacouture : Les jésuites, une multibiographie. C’est dans le tome II, je ne peux vous dire à quelles pages, ayant prêté mon exemplaire.

Le Père De Smet (1801-1873)
Comme c’est la traditions dans la collection Archimède, J’irai voir les Sioux est suivi d’un dossier pédagogique abondamment illustré. Dû à Michel Marbeau, le texte se focalise sur les Sioux, leur histoire, leur mode de vie, leurs chefs les plus célèbres…

Sitting Bull, le grand chef sioux
Lisez l'article de Laurence Bertels dans la Libre Belgique (paru le 30 mai 2011) :
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/664041/allon...
11:12 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes albums | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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12.02.2011
J'irai voir les Sioux : quelques illustrations du livre
Ci-dessous, une petite série d'illustrations tirée de J'irai voir les Sioux ; le livre en présente très exactement 32, en comptant la couverture, la 4ème de couverture, une carte... La première que je vous livre ici, image d'un ours, a été malheureusement sacrifiée, faute de place. Vous ne la trouverez donc pas dans le bouquin.





17:14 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes albums | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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20.12.2010
2 docus
Je suis l’auteur de deux films documentaires, Un monde sans père ni mari (2000, 52’) et l’Homme de Pâques (2002, 56’). Le premier a pour sujet les Moso (autrement appelés Na), peuple de Chine qui possède la particularité anthropologique d’ignorer le mariage. Le deuxième relate l’expédition franco-belge de 1934 à l’Île de Pâques, dont faisait partie mon grand-père Henri Lavachery. Ces films ont connu de nombreuses diffusions et existent également en version anglaise.
Un monde sans père ni mari :
Réalisation : Eric Blavier et Thomas Lavachery
Commentaire : Thomas lavachery
Image : Eric Blavier
Son : Denis Roussel
Voix (VF) : Stéphane Excoffier
Montage : Denis Roussel
Producteur : Y.C. Aligator Film, RTBF, WIP, Fonds Henri Storck avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des télédistributeurs wallons.
L’homme de Pâques :
Réalisation : Thomas Lavachery et Denis Roussel
Commentaire : Thomas Lavachery
Image : Louis-Philippe Cappelle et Eric Blavier
Son : Paul Heymans
Montage : Denis Roussel
Musique : Thierry Delvigne
Voix (VF) : J.D. Nicodème, F. Dacquin et Gérald Marti
Production : Y.C. Aligator Film, RTBF, Triangle 7, WIP, Fonds Henri Storck avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des télédistributeurs wallons.
Pour en savoir plus sur les droits de diffusion, obtenir des copies en vue de projections publiques, etc., s’adresser à mon producteur :
YC Aligator Film
447 chaussée de Waterloo
1050 Bruxelles
Belgique
Tél. : +32 2 344 49 30
Fax : +32 2 344 55 52
E-mail : ycaligator@optinet.be
Producteur : Eric Van Beuren
16:22 Écrit par Thomas Lavachery dans Mes films documentaires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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19.12.2010
Le souffle de la salamandre

Il m'arrive souvent, avant de me lancer dans un roman, d'écrire une nouvelle en guise de mise en train. Pour me chauffer, en somme. Voici l'un de ces textes, une bizarrerie rédigée en un jour et dans la fièvre : Le Souffle de la salamandre...
Thomas lavachery
LE SOUFFLE DE LA SALAMANDRE
Un conte du Nouvel An
_______
1. L’événement
La neige tombe depuis des jours. C’est la pagaille en ville, inénarrable. J’ai traversé la chaussée et suis entré dans le bois désert. J’ai vu l’éternelle bande de corneilles et je les ai saluées mentalement.
Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour m’enfoncer dans la neige vierge. Je suis obligé de lever haut les jambes. Mes chaussures et mes chaussettes sont trempées illico. Griserie de l’aventure…
Je marche, je marche, et mon vieux cœur cogne joyeusement. Le bruit des voitures s’estompe. Je connais ce coin : en été je me suis appuyé à ce tronc mort sur lequel écureuils et souris dansaient la sarabande. J’enjambe crânement une racine, puis, un peu plus loin, je m’écroule.
Me voilà affalé sur le ventre, incapable de bouger même un doigt. J’ai la figure enfoncée dans la neige ; mes yeux ne voient que du gris. Je n’ai pas froid. Je meurs là, tout seul, et ça me va.
Je pense à Sean, bien sûr ; son visage passe devant mes yeux. Celui de sa mère est trop loin, perdu dans le passé.
J’ai eu le pressentiment de ceci dès le matin. L’ange du destin planait sur moi quand je me brossais les dents, quand je m’habillais… Toute la journée, cette envie lancinante de regarder les albums de photos.
Le fichu hypocondriaque que j’ai été toute ma vie devrait se réveiller. Où est la terreur mille fois prévue de cet instant ? Je meurs tout seul et ça va.
Je ne suis pas mort du tout. Je me relève après un temps plutôt long (le soir tombe). J’avise un rouge-gorge, mon oiseau préféré. Etourdi, couvert de neige, mes entrailles sont brûlantes – comme si j’avais bu un grog ou même trois.
Je me transporte sans trop de peine jusqu’au sentier le plus proche où je tombe nez à nez avec cette grande fille que je connais de vue ; une promeneuse de chiens. Il y a toujours sept ou huit cabots à gambader autour d’elle. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt et peser cent kilos. Me voyant tout blanc et l’air hagard, elle s’inquiète. Je bredouille quelque chose. Elle me prends alors par le coude – fameuse poigne – et me conduit hors du bois.
Sa meute, emmenée par un berger allemand, nous suit de près. Aucun de ces chiens n’est tenu en laisse, même pour traverser la rue. Ils forment un groupe compact et obéissant dès l’instant où la géante émet son sifflement professionnel.
Elle sait ou j’habite, me dépose devant ma porte. Elle scrute mon visage et ce qu’elle voit doit la rassurer car elle me plante-là sans un mot.
« Merci ! » dis-je.
Mon appartement me paraît changé, plus petit. Pris d’une faim de jeune homme, j’avale tartine sur tartine. J’éprouve le besoin d’ouvrir un album pour revoir le visage de June. La voici, mon épouse, avec Sean bébé. Elle a le visage creusé et radieux des jeunes accouchées ; ses yeux brillent comme des braises.
Je range l’album sans savoir que bientôt j’oublierai jusqu’à son existence.
2. Sommeil d’hiver
Je dors pratiquement depuis quinze jours. Du vrai coma, précédé et suivis de sommeils plus sensuels. Lorsque je m’éveille, je mange et prends des bains tièdes. Puis j’allume un feu.
J’ai retrouvé une vieille bouteille de porto, du tout bon, et je m’enfile des rasades et lisant les romans d’aventures de ma jeunesse. Je pique du nez après deux ou trois heures et retourne au lit.
Madame Güler, la voisine du dessous, s’inquiète de ne plus me voir. Elle est venue frapper à ma porte. J’ai dit que j’avais la grippe. Mensonge, car ne crois pas être malade. J’ignore ce que j’ai mais je ne suis pas inquiet. Je me sens bien des pieds à la tête. C’est un peu comme si j’hibernais, en somme.
Madame Güler s’est proposée pour faire mes courses. J’arrivais au bout de mes réserves de pâtes, j’ai donc accepté avec empressement.
Il y a un nouveau locataire dans l’appartement : une souris. Elle se montre très peu farouche. Je pense que mon état léthargique explique son insouciance : je suis l’anti-prédateur. Elle se tient près de moi quand je mange. Je lui donne des miettes. Je lui parle. J’ai failli la baptiser June mais, à la réflexion, j’ai trouvé ça puéril. Qu’elle demeure donc sans nom, ma petite copine…
Madame Güler dépose chaque jour un sac de provisions sur le pallier. Elle ne s’est jamais informée de mes désirs. C’est elle qui choisit les aliments et les marques. Ça me va. J’ai découvert les biscottes suédoises, figurez-vous.
Sean m’a appelé cette semaine, et bien sûr il m’a réveillé. Ma voix hésitante l’a inquiété. « J’ai la grippe », ai-je déclaré. La souris se tenait à mes pieds pendant la conversation : moustaches frétillantes et frimousse avide. « Petite mendiante, va ! » « À qui parles-tu, papa ? » « Il y a une souris dans l’appartement. »
J’ai été le premier à raccrocher et je pense bien que c’est la première fois depuis que mon fiston s’est expatrié.
Je ne chauffe pratiquement plus. Moi si frileux, je me plais maintenant dans un air cru. Le feu ouvert, c’est pour le plaisir des yeux.
Mes ongles sont durs comme de la corne depuis que j’ai l’âge de vingt ans, un héritage paternel. Depuis l’événement ils se sont ramollis tout en retrouvant leur transparence originelle. Ils poussent vite et je dois les couper sinon je me griffe en dormant.
J’avais un début de carie : première molaire à gauche, mâchoire inférieure. Je repère toujours les caries. Eh bien, elle n’est plus là ! Se peut-il que l’émail, dans certains cas, se régénère ? Je pose la question à la souris, qui n’a pas de réponse.
Les semaines passent. Noël sera bientôt là.
3. Première sortie
Je n’ai plus mis le nez dehors depuis un mois. Madame Güler m’a dépêché un médecin que j’ai renvoyé poliment. Ensuite j’ai enfilé mon manteau et je suis sorti. L’air m’a fait tourner la tête, j’ai un peu vacillé sur mes jambes, avant de partir vers le bois qui m’attire.
Les sentiers sont boueux. Les corneilles me font une sorte de fête, parole ! Elles croassent à qui mieux mieux, sautillent vers moi au lieu de prendre la tangente. De loin, j’aperçois la géante et sa meute.
Je poursuis mon chemin pour arriver à l’endroit où je suis tombé. Je m’adosse à l’arbre mort et reste là un moment, dans une lumière de cathédrale. Et toujours cette chaleur, ce feu à l’intérieur de moi…
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je vais acheter deux, trois choses, dont un bouquet de fleurs. Avant de rentrer je passe chez Madame Güler pour lui annoncer solennellement que je reprends ma vie en main. Je lui offre les fleurs et voilà.
En ouvrant ma porte je manque heurter la souris, qui m’attend comme une petite épouse. Je brandis un sachet de farine et j’annonce : « Ce soir, on fait des crêpes ! »
4. Thérèse
Je suis sorti sans gants ni écharpe. Je parcours les allées du bois à la recherche de la géante. Je pense à elle depuis hier soir et j’ai très envie de la voir. Je la trouve du côté de l’étang. Je me plante devant elle, sourire aux lèvres, animé d’une fierté dont j’ignore la cause. Les chiens me reniflent les mollets, me lèchent les mains…
« Comment allez-vous ? » lance-t-elle.
Nous avons marché côte à côte pendant plus d’une heure en échangeant peu de mots. Je ne connais pas son âge mais je la crois assez jeune, moins de trente ans. Or le silence ne l’embarrasse en rien, ce qui est d’ordinaire une conquête de la maturité.
Elle se prénomme Thérèse. Son visage, taillé à la serpe, n’est pas sans beauté, et quand elle sourit elle a réellement du charme. Elle porte des habits bon marché. Son sifflement professionnel n’a rien de strident ; il m’atteint pourtant jusqu’à la moelle des os.
Sans cesse je sentais son regard sur moi. Elle me jaugeait, j’ai l’impression. Elle m’a posé deux, trois questions sur ma santé, mon sommeil… incidemment.
En la quittant je n’avais qu’une envie : la revoir.
J’ai acheté un steak, des pommes de terres et de la salade de blé. Plus une bonne bouteille et des biscottes pour la souris. Nous avons dîné devant le feu. Elle aime se poster sur la pointe de mon genoux, dos aux flammes.
J’ai essayé de lire. Impossible de me concentrer. Je suis dans un état d’exaltation que j’aurais bien du mal à expliquer.
La souris dort à côté dans mon lit, à présent. Elle s’est aménagé un nid dans l’oreiller de June.
5. Thérèse encore
Je retrouve Thérèse chaque jour. Nous nous promenons dans une intimité silencieuse qui est devenue ma raison de vivre. Les chiens me reconnaissent comme un des leurs.
Une géante populaire, une petit homme en duffle-coat et une meute disciplinée… nous constituons une attraction pour les autres marcheurs.
Sean m’a appelé l’autre soir pour me dire que les Maurissen m’ont croisé au bois et que je les ai ignorés. Bien sûr c’est faux. Je ne les pas vus et basta. « Est-ce que tu as quelqu’un ? » a poursuivit Sean d’une voix gênée. « C’est une amie, ai-je répondu. Une compagne de promenade. »
Nous déjeunons sur un banc, avec Thérèse. J’apporte les sandwichs et elle les boissons. J’ai découvert avec surprise que vue est meilleure qu’avant l’événement. Je m’amuse à lire les panneaux éloignés : « Allée des gendarmes », « Chemin des canotiers »… Et pendant ce temps je suis couvé du regard par une jeune femme mutique, ma nouvelle amie.
6. Henri
J’ai passé Noël en compagnie d’une bouteille de porto et de dame souris, heureux, et comme en attente de quelque chose. Je me suis rendu au bois dès l’aube.
Je sillonne les allées en tous sens en me demandant si Thérèse se montrera. Nous n’avons convenu de rien mais j’espère sa présence. Je suis certain qu’elle viendra, en fait. Vers 9 heures, elle est là sur notre banc, accompagnée d’un vieil homme, son grand-père. Pas de chiens. Je connais l’existence du bonhomme grâce à l’une ou l’autre allusion de Thérèse.
Il se lève et me tend la main : « Bonjour ! Moi, c’est Henri, ha ! ha ! »
Il a le visage étroit, le nez mince et très rouge, des sourcils broussailleux. Nous nous serrons la main – la sienne est brûlante – sous l’œil approbateur de Thérèse. Il rit, me dévisage en clignant des paupières.
Henri danse d’un pied sur l’autre et ce n’est pas à cause du froid. Son agitation à une autre cause, oui. Je devine que cette rencontre est importante – prévue de longue date ?
Nous nous asseyons. Thérèse à apporté de la tarte aux amandes, qu’elle déballe avant de nous offrir à chacun un morceau. Henri avale le sien goulûment, presque sans mâcher. Voilà Thérèse qui se dresse tout soudain ; son foulard rouge accroche la lumière du matin. Elle nous laisse entre hommes comme si c’était la plus naturelle des choses.
Henri glisse sur le banc pour se rapprocher de moi. Il m’agrippe le coude. « On va jouer, vous êtes d’accord ? Vous êtes partant, ha ! ha ! » Il se lève et m’entraîne.
Il ne tarde pas à me devancer, pressé qu’il est visiblement.
Henri est court sur pattes ; ses long bras lui donne un petit air arachnéen. Je ne pose pas de question, me contentant de suivre en silence. Subjugué, je suis. La docilité faite homme.
J’ai chaud, tellement chaud que la vapeur qui sort de ma bouche m’aveugle ; je dois l’écarter avec la main. Ça fait rire Henri, qui en produit tout autant. « Quel jour radieux ! s’exclame-t-il. Vous êtes d’accord ? » J’acquiesce en souriant, sans trop savoir s’il parle de la beauté du jour ou encore du jeu que nous sommes sensés jouer.
Nous voici sur les lieux de l’événement – ici et nulle part ailleurs. Je m’y attendais. C’est ainsi ; ne m’en demandez pas plus.
Henri, d’un coup de reins, se juche sur le tronc mort. Assis dans la clarté verte, il domine le paysage et, d’un geste circulaire, m’invite à faire quelque chose… mais quoi ?
« Elle est là tout près, dit-il après un silence. Ici même ! Trouvez-là et je saurai que vous êtes la bonne personne. »
J’arpente le sol caoutchouteux où quelques plaques de neige subsistent. La sensation puissante de ne plus s’appartenir. Je m’agenouille devant une branche noire que je soulève avec peine. En-dessous, la terre est noire aussi, et comme moulue. J’y plonge les mains. Je creuse avec prudence sous la surveillance bienveillante d’Henri : « Ha ! ha !… Ha ! ha ! ha ! »
Mes doigts rencontrent un obstacle. Ça bouge. Je me recule, un mouvement instinctif qu’une partie de mon être conteste.
« Gagné ! » s’exclame Henri.
7. La salamandre
Nous avons sorti de la terre une salamandre grande comme le bras. Accroupi, Henri l’a installée sur ses maigres genoux. Il la caresse, la malaxe.
« Ses pattes arrières sont paralysées, voyez-vous. Je les masse pour faire venir le sang. »
Les questions devraient me brûler les lèvres ; ce n’est pas le cas. J’attends qu’on m’informe ; je sais qu’il le fera.
La salamandre a la peau grise et une rigidité granitique. Elle finit par s’agiter un peu, ouvre les yeux un court instant.
Henri, solennel : « Cette Petite Mère que voilà concentre en elle le passé et l’avenir. Elle est la garantie de tous les présents, de tous les futurs qui rampent, marchent, nagent ou volent dans les airs. Elle est le cœur qui anime tous les cœurs terrestres. Jour après jour, et depuis le Début, son souffle repousse le néant. Est-ce que vous saisissez ? »
L’air satisfait, il fait une pose. Sa tête chenue dodeline tandis qu’il contemple la salamandre.
« Prenez-la dans vos bras, avec respect et amour. Bercez la donc, la Petite Mère ! Oui, comme cela… Amour et respect. Si elle meurt, tout meurt. Même les plantes profitent de son souffle sacré. Vous saisissez ? »
Nous avons remis la salamandre dans la terre et replacé la branche noire. Henri me précède de son pas élastique.
« Thérèse vous observe depuis longtemps, me confie-t-il par-dessus l’épaule. Elle vous a élu et il n’y a rien a ajouter. Son instinct est infaillible. »
Thérèse. La voilà justement qui nous attend, roide comme un tour, au bout du chemin.
Henri se précipite vers elle. « Il l’a trouvée, facile comme bonjour ! annonce-t-il. Ha ! ha ! »
8. Relié
C’est la religion du sang dans les veines, de l’air respiré ; c’est la religion de la moelle universelle et de la vitalité transmise. C’est la religion des origines, sans dieu ni déesse – la seule qui vaille. (Paroles d’Henri.)
Henri a fait son temps. Je dois le remplacer auprès de la salamandre, dont je serai le protecteur. Thérèse m’a dit que je devrai aussi la nourrir car elle ne chasse plus.
Ils connaissent les prières inarticulées des premiers âges. C’est leur magie et elle seule qui m’avait précipité par terre, à deux pas de la cachette. Le temps que j’ai passé allongé dans la neige a été mis à profit. Ce qui fut accompli sur ma personne, je l’ignore et aucune intelligence humaine ne pourrait même le concevoir.
Peu m’importe, d’ailleurs. Je sais que grâce à l’intercession de Henri et de Thérèse, la Nature m’a reconnu, adoubé. Je sais également que j’ai reçu une seconde jeunesse afin de pouvoir remplir longtemps mon office.
Je viens après des générations d’hommes ignorés et consciencieux, discrets comme des ombres, à la responsabilité écrasante. Je pourrais me rebiffer mais il n’y a pas en moi le plus petit commencement de rébellion. La vérité est que je vis pour l’instant sur un nuage. J’en oublierais presque mon nom et mon histoire.
Si Thérèse m’a choisi, c’est également pour quelques raisons triviales. Je suis pensionné, veuf, et mon fils unique vit de l’autre côté de l’océan, à Philadelphie : mon temps m’appartient. J’habite à deux pas du lieu où le cœur palpitant du monde – la Petite Mère – a élu domicile au commencement des siècles.
En rentrant du bois je me suis effondré sur mon lit. La souris m’a rejoint et se nettoie maintenant sur mon ventre. Une partie de moi est restée là-bas. L’écureuil qui passe, le moindre oiseau, chaque promeneur dans un large périmètre autour de la cachette… je vois tout et j’entends tout à distance. Je suis relié.
9. La fête
J’ai invité Thérèse et Henri pour le Nouvel An. J’ai dressé une belle table et préparé un repas festif. Ils sont arrivés à 8 heures tapantes, elle dans une robe de géante et lui engoncé dans un costume élimé. Le vieil homme s’est montré volubile, d’une bonne humeur forcée.
Fréquemment il se fige, dresse l’oreille… mais plus rien ne lui arrive du bois. Une machine infernale irait hacher la terre à l’endroit où repose la Petite Mère qu’il n’en serait pas averti. Il n’est plus relié.
Je le remplace une fois pour toute.
J’imagine le sentiment de vide qui est le sien, après cinquante années de bons et loyaux services. Je lui sers du champagne. Thérèse allume la radio ; elle trouve une station musicale et commence à se dandiner mollement. Henri tombe la veste et la rejoint. Ses longs bras agrippent les hanches de Thérèse ; les voilà lancés. Le plancher tremble sous le poids de la jeune femme.
On frappe à la porte. Je fais entrer Madame Güler et l’invite à s’asseoir. Je lui offre une coupe. Le spectacle de mes invités rend muette la bonne dame. « Salut ! » lui lance Henri, les joues en feu.
La souris court sur la table. Saisissement de Madame Güler, qui renverse son verre. J’emmène ma « petite épouse » dans la chambre et la fourre dans son oreiller.
Sean appelle un peu avant l’heure pour me souhaiter la bonne année. Il entend la musique : « Tu as des invités ? » « Madame Güler est là. Et Thérèse, ma compagne de promenade, avec son père. » « C’est sérieux, alors », fait mon fils sur un ton amusé. Je pense que s’il n’avait pas téléphoné j’aurais oublié de le faire de mon côté.
Sean était d’une humeur charmante. Je l’aime et je fais pour lui des vœux de bonheur. D’après Henri, il y a toutes les chances pour que je lui survive.
Madame Güler est partie. Dans le bois, non loin de la cachette, des corneilles se disputent. Henri vient de se rasseoir.
Il s’est endormi sur sa chaise. Thérèse le soulève sans effort et va le déposer dans le divan. Je sors une vieille couverture de voyage, écarlate, et nous couvrons le petit homme. Tandis qu’on entend au loin les feux d’artifice, je conduis Thérèse dans la chambre de Sean.
« Le lit fait deux mètres », dis-je. Elle sourit en me donnant une bourrade.
10. En ménage
Février. Il n’y avait que Thérèse et moi à l’enterrement d’Henri. Nous sommes partis tout de suite après la cérémonie car nous n’aimons ni l’un ni l’autre rester longtemps loin du bois. Pour moi, l’éloignement est synonyme de malaise physique.
Dans le taxi, Thérèse m’a offert une photo d’Henri. Il doit avoir une trentaine d’années sur le cliché. Casquette et petite moustache en râteau. Il portait des lunettes, à l’époque, alors que le vieillard que j’ai connu voyait comme un jeunot. Je place la photo dans ma poche intérieure, sur mon cœur.
Thérèse s’est installée chez moi. Madame Güler a vu son arrivée d’un mauvais œil ; elle a boudé un moment mais c’est déjà fini. La géante ne fait rien pour séduire les gens, et pourtant… Il émane d’elle une douce autorité qui a conquis notre boucher acariâtre et le plus mal luné des flics de quartiers.
C’est elle qui fait les courses, moi la cuisine. Le soir, à 9 heures, j’allume un feu. Un rituel auquel la souris et moi tenons beaucoup. Je lis mes romans à voix haute pour Thérèse. Franchement, j’ignore si elle écoute. Nous ne discutons jamais des histoires ni des personnages comme nous le faisions, Sean et moi, lorsqu’il était enfant. Je prends une lampée de vieux porto entre chaque chapitre. Ah ! je me suis remis au cigare. Henri m’avait assuré qu’aucune maladie ne pourrait m’atteindre pendant mon mandat.
Mon existence d’avant était celle d’un retraité résigné. Aujourd’hui tout a changé. Mon rôle est ma fierté et je remercie chaque jour Thérèse de m’avoir choisi, moi. Et pourtant je vis dans l’angoisse. Je dors peu et suis en permanence sur le qui-vive.
La salamandre est bien l’être le plus vulnérable qui existe. Métabolisme d’une lenteur effarante, aucune arme naturelle : ni dents ni griffes…
Hier, en pleine nuit, un renard a pénétré sur le périmètre. Je suis sorti en trombe ; une minute plus tard je me trouvais près de la cachette. J’ai chassé l’intrus, je l’ai coursé dans le clair de lune pendant cinq bonnes minutes afin de l’éloigner.
Thérèse m’attendait dans la cuisine avec du café chaud. J’ai dit : « Un renard » « Ils ne sont pas dangereux, a-t-elle assuré. Ils ont l’instinct de conservation des bêtes sauvages. Ils ne toucheraient jamais à la Petite Mère. Le danger c’est les hommes et aussi les chiens. »
Nous nous sommes recouchés. Que dirait mon Sean s’il savait qu’une géante dort dans son lit ?
La présence de Thérèse m’est un réconfort inestimable. Etre relié entraîne une tension nerveuse que sa présence seule a le don d’atténuer.
Ma jeune amie a de l’humour. Elle me taquine sur des petites choses. Notre vie commune me ravit positivement.
11. La Petite Mère chez moi
Les cheveux repoussent sur le haut de mon front ; je perds mes rides. L’autre matin, j’ai rencontré une amie de June qui m’a dévisagé tout le temps de notre petite conversation. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire que je suis un régime draconien. Elle a hoché la tête, heureuse de tenir une explication plausible de mon aspect surprenant. Qu’adviendra-t-il lorsque Sean me rendra visite en été ?
Thérèse continue de promener ses chiens de riches. Le salaire qu’elle tire de cette activité en étonnerait plus d’un. Elle m’a appris son sifflement spécial. L’effet sur la gent canine est garanti : les plus indisciplinés cabots rappliquent, dociles et soumis.
En avril les employés communaux ont entrepris de débiter l’arbre mort près de la cachette. Il n’était pas question de laisser la Petite Mère en un lieu investi par des travailleurs. Plutôt que de la déplacer dans le bois, j’ai décidé, avec l’accord de Thérèse, de la rentrer quelque temps. Henri le faisait, paraît-il, bien que rarement.
Nous avons installé la Petite Mère dans une caisse remplie de mousse humide. La savoir là, hors de tout danger, me plonge dans un état de calme euphorie. Je dors à nouveau comme un loir. Thérèse m’a prévenu qu’il faudra rendre la Petite Mère à sa cachette dès que possible, car la vie à l’intérieur ne lui convient pas longtemps : « Dans une semaine, tu verras, elle va commencer à perdre l’appétit. »
En attendant je savoure ces moments d’intimité avec la Petite Mère. Je masse ses pattes en suivant les indications de Thérèse, des heures durant. Mes mains brûlantes font du bien à son corps antique.
Sa proximité stimule mon cerveau, qui fabrique sans cesse des images colorées et dansantes. Henri appelait ça son kaléidoscope.
Thérèse se tient à distance de la Petite Mère ; la toucher lui est interdit parce que sa fertilité de femme pourrait en souffrir.
L’énorme tronc a presque disparu et les employés rangent leur matériel en ce moment-même. Il était temps : la Petite Mère s’impatiente. Ce soir elle a poussé une drôle de plainte. C’est la première fois que j’entends sa voix et j’en suis encore tout troublé.
Je dépose une bûche dans le feu mourant. Je rejoins Thérèse dans le divan. Elle me donne avec le coude une de ses bourrades affectueuses. Pas besoin de parler, j’ai compris : nous irons cette nuit reporter la Petite Mère.
***
16:19 Écrit par Thomas Lavachery dans Histoires courtes, nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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13.12.2010
Mille-Feuilles
Potcast de l'émission télé Mille-Feuilles (RTBF) du 30 novembre 2010, animée par Thierry Bellefroid :
17:17 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Interview Culture Club
Potcast d'une interview sur La Première, Culture Club, réalisée par Laurent Dehossay le 10 novembre 2010 :
16:10 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Interview radio Judaïca
Voici le podcast d'une interview par Tamara Kawam sur Radio Judaïca (23 novembre 2010), à l'occasion de la sortie de Bjorn aux armées :
16:01 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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12.12.2010
Interviews fimés sur Bjorn en BD
Les vidéos de l'école des losirs :
Didier Borg, éditeur (Casterman), Thomas Gilbart, dessinateur, scénariste, et moi-même sommes interrogés sur l'adaptation de Bjorn le Morphir en bande dessinée :
http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.ecoledesloi...
08:27 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews, Le morphir en BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Interview dans Metro
Une interview réalisée par Christelle Dyon dans le journal Metro, décembre 2010 :
08:16 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews, Presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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06.12.2010
Bjorn dans la Libre
A l'occasion de la sortie de Bjorn aux Armées I, un article de Laurence Bertels dans la Libre Belgique :
http://www.lalibre.be/culture/livres/article/635018/bjorn...
16:09 Écrit par Thomas Lavachery dans Interviews, Presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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